Der Apostol. Symbol. 11, 1900, p. p
recourrait aux anciens codex et l’on réclamerait pour eux le respect qui leur est dù; et la chose serait juste. Et précisément parce que ce critérium est juste, il doit toujours être respecté. Donc la question de l’interpolation demanderait à être jugée, non simplement sur des suppositions spéculatives, mais sur les bases d’une sérieuse documentation.
Mais ceux qui se vantent d’être les monopolisateurs du savoir positif, trouvent cette fois trop vulgaire de s’incliner devant les codex. Ils préfèrent raisonner a priori. Du reste, ils ne peuvent faire autrement, parce qu'il n’y a pas un seul codex de leur parti. Tous racontent le fait de l’Annonciation comme nous le lisons à présent.
Donc quels sont les arguments d’Harnack? Il les a exposés en 1901 (1), et les déduit tous de l'examen des versets 34 et 35 jugés d'après le contexte : ils se réduisent aux suivants : 1° Il y a dans ce récit des mots et précisément des particules qui trahissent la main de l’interpolateur. Par exemple, il y a la particule ere: parce que, qu’on ne voit dans aucun autre écrit de saint Luc, ni dans son Evangile, ni dans les Actes des Apòtres; — il y a encore une autre particule è:0 c'est pourquoi, qu’on lit plusieurs fois dans les Actes des Apôtres, mais une seule fois dans l'Evangile, chap. VII, v. 7, lequel, du reste manque dans quelques codex, par exemple dans le codex D et dans ceux de l’/{ala. Ces particules accusent donc des retouches postérieures.
1. In Luk, 1, 34, 35 — Zeitscrift für neutest. Wiss. 11. 1901.
Mais comment cela ? Si ce critérium valait quelque chose, on peut dire qu'il ne resterait plus rien de l’Evangile de saint Luc, parce que l’usage d’expressions et de mots singuliers ne se rencontrent pas seulement en ces deux versets, mais sont fréquents dans le 3° Evangile et dans des passages dont l’authenticité est absolue, même au jugement d'Harnack. Arrêtons-nous, par exemple, au prologue dont Harnack défendit l'authenticité en 1899 dans une conférence tenue à l’Académie royale des sciences à Berlin. Dans cette très brève partie donc qui constitue le prologue de l'Evangile de saint Luc — il n’y a qu'une seule période — nous trouvons des mots quenous chercherions en vain dans la suite de ce même Evangile. Le premier mot ererdi res lorsque, ne se rencontre plus sous cette forme. On le voit encore dans les Actes, c. XV, 5, mais plus bref ere:dn. Cet emploi de mots singuliers ne doit pas étonner en saint Luc, parce qu'il a fait usage d’autres écrits, ainsi qu'il le déclare au prologue, et peut-être que parfois il les reproduit intégralement. L'on sait bien qu’en rapportant des passages d’autres écrivains, il arrive qu'on emploie des mots non familiers dans son style personnel.
Cette première objection tombe d’elle même.
2° Harnack insiste et trouve que si les versets 34 et 35 sont authentiques, l’Ange, dans ce cas, a parlé très inhabilement, a fait plusieurs répétitions, est tombé dans de hardies contradictions, et n’a pas tenu grand compte dans la suite de son raisonne-
MARIE, — T. Ill, 5
na arti nio
ment, du sens commun. Harnack raisonne ainsi :
a) La logique exige que le verset 36 vienne tout de suite après les pensées exprimées dans les versets 31, 32, 33. L'Ange y promet à Marie qu’elle concevra un fils, ce qu’elle reconnaîtra à ce signe : Voici que vous concevrez dans volre sein... etc... Ensuite au verset 36, il se sert de Ja même expression : et voici qu'Elisabelh, votre parenle a conçu... etc... Le même tour des deux phrases exige qu'elles se succèdent immédiatement, et par suite les versets 34 et 35 sont embarrassants. Ils séparent trop violemment les deux phrases; donc ils ont été interpolés et l’on doit, à cause de cela, les supprimer.
Tout ceci est pure fantaisie. Depuis quand les phrases identiques doivent-elles se succéder immédiatement ? Du reste, le verset 36 n’est pas fait pour expliquer les versets 31, 32, 33, mais pour répondre à la question de Marie, qui s’informait comment elle pourrait devenir Mère, alors qu’elle était dans la condition de ne pouvoir moralement violer sa virginité.
b) Mais Harnack insiste : le contenu du verset 35 est une répétition des versets 31 et 32.
