II. La circoncision du Sauveur
La loi juive ne se désintéressait pas des nouveauxnés : elle avait pour eux des prescriptions spéciales. Il y avait des rites que les parents devaient accomplir ou faire accomplir sur eux. En outre, la mère par le fait seul qu’elle avait engendré, contractait des obligations vis-à-vis de la loi rituelle.
La première obligation regardant les enfants mâles, était la circoncision huit jours après leur naissance. La circoncision d'ordinaire se faisait à la maison ou à la synagogue. Par rapport à Jésus saint Luc écrit : « Les huit jours pour la circoncision de l'enfant étant passés, on lui donna le nom de Jésus, selon qu'il avait été appelé par l'ange, avant d’avoir été conçu ». (ch. nm. v. 21) L’évangéliste se borne donc à rappeler l'exécution de la loi vis-à-vis du Sauveur, sans indiquer les circonstances de lieu et de personnes: On peut croire que durant ces huit jours, la Sainte Famille avait pu chan- ‘ ger d'habitation, se procurer une modeste maison, et laisser ainsi la grotte, théâtre des premières humiliations et des premières glorifications du Fils de Marie. Mais quelle part Marie a-t-elle prise à la circoncision, où celle-ci eut-elle lieu ? le texte sacré ne le dit point.
III. La purification de Marie ; rites prescrits par la loi mosaïque pour les nouveaux-nés ; ce que devait faire la mère. — Marie n'était pas tenue à la loi de la purification, mais elle s’y soumit
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par humilité et zèle pour les choses saintes ; la purification de Marie n’est pas douteuse; c'est d’elle que parle saint Luc ; une antique légende, invraisemblable de fait.
A la Circoncision devaient suivre d’autres rites légaux. Saint Thomas, dans une exégèse très claire, à laquelle la critique la plus sévère n’a rien à objecter, résume ainsi ces rites : « Il y avait deux préceptes que la loi prescrivait pour les nouveauxnés. L’un plus général, regardant tout le monde sans exception, était qu’au terme fixé pour la purification de la mère, on offrit un sacrifice pour le fils ou pour la fille, comme il appert du chapitre xu du lévitique. Ce sacrifice était pour expier la faute dont était souillé l’enfant et aussi pour consacrer cet enfant, qui alors pour la première fois était présenté au temple ; aussi ce sacrifice était-il fait, partie sous forme d’holocauste, partie sous forme de sacrifice pour le péché. L'autre précepte imposé par la loi, regardait d’une façon spéciale les premiers-nés soit des hommes soit des animaux. Dieu, en effet, s'était réservé les premiers-nés des fils d'Israël et cela comme conséquence du fait qu'il avait pour la délivrance de son peuple frappé tous les premiersnés, même des animaux, chez les Egyptiens. » (1)
1. « De proleautem nata duplex præceptum inlege traditur. Unum quidem generale quoad omnes, ut scil., completis diebus purificationis matris offerretur sacrificium pro filio, sive pro filia, ut habetur Lev. xi. Et hoc quidem sacrificium erat et ad expiationem peccati, in quo proles erat concepta et nata, et etiam ad consecrationem quamdam ipsius,
Les premiers-nés, offerts à Dieu en vertu de la loi mosaïque, étaient aussitôt rachetés par les parents sauf ceux qui appartenaient à la tribu de Lévi: ceux-ci demeuraient pour toute la vie attachés à l’exercice du culte. Le prix du rachat était de cinq sicles.
La mère était soumise à l’obligation de la purification, rite spécial à accomplir sur elle par un des prêtres, au jour même où l’enfant était présenté au temple. La purification, comme la présentation de l’enfant, avait lieu quarante ou quatre vingts jours après la naissance de l’enfant, suivant que l'enfant était garçon ou fille. La mère elle-même, pour la purification devait faire une offrande, laquelle variait suivant l’état financier de la famille : des riches, on exigeait davantage, alors que l’imposition qui pesait sur les pauvres était très bénigne. Les premiers devaient donner un agneau, il suffisait aux seconds d'offrir une paire de colombes ou de tourterelles.
