II. La critique radicale
Mais n’y a-t-il rien de vrai sous les couleurs, et les ornementations de tant de légendes ? Laissons de còté la montée ferme des degrés, la foule applaudissant, les lévites faisant des concerts, l’habitation dans le Saint des Saints, l’ange qui, n’importe sous quelle forme, portait la nourriture à l’enfant prédestinée ; laissons même la baguette fleurie de Saint Joseph qui lui donne une telle épouse ; mais peut-on nier le fait même de la Présentation de Marie au Temple, où elle aurait été élevée ?
Beaucoup de théologiens, ni modernes, ni modernistes le pensent.
D’après eux, les affirmations des apocryphes n’ont aucun poids. Saint Ambroise, disent-ils, nous a décrit l’adolescence de la Vierge, mais il suppose qu'elle est restée toujours auprès de ses parents. De fait, saint Ambroise fut de cette opinion ainsi qu’on peut le voir dans le long passage que nous avons cité ailleurs. Et en général, ajoutent-ils, l’histoire de Marie élevée au Temple est inconnue à tous les Pères des quatre premiers siècles. Nous commencons à la trouver chez saint Epiphane et saint Grégoire de Nysse, qui ont soin du reste de nous indiquer comme peu sûre la source où ils ont puisé. Ils tentent de démontrer que ce système de faire élever les enfants dans le Temple était inconnu aux Juifs; que les enfants mâles qui s’y trouvaient, comme Samuel par exemple, étaient tous consacrés au Seigneur par vœu : ceci est hors de doute. Quant aux jeunes filles, c’est autre chose, et ils combattent cette éducation dars le Temple, par une exégèse qui ne manque pas d’habileté, et cherchent à nier les exemples qui prouveraient le contraire. Suivant eux, aucune femme ne pouvait habiter dans le Temple, sinon dans des cas de pressante nécessité. C’est ce qui arriva pour Josabeth. Elle y resta pendant 6 ans avec la nourrice du petit Joas, fils d’Ochozias, afin de le soustraire aux fureurs d’Athalie, qui voulait le faire mourir. Et ce que dit saint Luc d'Anne prophétesse, fille de Phanuel, qui restée veuve, était arrivée à ses 84 ans et demeurait toujours dans le Temple, servant Dieu nuit et jour dans la prière et
le jeùne (Luc, n, 37), ils refusent de l’entendre dans le sens d’une habitation ininterrompue, et l’interprètent dans ce sens, qu'elle restait dans le Temple la plus grande partie du jour.
Cependant, l'Eglise a institué une fête afin de commémorer la présentation de Marie au Temple, donc cette présentation eut lieu. Cet argument les gênant, ils donnent à la fête des interprétations qui les rendraient victorieux si elles étaient vraies. Voici comment s'exprime à ce sujet Billuart, reproduisant littéralement Serry. « L'Eglise célèbre le jour de la Présentation, l’acte très pieux et très généreux, par lequel la Vierge d’un âge encore tendre se lia et se consacra à Dieu par le vœu de virginité en faisant profession d’une vie plus parfaite. On croit qu’elle fit ce vœu dans le Temple. Mais l'Eglise ne dit pas que cette oblation ait été faile par les parents à cause d’un vœu, que l’enfantait été offerte à l’âge de trois ans, qu'elle ait été mise sous la discipline des prélres, que pendant 11 ans elle soit demeurée dans le Saint des Saints et qu’elle ait été donnée pour épouse à saint Joseph après la floraison de la baguette. Au contraire, on lisait à une époque, dans l’oraison du jour de la Présentation : « Deus qui sanctam tuam Genitricem labernaculum Spirilus Sancti, post triennium, in templo presentari voluisti », Siste V changea cette formule en celle qu'on lit aujourd’hui : « Deus, qui bealam Mariam semper Virginem Spiritus Saneti habitaculum hodierna die in templo praesenlari voluisli, praesla quaesumus etc., sans le
MARIE DANS L'ÉVANGILE 43 —rrrrrr tee=--“ TrÈYTo.kkkk{È {1 -t 11M
post triennium (1). » Les arguments de ceux qui refusent de croire même au simple fait de la Présentation ne manquent pas d’impressionner plusieurs: auteurs, même à présent. Dans le Dictionnaire de la Bible, édité comme on sait sous la direction de M. Vigouroux, la présentation est déclarée « douteuse et problématique ».