31,202. Ek'voici que tu 55. L'Esprit-Saint vienconcevras et enfanteras un dra sur toi et la puissance fils... Il sera grand et sera du Très-Haut te couvrira appelé Fils du Très-Haut; de son ombre, aussi l’Etre et le Seigneur Dieu lui don- Saint qui naîtra de toi seranera le trône de David son t-il appelé Fils de Dieu. père.
Ainsi d’après lui, il y aurait dans ces versets nom une simple répélilion, mais une vraie opposition, puisque dans les versets 31, 32 l'enfant promis est un fils de David qui sera nommé Fils du: Très-Haut, et dans le verset 35, cet enfant est nommé Fils de Dieu parce qu'il est engendré par Dieu.
Cette observation est sans fondement. Bien que le verset 35 ressemble aux versets 31, 32, il contient en réalité une idée de plus. Il n’est donc pas une simple répélition, une blàmable tautologie> mais une véritabie explication aliant toujours crescendo. Ce fait que l’Ange, dans le verset 35 appelle l’enfant qui doit naître « Fils de Dieu » n’est pas une contradiction, l’auteur sacré suit une marche ascendante, voilà tout. En réalité, le Messie promis, en sa qualité d’Homme-Dieu était en même temps fils de David, engendré par David, et fils de Diew engendré par Dieu. Seulement une systématique et aprioristique opposition au mystère peut rendre obscurs ces concepts si clairs cependant par eux-mêmes.
c) L’illustre opposant continue : si l’on ne supprime pas les versets 34, 35, l'argument donné parl’Ange dans les versets 36, 37, devient inutile. Les paroles : 36. E! voici qu Elisabelh votre parente æ conçu elle aussi un fils dans sa vieillesse, el celle qui élait stérile, est dans son sixième mois; 37, parce que rien n'est impossible à Dieu », suffisent, suivant Harnack, pour affirmer que le fils qu'elle concevra naturellement, sera le Messie. Mais alors ils devront venir immédiatement après le verset 35, et l’on de-
vra lire : 33, et il règnera élernellement sur la maison de David, el son règne n'aura point de fin. 36. Et voici qu'Elisabelh, votre parente..... etc..... Mais placé après les versets 34, 35, le verset 36 ferait servir l'exemple d’Elisabeth à démontrer la possibilité d’une conception virginale. Ce qui serait illogique puisque ce n’est point par un fait mineur que l’on doit prouver la possibilité d’un fait plus grand.
Nous répondons : l’Ange veut faire ressortir la puissance divine, il en donne comme exemple un fait déjà en cours, de caractère miraculeux. Ce fait n’est pas à comparer avec la grandeur de celui qui va s’accomplir en Marie; mais il est, entre beaucoup d’autres, un de ceux qui s’en approchent le plus. Quelle brèche en reçoit ici la logique ? L'Ange n’a pas eu l'intention de donner par là un argument apodictique ; mais simplement, de donner une idée de la toute-puissance divine, moyennant un autre fait miraculeux. Harnack, et personne au monde, n'aurait pu faire différemment.
d) Le dernier argument est tiré par le critique rationaliste des paroles de Marie : « Comment cela se fera-t-il puisque je ne connais point d'homme ? » Il dit ceci : 1° cet étonnement est étrange de la part d’une femme fiancée; 2° ces paroles la font voir incertaine et doutant de ce que lui annonce l’Ange, alors qu’en réalité elle a cru et même a été louée de sa foi par Elisabeth; 3° La réponse de Marie à l’Ange contredit ce que l'Evangile nous fait supposer de son naturel taciturne.
MARIE DANS L’ÉVANGILE 69 re —— ____" i IIbNEUMM[[bE- ILLE EÈÉÈÉ
Commencons par cette dernière observation.
Marie, d’après l’Evangile, n’était pas taciturne comme voudrait le faire croire Harnack. Certes on ne peut dire qu’elle était loquace ; mais qu’elle sut parler avec éloquence et sagesse quand l’heure en était venue, le Magnificat le démontre admirablement. Il est vrai qu’Harnack l’attribue, non à Marie, mais à Elisabeth; nous verrons ensuite sur quel fondement il se base.
Les paroles de Marie à l’Ange ne sont pas une preuve d’incrédulité, mais de sage prudence. Elle se sentait liée par son vœu de virginité et voilà qu'on lui annonce qu’elle va devenir mère. La chose est trop délicate, pour que Marie consente sans autre explication. Il lui importe donc de savoir comment elle pourra donner suite à ce que l’on annonce tout en restant fidèle à son vœu.