De la simple lecture de cette loi, qui se trouve au chapitre x1r du Lévilique, on voit évidemment qu’elle était faite pour les femmes devenant mères à la
quia tunc primo presentabatur in templo : et ideo aliquid offerebatur in holocaustum, et aliquid pro peccato. Aliud autem præceptum erat speciale in lege de primogenilis, tam in hominibus quam in jumentis. Sibi enim Dominus deputaverat omne primogenitum filiorum Israél, pro eo quod ad liberationem populi Israël percusserat primogenita Ægypti ab homine usque ad equos, primogenitis filiorum Israél reservatis. Et hoc mandatum ponitur Exod. xul ». (II p., q- XXXVIL, art. 3).
façon ordinaire. Telle est la teneur même de la lettre de la loi, conçue en effet, dans les termes suivants : Mulier, si susceplo semine, peperit masculum, etc. Quant à son esprit, elle rappelait très clairement l’idée de nos origines impures, déshonorées par la faute d’Adam, transmise précisément en vertu de la génération. Par suite, il est évident que Marie était exempte de cette loi; cela nous parait absolument indiscutable, soit parce qu’elle devint mère d’une façon extraordinaire, soit parce que la maternité en elle ne fit qu'augmenter sa surnaturelle pureté déjà si grande. La couronne de la divine maternité qui brilla sur le front de la Vierge, ne lui fut pas imposée par des forces humaines, par le développement ou l’accomplissement des lois physiques, mais par un des plus insignes prodiges de la toute puissance du Très-Haut. En donnant Jésus au monde, elle ne sentit en rien peser sur elle ces malédictions qui ternissent en Eve pécheresse, l'honneur de la maternité. En Marie devenue mère, pas même le plus pâle, le plus minime reflet de la faute originelle. Comment donc auraitelle dù sc soumettre à l’obligation de la purification cette mère vierge, qui fut par son Fils comblée des gràces les plus admirables?
Eh bien Marie, qui aimait toujours à se cacher, qui ne voulait pas être remarquée et qui ne marchandait pas ses hommages à Dieu, se soumit à la loi de la purification ; et il est impossible de ne pas se sentir ému en la contemplant devant le temple,
toute recueillie dans l’attitude d’une charmante humilité, pleine de confusion avec les autres femmes, se distinguant d’elles seulement par je ne sais quoi de céleste qui brillait sur son front, malgré le soin incessant et vigilant avec lequel elle cachait aw monde le trésor incomparable de grâces, dont elle savait son âme débordante. Le fait de la purification de Marie est admis dans l'Eglise sans discussion. L'Eglise même lui a consacré une fête spéciale, et il est attesté par saint Luc, en une phrase rapide, incidente, mais d’une lumière aveuglante : et les jours de sa purificalion étant accomplis, selon : la loi de Moïse, ils le portèrent à Jérusalem, elec. (Luc rr, 22). Il y eut un temps, ou les exégètes. discutaient sur le sens précis de cette incise. Le point dela controverse s’agitait autour de la préposition ejus, d’elle, que d’autres voulaient traduire : de lui, en s'appuyant sur d'anciens manuscrits, qui auraient eu cette seconde leçon, et sur l’enchaînement des idées dans le contexte. Dans le latin, il y a ejus qui selon la grammaire, devrait se rapporter à la dernière personne nommée, c'est-à-dire précisément è Jésus. De la sorte, saint Luc aurait parlé de la purification non de Marie, mais du Sauveur.
Mais cette interprétation n’a plus de partisans et l’imposante majorité des anciens textes grecs, l’interprétation officielle de l'Eglise, le contexte luimême, non point grammatical, mais logique du. récit, nous obligent à reconnaître que la phrase discrète et incidente de l'Evangéliste, parle de la puri-
fication à laquelle, par humilité et générosité, se soumit Marie.
Un ancien auteur, amateur de légendes, n’a point manqué de broder sur ce simple récit évangélique, des détails qui ont fait fortune auprès des esprits avides de merveilles extraordinaires, mais qui en réalité ne servent qu'à démontrer le peu de sérieux de leur inventeur. Selon un ancien livre apocryphe, Marie, en se présentant au temple, ne se serait pas mise au lieu destiné aux autres mères, mais elle eut attendu le rite de la purification dans l'endroit réservé aux vierges, ce qui lui valut de la part des juifs le blàme, la colère et l’injure, mais ce qui fit intervenir pour la protéger et la sauver, son vieux parent Zacharie, père de Jean-Baptiste. Zacharie, pourtant aurait payé bien cher le secours apporté à la Vierge : il lui aurait coùté rien moins que la vie. Les Juifs, ne pouvant attaquer Marie, se seraient acharnés contre son protecteur, et l’auraient tué entre le temple et l’autel. A ce nouveau délit, ajouté à tant d'autres, qui pesaient sur la conscience juive, Jésus, plus tard, aurait fait allusion en disant : « Tout le sang des justes retombera sur vous, le sang répandu sur la terre, depuis celui du juste Abel jusqu'à celui de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez tué entre le temple et l’autel. » (Matth., xxur, 32). Ce récit tragique avait la faveur populaire déjà au temps d’Origène, lequel en fait remonter l’origine à une époque très antérieure. « Il est arrivé jusqu’à nous, dit-il, une certaine tradition qui est
ainsi — venit ad nos quedam traditio talis », et il continue en racontant le terrible incident. Origène, toutefois fait remarquer que la croyance donnée à ce fait n’était pont universelle : sunt lamen, qui hujusmodi lradilioni non credunt. (Orig., tract xx vx, in Mat.) Toutefois quelques Pères postérieurs, de grande autorité, ne dédaignèrent pas de donner à ce récit une certaine bienveillante attention, et nous le trouvons rapporté par saint Grégoire de Nysse, dans l'homélie sur la Nativité du Christ, par saint Basile dans l’homélie sur la génération humaine du Christ, par saint Cyrille dans le traité contre les anthropomorphites, si ce traité est de lui.
