CHAPITRE III
L'Annonciation
SOMMAIRE
I. Récit évangélique du fait qui théologiquement est la base de toute la grandeur de Marie, mais qu'il faut examiner à la lumière de l’histoire. — II. Marie recut la visite de l’Ange avant son mariage, quand elle n’était encore que fiancée à Joseph. — III. Le céleste messager fut Gabriel; ses rapports avec l’Incarnation ; forme et lieu de son apparition. — IV. Le pourquoi de l’Annonciation. — V. Pourquoi le message d’un ange. — VI. Authenticité du colloque entre Marie et l’Ange. — Réfutation de la critique rationaliste. — Enchaînement logique des paroles de l’ Ange. — VII. La psychologie de Marie dans ie grand drame de l’Annonciation : sa prudence, son humilité, son amour de la virginité, sa foi, son obéissance, son ardente charité.
I. Récit évangélique du fait qui théologiquement est la base de toute la grandeur de Marie, mais qu’il faut examiner à la lumière de l’histoire. L'Evangile qui n’a rien dit de la naissance et de
l'adolescence de Marie, nous parle d’elle sans
préambule pour nous dire qu’un Ange, l’Archange
Gabriel, lui apparut, afin de lui annoncer qu'elle
allait devenir Mère de Dieu. C’est le premier évène-
ment de la vie de Marie dont nous parlent les livres inspirés. Saint Luc le narre ainsi: « Au sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une
ville de Galilée appelée Nazareth, auprès d'une Vierge qui était fiancée à un homme de la maison de David, nommé Joseph, et le nom de la Vierge était Marie. L’Ange étant entré où elle était, lui dit : « Je vous salue pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre les femmes ». Marie l’ayant aperçu, fut troublée de ses paroles et elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation. L'Ange lui dit: « Ne craignez point Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. Voici que vous concevrez en votre sein, et vous enfanterez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus. Il sera grand, on l’appellera le Fils du Très Haut; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il règnera élernellement sur la maison de Jacob et son règne n’aura point de fin. » Marie dit à l’Ange : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d homme? » L’Ange lui répondit : « L’Esprit Saint viendra sur vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. C’est pourquoi l’étre saint qui naîtra de vous sera appelé Fils de Dieu. Déjà Elisabeth, votre parente, a conçu elle aussi, un fils dans sa vieillesse, et c’est actuellement son sixième mois, à elle qu'on appelle stérile : car rien ne sera impossible à Dieu. » Marie dit alors : « Voici la servante du Seigneur : qu’il me soit fait selon votre parole ! » Et l’Ange la quitta. » (Saint Luc 1, 26 à 39). Ce passage contient en germe dans sa brièveté, toute la théologie mariale. Tout ce qu'on a pu dire et tout ce qu’on pourra dire encore
de sublime sur Marie, est renfermé comme en une source inépuisable en ce récit de l’Annonciation fait par saint Luc.
C'est en effet tout de suite après son colloque. avec l’Ange, que Marie devint Mère de Dieu ; ce fut après avoir accepté sa maternité divine, qu'elle devint son associée dans l’œuvre de la Rédemption, et mérita le titre de « Notre Mère » et Corédemptrice. La clef qui, dogmatiquement, nous introduit dans l’imposant édifice de la dignité de Marie, se trouve dans ses rapports christologiques. Eh bien ? ces rapports se rattachent tous au fait de l’Annoneiation, et ce qu'on peut théologiquement tirer de ce fait, nous l'avons vu ailleurs ; mais nous devons l’examiner ici au point de vue de la critique historique.