Ce vœu, voilà la vraie cause de l’étonnement de Marie malgré ses fiançailles avec Joseph, quand elle apprend qu'elle va devenir mère. Les arguments d’Harnack n’ont pas un fondement plus solide que la statue de Nabuchodonosor ; il suffit d’une simple pierre pour la briser.
Un esprit bien plus pénétrant et habitué à la gymnastique de la logique, que celui de n'importe quel rationaliste, saint Thomas d'Aquin, a examiné le colloque de l’Ange avec Marie précisément au point de vue logique, et l’a trouvé inattaquable. Personne n'aurait jamais pu parler avec plus d’or-
«dre et avec un ordre plus rationel : tel est le jugement porté par le saint Docteur.
De fait, suivant saint Thomas, on doit distinguer dans le discours de l’Ange trois points tout difféæents.Il veut avant tout attirer l’attention de la Vierge, il veut ensuite l’instruire sur le mystère qu’il ui annonce et enfin avoir d'elle le consentement définitif.
L'Ange, afin d'attirer l'attention de Marie, la saue en des termes si élogieux, qu'ils sont bien faits pour produire la plus grande impression sur Marie, si humble et si souverainement éloignée de penser de grandes choses d’elle même. Il la salue « pleine de grâce » et par là reconnait en elle les dispositions nécessaires pour devenir Mère de Dieu. Il ajoute que le Seigneur est avec elle, c’est-à-dire qu'il se complaît en elle d’une manière toute spé- «ciale et qu’il l’assiste par une providence très singulière. Il termine la salutation, en lui prédisant l’honneur qu’elle retirera de cette singulière faveur dont elle jouit auprès de Dieu : elle sera bénie entre toutes, c'est-à-dire au-dessus de toutes les femmes.
Etant donné l'humilité, la modestie virginale de Marie, il y avait de quoi s'étonner d’un semblable discours. Aussi l’Ange afin de la rassurer, lui affirme-t-il que la faveur dont elle jouit n’est pas illusoire, car elle est de Dieu ; et pour mieux dissiper ses craintes, il l’appelle par son nom, Marie (1).
1. ( Quam salutatione insolita, utpote qua ei soli servabaur videtur turbatam, quasi familiarius vocans ex nomine, ne
Al A
Ayant ainsi gagné l’attention et la confiance de Marie, l’Ange lui expose l’objet de son ambassade. Procédant avec ordre, il lui annonce d’abord qu'elle
deviendra mère : « Voici que vous concevrez dans voire sein el enfantere: un fils que vous nommerez Jésus. » Puis il décrit la valeur et la dignité de ce fils : « Il sera grand et sera appelé fils du Très-Haut, le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père, el il règnera élernellement sur la maison de Jacob el son règne n'aura pas de fin. » Prises en ellesmêmes, ces paroles prouvaient assez clairement que le futur fils de Marie était le Messie. Mais l'humilité de Marie ne lui permettait pas de se croire, sans d’autres explications, cette Vierge prédite par Isaïe ; aussi oppose-t-elle à l’Ange, avec une admirable candeur, son vœu de virginité. Ce qui donne occasion à l’Ange de s’expliquer davantage et d'indiquer le mode de conception : « Vous concevrez de l’Esprilt- Saint par la vertu du Très-Haut » ; il lui manifeste ainsi, de façon évidente, que son Fils sera le Fils de Dieu. « L’Esprit-Sainl vous couvrira de son ombre. C’est pourquoi le saint qui naîtra de vous sera appelé Fils de Dieu. »
L’Ange, avant de se retirer, devait avoir le consentement de la Vierge, et pour que ce consentement soit plus complet, plus spontané, il fait reposer toutes les grandes choses auxquelles Marie doit consentir sur la toute-puissance divine. Cette toute-
‘imere debeat jubet. » (Bède, cilé dans le Cursus Script. sac. de Migne in hoc loco).
puissance a déjà opéré un grand prodige dans Elisabeth, qui est sur le point de devenir mère malgré sa stérilité. Mais ce n’était qu’une pâle figure de ce qui devait s’opérer en Marie. (Saint Thomas dit: «Quoddam figurale exempluum», ad. IM). Marie ne peut résister à la volonté de Dieu et donne son consentement: « Qu'il me soil fait selon votre parole » et par là la mission de l’Ange se termina heureusement.
L’entretien se passa donc dans l’ordre le plus désirable, il n’est pas si nécessaire de retoucher aucun verset (1).
VII. La psychologie de Marie dans le grand drame de l’Annonciation : sa prudence, son humilité, son amour de la virginité, sa foi, son obéissance, son ardente charité.