« L’éducalion de Marie dans le lemple, affirmée par les apocryphes est assez problémalique. Nulle part la littérature juive ne mentionne la coulume d'élever des Jeunes filles dans le lemple. Josèphe (Bell. Jud., V. v. 5) décril par le délail les locaux dont se composail l'édifice sacré : aucun n'est indiqué comme destiné à recevoir des jeunes filles » (Cfr. v. Marie).
III. Ce qu'il faut penser du fait de la présentation de Marie au temple.
Que penser d’une critique aussi radicale ?
Voici : Nous devons avant tout être justes envers les intentions de ceux qui l’embrassent, car il est
1. « Celebrat Ecclesia actum illum sapientissimum et generosissimum quo B. V. se adhuc tenera ætate voto virginitalis adstrinxit, atque professione vitæ perfectioris se Deo dicavit, atque consecravit: quod factum esse in tempio creditur. An aulem haec oblalio facta fuerit a parentibus ex voto, an triennis oblata fuerit puella, an in sacerdotum disciplinam tradita an in Sanctum Sanctorum inducta, et ibi undecim annis commorata, an decimo quarto anno aetatis, Josepho florescentis virgæ indicio designalo in matrimonium tradita, nec dicit nec colit Ecclesia, Imo cum alias in oratione festi præsentationis legeretur : Deus qui sancta, etc., Sixtus V jussit hanc orationem emendatam sic legi: Deus, qui, etc. » (Diss. L. art. 11 De mysteriis Christi).
évident que le désir de ne pas augmenter la gloire de Marie par des mensonges détermine seul leur opinion. L’Auguste Reine de l’Univers n’a certes pas besoin de ces misérables artifices. Nous reconnaissons en second lieu qu’en soi, le dogme, sur ce point, n’est nullement engagé. Celui qui ne croit pas à la présentation de Marie ne va certes pas contre la foi. Nous croyons encore qu’il n'y a pas dans cette manière de voir un dommage pour la piété. Il est vrai que tous les auteurs ascétiques composent d’émouvantes et admirables méditations sur la vie de Marie au temple et font ressortir son obéissance, son esprit de prière, de travail, de mortification, de détachement du monde, de zèle pour orner la maison du Seigneur; mais il est trop évident que tout cela reste vrai, même si Marie n’a jamais vécu dans le temple. La maison paternelle était pour elle un champ également fertile en suaves et admirables vertus. Saint Ambroise qui, cependant, ne supposait pas Marie élevée au temple, mais au contraire dans sa famille, nous donne de ses vertus juvéniles le merveilleux tableau que le lecteur connaît déjà.
Ces hommages rendus au parti adverse, il reste à se demander si vraiment ses arguments sont aussi forts qu'il le croit. Et franchement il ne nous le semble pas. Ce que nous dit saint Luc d'Anne la prophétesse, dément cette opinion que les femmes ne pouvaient habiter dans le temple. Si ses paroles sont prises dans le sens obvi — et pourquoi ne pas
MARIE DANS L’ÉVANGILE 45 les prendre ainsi ? — elles dénotent une permanente habitation dans la maison du Seigneur.
Saint Ambroise, certes, n’admettait pas cette rigoureuse exclusion des femmes du temple, quand il affirmait, au contraire, qu'il y avait une troupe de vierges députées à son service, lemplo deputatas (1). Selon de probables conjectures, on peut voir dans l’opuscule de Claude Dumas: « L’adolescence de la Vierge », au 1° appendice, quel était le lieu réservé dans le temple aux veuves et ‘aux vierges. Pour tant que les apocryphes aient brodé des légendes, il n’est pas logique de toujours nier le fond, la substance de leurs narrations. Il ‘est hors de doute, que l'Eglise par la fête de la Présentation, qui se célèbre en Orient depuis 1143 et en Occident, depuis 1377 (V. Bened. x1v in festo Pres.) encourage et approuve (sans l’ériger en dogme), l’idée de Marie élevée dans le temple. Or l’amour scrupuleux de la vérité, ne peut nous empêcher, jusqu’à preuve évidente du contraire, de rester fermement atta- . chés à une tradition rendue aussi vénérable par l'approbation de l'Eglise. À cause de cela, nous faisons nôtre la parole de Benoît XIV : Nos vero qui ne tantillum quidem a communi Ecclesiæ sententia recedere volumus, dicimus B. Virginem in templo prasentatam esse ul ibi bene edoceretur (2).