II. Marie recut la visite de l’Ange, avant son mariage, quand elle n'était encore que fiancée à Joseph.
Au point de vue historique, il importe avant tout de faire remarquer, que l’Ange apparaît à Marie avant qu’elle soit définitivement unie en mariage à saint Joseph, c’est-à-dire quand elle était encore simplement sa fiancée. Tel est le sens obvi naturel et spontané du mot latin desponsala et du grec, suvnstevuévnv. Mais ce quile montre surtout d'une façon évidente, c’est en comparant ce que saint Luce et saint Matthieu disent de Marie. D’après le récit de l’Annonciation et surtout de la visite à sainte Elisa-
beth qu'on lit en saint Luc, il est hors de doute que Marie devint Mère de Dieu dès qu’elle eut répondu à l’Ange : « Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole ». Et saint Matthieu nous dit : « Or la naissance du Christ arriva ainsi. Marie sa Mère étant fiancée à Joseph, il se trouva, avant qu'ils eussent habité ensemble, qu’elle avait conçu par la vertu du Saint-Esprit. Christi aulem generalio sic eral: cum essel desponsata mater ejus Maria Joseph, antequam convenirent, inventa est in ulero habens de Spirilu Sancto (Matth. 1, 18). Cetantequam convenirent jette trop de lumière sur le sens de desponsata pour qu'il soit possible de douter. Marie portait donc en elle le Sauveur avant qu'elle habitàt avec saint Joseph ; tel est bien le sens de la phrase anlequam convenirent. Le mot convenire ici ne peut signifier l’usage du mariage pour lequel l'Evangile emploie le verbe cognoscere ; il indique simplement la cohabitation. Tel est dans le sens de la phrase row à cuve)0eiv à viovs. Cela veut dire littéralement « avant de s'unir dans la cohabilalion », avant de se réunir dans la même maison. Et ce qui est à retenir, c'est que le sens littéral est confirmé par ce que dit l’Ange, selon saint Mathieu, à Joseph, angoissé par l’état où se trouvait Marie, état qu’il ne pouvait s’expliquer : « Joseph, lui dit-il, n’hésite pas à prendre Marie pour épouse, — Joseph noli timere accipere Mariam conjugem tuam ». Dans le grec, on rend accipere par 7200) 26<iv qui veut dire littéralement conduire à sa maison, c’est-à-dire prendre une femme pour épouse.
Il est donc évident, que le jour où Marie conçut le Fils de Dieu et fut visitée par l’Ange Gabriel, qui lui annonçait ce mystère, elle n’était pas encore “dans la maison de Joseph. Elle habitait le même pays, mais dans une maison distincte. Avait-elle encore ses parents ? ou bien habitait-elle auprès de quelques proches parents, qui remplacaient ses parents défunts ? Ce sont des questions qu'il est inutile d’essayer de résoudre, les solutionner serait toujours arbitraire. L’Evangile n’a pas voulu nous donner d'informations là-dessus et nous n’avons qu'à réprimer notre curiosité non satisfaite.
Cependant, qu'il nous soit permis d’avertir le lecteur, que les Jiançailles avaient chez des Juifs une autre valeur que chez nous. Le lien qui en résultait était beaucoup plus intime et donnait des droits beaucoup plus amples.
Les fiançailles chez eux étaient semblables au mariage non consommé chez nous. Sauf qu'ils n’habitaient pas ensemble encore, ils pouvaient se traiter comme mari et femme. Si l’épouse avait manqué de fidélité, elle devait étre de par la loi regardée comme adultère, tandis que si elle avait des enfants de son fiancé, ils n’étaient pas considérés comme illégitimes. Le célèbre rabbin Maimonide au 1v° siècle, qui connaissait bien les usages hébraïques, écrivait à ce propos : Si sponsa in domo patris sui ex sponso concepisset, infans ut legilimus habebatur. (De prohib. cong., chap. xv, n. 17). Le même Maimonide dit qu’on peut donner, pour cette raison,
à la fiancée juive en toute vérité le titre de femme : Desponsala, lamelsi nondum marilala nec in domum viri introducta, illius tamen est uxor. (dans le livre, Ascetk, ou la Femme.) Les fiançailles duraient un an, æt se terminaient par l’entrée de l’épouse dans la "maison de l’époux. Cette entrée se faisait tantôt so- “ennellement ; on invitait beaucoup d’amis auxquels ‘on offrait un joyeux et copieux repas ; tantôt sans Æclat, sans faste et sans démonstrations extérieures.
Si nous admettons que Marie fut simplement, quand l’Ange la salua, fiancée de Joseph dans le sens que nous venons d'expliquer, nous comprendrons clairement bien des choses, qui, à première vue, semblent obscures. On s'explique tout d’abord, que Marie a pu laisser tout de suite Nazareth, pour aller chez Elisabeth sans être accompagnée de Joseph, car il est sûr que Joseph n’est pas allé chez Elisabeth. Son trouble devant la grossesse de Marie, qu'il ne pouvait s'expliquer, le démontre absolument, et cette découverte il ne put la faire qu’au retour de Marie à Nazareth. S'il avait été du voyage, il aurait entendu le salut de la mère de Jean-Baptiste à Marie, il aurait entendu le Magnificat, il aurait participé aux confidences de Marie à sa vieille parente, bref l'état de son épouse n'aurait pas été recouvert pour lui d'un voile impénétrable et mystérieux. Donc Joseph ne fut pas avec Marie dans les régions montagneuses in montana ; ce qui se comprend bien, étant donné que Marie n’habitait pas encore avec lui.
: Ce qui explique encore comment la grossesse de Marie n’avait suscité en public aucun étonnement, comment son honneur n’avait pas été compromis. Elle était légalement fiancée : il n’y avait donc rien à dire sur l’état dans lequel elle se trouvait. La conviction de tout le monde était que le fruit espéré était Le légitime rejeton de saint Joseph son fiancé. Celui-ci, cependant, savait bien qu'il n'avait jamais usé de ses droits conjugaux, aussi était-il troublé, étonné ; mais lui seul pouvait éprouver semblable impression.