Et maintenant, jetons un rapide coup d'œil sur
1. « Respondeo dicendum quod annuntiatio congruo ordine per angelum est perfecta : (ria enim angelus intendebat circa Virginem. Primo quidem reddere mentem ejus attentam ad tante rei considerationem ; quod quidem fecit eam salutando quadam nova et insolita salutatione. In qua quidem saluta= tione præmisit idoneitatem ejus ad conceptum in hoc quod dixit : Gratia plena ; expressit conceptum in hoc quod dixit : Dominus tecum ; et prenuntiavit honorem consequentem, cum dixit : Benedicta tu in mulieribus. Secundo autem intendebat eam instruere de mysterio incarnationis. quod in ea erat implendum, quod quidem fecit prænuntiando conceptum et partum, dicens : Ecce concipiens in utero, etc. : et ostendendo dignitatem prolis conceptæ, cum dixit : Hic erit magnus, etc. ; et etiam demonstrando modum conceptionis, cum dixit : Spiritus Sanctus superveniel in te, etc. Terlio intendebat animum ejus inducere ad consensum : quod quidem fecit exemplo Elisabeth et ratione ex divina omnipotentia sumpta. » (III p., q. XXX, art. 4.)
la psychologie de Marie, au moment où elle devient mère, psychologie résultant de son attitude en présence de l’Ange et des réponses qu’elle lui fait.
L'Evangile a soin de nous dire que Marie s’entendant saluer par l’Ange, se sentit troublée : turbata est. Pourquoi cette crainte ? Suivant la Vulgale, il semblerait que la Vierge ne se trouble que du salut de l’Ange : ses paroles et non sa présence lui auraient causé ce trouble. De fait, le texte latin dit : « Que cum audisset, lurbala est in sermone ejus, et cogitabat qualis esset ista salulatio. » C’est pourquoi suivant l’opinion de plusieurs, Marie ne fut pas troublée par la présence de l’Ange, parce qu’elle était habituée à ses visites : « Et remarquez, écrit le P. Curci, elle se troubla à la parole ir: =® Xdyw in sermone se demandant ce que voulait dire ce salut ; mais il n’est pas dit qu’elle se troubla à l’aspect de l’Ange ainsi qu'il était arrivé à Zacharie, et qu'il arrive souvent aux hommes lorsqu'ils se trouvent en présence d'êtres si différents de nous. C'est pourquoi il me semble qu'on ne doit pas rejeter la pensée de certaines âmes pieuses à savoir : qu’à la reine des Anges dut être familière l'apparition de cet esprit céleste » (1).
Mais si l’on observe le texte grec, on doit conclure que la présence d’un ange, sous une forme humaine, ne fut pas étrangère au trouble de Marie- De fait, soit dans le grec, soit dans le syriaque, on
s. Lezioni sopra i quatlro Evang., lez. 11.
lit à la place de « que cum audissel », « quae cum vidissel. » Aussi saint Ambroise dit-il expressément : « Ad virilis sexus speciem peregrinam lurbalur aspectus Virginis (Lib. 1 O/f., c. xvi). » Et saint Jérôme lui fait écho dans sa septième lettre à Léta, chap. 1v. « Imilelur Mariam, quam Gabriel solam in suo cubiculo reperit : et ideo forsan limore perterrita est, quia virum, quem non solebat, aspexit. » D’après cela, nous pouvons admettre que Marie a tout d’abord été perplexe à la vue insolite d’un homme qui lui apparaît de façon imprévue, inopinée ; mais surtout elle l’a été en entendant ses paroles et sa salutation. -
Saint Bernard pense qu'à l’audition d’un langage si élogieux pour elle, Marie crut qu'elle était sous le coup d’une tromperie diabolique et que c'était l’ange des ténèbres qui voulait la faire tomber dans le péché d'orgueil. (Serm. 3 super Missus).
Cette supposition du docteur Mellifluus ne plaît cependant pas à tous. Serry, par exemple, la trouve opposée au texte évangéiique, lequel dit que Marie tàchait de bien comprendrece qu'était ce salut, mais sans chercher qui le faisait. Cependant cette opinion de Serry n'a pas en réalité la valeur qu'il croit.
Quand on ditque Marie était incertaine et troublée à cause de cette salutation, rien ne prouve quesous la dénomination de « salut », on ne puisseentendre tous les éléments qui le constituent et avant toute autre chose, celui qui le prononce. Ainsi Marie se montrant peu crédule, même envers un esprit, mais
voulant s’assurer d’abord de la vérité, nous donne un bel exemple de prudence. Marie fut prudente avec l’Ange, tandis qu Eve avec un autre ange avait été imprudente.