On est étonné que des hommes d’un tel savoir aient puprendre, même dubitativement, en considération cette légende, si manifestement, si bassement en contradiction avec le caractère humble et modeste de Marie. Mais saint Jérôme, avec son style de feu, en a pour toujours fait justice, quand au commentaire du chapitre xxiv de saint Matthieu il juge ainsi cet incident : « C’est une fable à mépriser, aussi facilement qu’elle a été mise en circulation. Fabula est, ex apocryphorum somniis derivala, eademque facilitate contemnilur, qua profertur »
IV. La présentation de Jésus ; le prix de son rachat ; rencontre avec le vieillard Siméon : Joseph et Marie étonnés de ce que Siméon dit de Jésus.
L’évangile ne nous dit point la façon dont Marie
fut purifiée ; on peut supposer que le prêtre à qui incombait cet acte s’est servi même pour Marie du -cérémonial commun. Saint Luc met en relief l’of- ‘frande que Joseph et Marie firent de Jésus. Il affir- “me d’abord le fait de l’offrande, puis il s’attarde à ‘raconter la rencontre de la Sainte Famille avec le vieillard Siméon, doué du don de prophétie et dont il rapporte d’ailleurs les importantes prédictions, Mais il vaut mieux prêter l’oreille aux paroles mémes de saint Luc : « Quand les jours de sa purification (de Marie) furent accomplis selon la loi de Moïse, ils (Joseph et Marie) portèrent Jésus à Jéru- -salem pour le présenter au Seigneur, comme il est écrit dans la loi du Seigneur : Tout premier-né du sexe masculin sera consacré au Seigneur ; et aussi pour offrir en sacrifice, selon qu'il est dit dans la loi du Seigneur, deux tourterelles, ou deux colombes (1). Or, il y avait à Jésusalem un homme du nom de Siméon; et cet homme, juste et craignant Dieu, attendait la consolation d'Israël et le Saint- Esprit était en lui. Et il avait reçu de l'Esprit Saint la promesse qu’il ne verrait point la mort sans voir auparavant le Christ du Seigneur. Et mù par l’Esprit de Dieu, il vint au temple. Et comme les parents de l’enfant Jésus l’y apportaient, afin de faire pour lui selon la coutume prescrite par la loi,
x. Ici l'Evangile ne parle que de l’offrande pour la Purification de Marie : le prix du rachat de Jésus, il le passe sous silence. Ce prix dùt être, comme pour les autres premiersnés, de cinq sicles.
il le prit lui-même entre ses bras, et il bénit Dieu, et dit: « C’est maintenant, Seigneur, que selon votre parole, vous laisserez votre serviteur s’en aller en paix ; puisque mes yeux ont vu le Sauveur qui vient de vous, que vous avez préparé à la face de tous les peuples, pour être la lumière qui éclairera les nations, et la gloire d'Israël votre peuple. » Evidemment, Siméon connaissait les destinées de cet enfant qu’il pressait si amoureusement sur son cœur. En lui il voyait nettement le salut ou le Sauveur ; sa pensée dépasse les étroites limites où s’agitait communément la mentalité religieuse des Hébreux, qui attendaient surtout un sauveur national. Pour lui, il découvre en Jésus, certes, la plus grande gloire d'Israël, mais il sait qu'il répandra aussi les rayons de sa révélation sur tous les peuples du monde. La grande œuvre de la Rédemption, dans son imposante universalité, se déploie devant le regard prophétique du vénérable vieillard, et lui arrache le;cantique du Nunc dimitlis, sceau splendide d’une vie toute de foi et de surnaturelle espérance. C'est là tout ce que nous savons sur Siméon : qu'il était homme d’ardent amour divin, soupirant de voir l'accomplissement des divines promesses, admis à une intimité particulière avec la divinité, et illuminé d’extraordinaires et divines lumières. On l’a cru du nombre des prêtres, mais le récit de saint Luc semble exclure de lui cette prérogative. S'il eut été prêtre, l’évangéliste n’eût pas manqué de le dire, comme il le fait pour Zacha-
rie. Il l’eùt dit, car saint Luc tient à ce que la figure de Siméon apparaisse grandiose au regard du lecteur. On a dit encore que Siméon était le père de Gamaliel, le maître de saint Paul, mais l’assertion est dénuée de tout fondement. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que Siméon était un laïc, à l’âme remplie de foi, d'espérance et de charité. Sa rencontre avec Joseph et Marie arriva avant qu’ils ne se trouvassent devant le prêtre, pour l’offrande de Jésus.