En d’autres termes, le lecteur se rappelle certainement les raisons pour lesquelles Dieu voulut que la Vierge Marie fut mariée, malgré son vœu de virginité, à Joseph. Eh bien ! ces raisons commencèrent d’avoir toute leur valeur, dès les fiançailles de Marie.
III. Le céleste messager fut Gabriel; ses rapports avec l’Incarnation ; forme et lieu de son apparition.
Ce fut l’Ange Gabriel qui apparut à Marie. Son nom étymologiquement veut dire force de Dieu, héros de Dieu. Ce n'était pas, suivant l’Ecriture, sa première apparition aux mortels. Dans le livre de Daniel on le voit se manifester plusieurs fois à ce Prophète, sous la forme d'un homme ailé, pour l’instruire sur divers points, en particulier pour lui expliquer le vrai sens des 70 semaines qui devaient s’écouler jusqu'à la venue du Messie. — Saint Luc,
dans le chapitre même où il raconte l’Annonciation, nous apprend que Gabriel apparut à Zacharie afin de lui prédire qu’il allait devenir le père du Précurseur : «Je suis Gabriel, déclare-t-il, toujours présent devant le Seigneur ». (Luc. 1. 19). Il est donc comme Raphaël dont il est dit dans le livre de Tobie : « Qu'il est un des sept esprits qui se tiennent toujours devant le trône de Dieu » (Tob. xt. 15) : ils se tiennent devant le trône de Dieu afin de recevoir et d'exécuter les ordres divins et pour cela Gabriel est compté parmi les Archanges. Saint Thomas pense que Gabriel n’est pas de l’ordre le plus sublime parmi les esprits célestes, mais qu’il suffit d’admettre qu'il est le premier entre les Archanges, dont l'office est d'annoncer aux hommes les choses de majeure importance :
« Ad quarlum dicendum, quod quidam dicunt Gabrielem fuisse de supremo ordine angelorum ; propter quod Gregorius dicit : « Summum angelum venire dignum fueral, qui sammum omnium nuntiabat. » Sed ex hoc non habetur quod fuerit summus inter omnes ordines, sed respeclu angelorum : fuit enim de ordine archangelorum ; unde et Ecclesia eum archangelum nominat : et Gregorius ipse dicit (in hom. de centum ovibus) quod « archangeli dicuntur qui summa annunliant » ; salis est ergo credibile, quod. sil summus in ordine archangelorum (mi p., q. xxx, art. 2). »
Aussi Gabriel à cause de la part qu’il a prise dans l’Annonciation des mystères qui regardent l Homme- Dieu, est-il appelé « l’Ange de l'Incarnation », et
mura
remarque saint Grégoire, son nom convient admirablement aux offices accomplis par lui. La Rédemption est certainement une œuvre de puissance ; c’est la manifestation la plus belle du pouvoir illimité de Dieu ; ilétait donc bien légitime que le messager d’un si grand mystère, fut l’ange qui s’appelle force de Dieu. |
« Hoc nomen officio suo congruil. Gabriel enim Dei Joriitudo nominalur. Per Dei ergo fortitudinem nunliandus eral, qui virlutum Dominus el polens in prolio ad debellandas poslestales aereas veniebal ».
Gabriel apparut à Marie sous la forme d’un homme, ceci est hors de doute. On ne comprendrait autrement plus comment il est « entré » comment il lui a « parlé » et comment il est « sorti ». Quel était son aspect, l'Evangile ne nous le dit pas. À Daniel il est apparu ailé ; mais dans la maison de la Vierge, rien ne peut faire supposer qu'il ait pris une telle attitude. Son entrée et sa sortie sont décrites par saint Luc d'une façon qui fait croire que l’Ange avait une forme humaine ordinaire.
Il « entra » où était la Vierge, ce qui veut dire qu'il la salua et lui annonça le mystère de l’Incarnation, tandis que Marie se trouvait chez elle. Il est même très naturel de penser qu'elle était en ce moment plongée dans l'oraison et la contemplation des mystères divins. Elle était certainement seule. Ainsi s’évanouit la légende répandue chez les Orientaux, que Gabriel est apparu à Marie tandis qu'elle
se trouväit à la fontaine pour puiser de l’eau. Cette légende heurte absolument le texte de saint Luc. L'opinion de ceux qui, pour concilier toute chose, admettent la double apparition : cellede la fontaine et celle de la maison, est encore plus étrange et non fondée et va directement contre la narration de l'Evangile.