Mais les doutes, quant à la nature de l'apparition, ne durèrent pas longtemps. À l'attitude de son mystérieux interlocuteur, à la révérence avec laquelle il prononcait le nom de Dieu, par suite de ce flair, de ce divin instinct qu'ont les âmes saintes pour distinguer les œuvres célestes des diaboliques, Marie comprit bientôt que celui qui lui parlait était un messager de Dieu. Cependant le trouble persévéra encore, non plus inspiré maintenant par la prudence, mais par l'humilité. L'Ange disait de grandes choses d'elle: qu’elle était pleine de grâce, qu'elle possédait Dieu en elle d’une manière toute particulière et qu'il lui était réservé une bénédiction qui la distinguerait entre toutes les femmes. Pour Marie habituée à se considérer comme un rien, en dehors des bienfaits divins, cette somme de louanges était d’un poids écrasant, puisque suivant la remarque de saint Thomas, rien n’est plus étonnant pour une ame vraiment humble que d'entendre exalter sa propre excellence. Animo humili nihil est mirabilius, quam audilus suae excellenliae (ur. p. q. xxx a, 4 ad. 1). Même ici, quelle différence entre Eve et Marie! Eve, en enfendant de la bouche de l’infernal menteur qu'elle sera semblable à Dieu, qu'elle connaîtra toutes choses, ne peut résister à la flatterie et cède au fatal vertige de la vanité et de
l’orgueil. Marie, au contraire, si vraiment l’abrégé de tant de sublimes merveilles, ne peut entendre, sans un trouble profond, son propre panégyrique, lequel pour si magnifique qu’il soit, est encore au-dessous de la réalité.
Plusieurs Pères pensent que ce trouble survenu en Marie est dû, non seulement à un sentiment de prudence et d’humilité, mais aussi à un sentiment de pudeur virginale. Cette pudeur virginale qui la trouble tout d'abord par la présence de l’Ange sous une forme humaine, augmente ses craintes lorsqu’elle s’entend dire : « Vous serez bénie entre loules les femmes. » La bénédiction pour une femme, chez les Juifs, avait un sens plus déterminé, plus spécial que chez nous. Elle consistait, suivant leur manière de juger, surtout dans le don de la Maternité. L'Ange dit donc à Marie qu’elle serait bénie entre toutes les femmes, c'était lui dire en termes assez clairs qu'elle aurait une maternité extraordinaire. A cause de cela Marie, consciente de sa résolution de garder la virginité, se met à réfléchir sur le sens de ce salut : « Cogitabat qualis esset ista salutalio ». Les paroles de l’Ange lui faisaient entrevoir, en un pressentiment plein d'angoisse, le danger de perdre ce qu’elle avait de plus cher. C’est ce que pensaient entre autres, saint Augustin (Sermon 2 de Ann.) et saint Grégoire de Nysse (Oral. de Christi naliv.) : l'observation apparaît en elle-même pleine de justesse et de pondération.
De fait, quand l’Ange s’explique mieux, quand il
MARIE DANS L ÉVANGILE vii
annonce clairement à Marie l’honneur qui l’attend d’avoirwn Fils d’extraordinaire grandeur et dignité, elle, avec une admirable simplicité et en toute franchise, lui dit tout de suite: « Comment cela se Jera-t-il, parce que je ne connais pas d'homme ? »
Nous avons eu ailleurs l’occasion d’approfondir la portée de ces paroles. Elles témoignent du grand amour de Marie pour la pureté et nous assurent qu'elle avait fait avant un véritable et réel vœu de virginité. « En fait, ainsi que le remarque le P. Curci, pour que cette demande offre une vraie difficulté, elle doit nécessairement signifier : « Je ne connais pas el ne puis connaître d'homme. » Sans cela la requête n’aurait aucune valeur, de même que si l’on disait : « Cette jeune femme aura bientôt un fils » tout le monde penserait qu’elle va l’avoir suivant le mode ordinaire. Si donc cette voie ordinaire ne se pouvait supposer en Marie Vierge, malgré ses fiançailles déjà conclues, c’est qu’un obstacle insurmontable s’y opposait. Or, cet obstacle ne pouvait être que son vœu perpétuel de virginité, prononcé dès son enface, et la volonté de le garder avec son chaste époux même dans le mariage. Ces deux points nous sont assurés par la Tradition, tenus pour très exacts par le peuple chrétien, et même par des auteurs protestants, Mais il m’a paru bien plus beau de pouvoir assez facilement le conclure des paroles mêmes de l'Evangile » (1).