Cette rencontre était absolument imprévue, aussi Joseph et Marie furent-ils émerveillés des procédés de la divine Providence qui, d’une part, voulait Jésus plongé dans les ténèbres et caché pour alors au monde, et d’autre part, tempérait cette obscurité, la dissipait même avec sagesse pour admettre des âmes bienheureuses à la connaissance anticipée de ce que plus tard le monde devait connaître clairement. L’évangile a soin de noter l’émerveillement éprouvé alors par Joseph et par Marie : « Le père et la mère de Jésus restaient émerveillés des choses qu'on disait de lui... » Et ces paroles de saint Luc nous poussent à croire que Joseph et Marie qui déjà connaissaient la mission de Jésus, se sentirentcependant plus illuminés dans leur foi à la suite de la prophétie de Siméon; ils n’apprenaient rien de nouveau, mais ce qu'ils savaient déjà devenait pour eux plus précis, plus concret, plus tangible, semblait une réalisation anticipée du futur, les impressionnait davantage: tel nous semble étre le sens de la phrase : ils restaient émerveillés des choses qu'on
MARIE DANS L'ÉVANGILE 153 iii Zi LS D i SE Lin
disail de lui. Siméon, nous dit saint Luc, les bénit, non d’une bénédiction sacerdotale, mais de cette bénédiction laïque que donnaient les maîtres, les rois, les chefs de famille, et dont il ya de nombreux exemples dans l’Ecriture. Ces bénédictions consistaient en bons souhaits et en invocations de la bienveillante protection du Seigneur.
V. Siméon s'adresse particulièrement à Marie et lui prédit qu'elle sera d’une façon spéciale participante des douleurs de Jésus ; de cette heure commence pour Marie la voie du Calvaire ; les réconforts qu'elle éprouve tout de suite, après la douloureuse prédiction.
Jusqu'ici, Joseph et Marie figurent ensemble: ils ont dans la présentation de Jésus la même part; dans ce cadre fait de tendres émotions, ils occupent la même place: on ne voit pas qui des deux a les liens les plus étroits avec Jésus. Mais l’évangile continue en nous montrant un autre aspect de cette scène importante où apparaît évidente la part très particulière que Marie, de préférence à son époux lui-même, a, non seulement dans l’offrande de Jésus, mais dans toute l’œuvre de la Rédemption que Jésus doit accomplir. Siméon avait déjà, à larges traits, décrit l'œuvre de Jésus, œuvre d'universel salut : è} avait déjà béni ses parents, quand, ravi par un souffte de l'Esprit qui l’illumine et le force à parler, il détache son attention de Joseph pour la fixer uniquement sur Marie, pour dire d'elle des choses dont nous avons vu l'importance dogmatique,
mais qu'il sera bon de rappeler pour les contempler au point de vue simplement historique. Siméon s'adressant à Marie : « Voici qu'Il (Jésus) est placé pour la ruine et la résurrection de beaucoup en Israël, et pour signe de contradiction, et pour toi un glaive te transpercera l’âme, afin que soient révélées les pensées de beaucoup de cœurs. »
Ces paroles étaient claires et obcures en même temps : claires, car elles prédisent de grandes douleurs, d'immenses peines, dont le poids fera gémir Jésus et Marie ; plus que cela, elles seront comme un glaive qui transperce et lacère. Joseph n’aura pas une part aussi marquante à ces douleurs qui n’atteindront le faîte de leur intensité qu'après qu’il aura terminé sa carrière mortelle. Ce terrible lien de douleurs, cause de salut pour les uns, cause de ruine pour les autres, unira indissolublement Jésus et Marie. Celle-ci aura dans le sacrifice de Jésus, dans la participation de ses souffrances, une part tout à fait personnelle. Marie donc voit se dérculer devant elle, avec la certitude qui résulte d’une parole inspirée du ciel, un avenir d’ineffables douleurs. Maïs quelles seront ces douleurs ? Quand commenceront leurs tourments? Par qui verrat-elle son Jésus contredit et son propre cœur lacéré ? Ces questions durent se poser aussitôt dans le cœur de la Vierge et ne plus jamais l’abandonner. Son soin constant dut être de déchiffrer, à la lumière des prophéties, les jours douloureux qui devaient assombrir la vie de son Fils et la sienne.
Il n’est pas facile de dire à quel point Marie s’est en esprit rendue compte de ses douleurs futures, nous devons toutefois admettre comme indubitable, que de ce jour commença pour elle la voie du Calvaire. L'idée un peu vague, mais terrible des contradictions dont Jésus seraitle signe, devait la tourmenter d’une facon que seules peuvent deviner les mères qui tremblent sur le sort de leurs fils. L’imprécision de la prédiction de Siméon ne pouvait que la rendre plus terrible; Marie était autorisée à craindre à chaque instant les plus angoissantes surprises ; sur tout l’horizon de sa vie elle voyait accourir des nuages épais, précurseurs de furieuses tempêtes. Et ainsi Marie commença au Temple à éprouver le plus terrible des martyres, l’angoisse étreignante d’un mal inévitable mais sur la nature duquel règne l’incertitude et sur lequel par suite l’esprit agité accumule les plus fàcheuses et les plus douloureuses hypothèses. Il n’y a pas pour la créature humaine de douleurs plus pénétrantes que celles éprouvées à la certitude de devoir rencontrer un grand mal donton ne peut encore actuellement mesurer l’étendue. En somme, au jour où la victime du rachat humain, commençait solennellement son sacrifice, Marie en sa qualité de corédemptrice, se sentait unie à ce sacrifice, en éprouvait le plus douloureux contre-coup, sacrifice qui atteindra le comble de l’amertume sur le Calvaire, où et quand le Sauveur consommera son sacrifice.
Mais Dieu sait toujours unir à nos douleurs, avec
un juste tempérament, des joies qui servent de contrepoids pour maintenir l’équilibre de nos énergies, lesquelles autrement demeureraient brisées, éteintes sous le poids d'une souffrance qu'aucun réconfort n’adoucirait. Ainsi fit Dieu avec Marie. A la douloureuse prédiction de Siméon, elle dut certes ressentir dans l'âme un effet plus intense de la grâce, qui lui permit d'accepter généreusement dans le silence de son esprit, avec une confiante résignation, le sort que lui fixait Dieu. En offrant Jésus, elle dut s’offrir elle-méme, en répétant la réponse qu’elle avait déjà donnée un an auparavant à l'ange : « Voici la servante du Seigneur ». À ces consolations intérieures s’en joignit une autre extérieure, et ce fut la rapide manifestation de Jésus à un cercle de personnes, en petit nombre, mais de vertu imposante. Après Siméon, une femme vénérable par. l’âge et la sainteté, reconnut, elle aussi, dans l'enfant Jésus le Messie promis, et se fit aussitôt l’apòtre de ses gloires : « IL y avait en outre, continue saint Luc, une prophétesse nommée Anne, fille de Phanuel de la tribu d’Aser; elle était fort avancée en âge, et, après avoir depuis sa virginité vécu sept ans avec son mari, elle était demeurée veuve jusqu’à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Elle ne quittait point le temple, servant Dieu nuitet jour, dans les jeûnes et les prières. Etant donc survenue à la même heure, elle se mit à louer le Seigneur et elle parlait de l'Enfant à. tous ceux qui attendaient la rédemption d'Israël ».
Ces honneurs rendus à l'Enfant Jésus, ne pouvaient pas laisser indifférent Joseph et encore moins Marie. Ils servirent au contraire à accentuer cet émerveillement qu'ils éprouvèrent aux paroles de Siméon faisant monter versle Seigneur son chaud remerciement. Ils furent, surtout pour Marie, comme un baume sur la plaie ouverte dans le cœur de la Vierge, à l'annonce qu'un glaive de douleurs traverserait son âme. La tempête s'annoncait menacante, grondante à l’horizon pour Marie, mais les actuels triomphes de Jésus étaient comme un rayon de soleil assurant que la tempête n'était point imminente ; en tout cas c'était comme un gage que Dieu proportionnerait les énergies à l'épreuve.
« Et après qu'ils eurent accompli toutes choses, selon la loi du Seigneur, ils s'en retournèrent en Galilée, à Nazareth leur ville ». (Luc u. 59).
VI. La sainte famille établit sa demeure à Pethléhem ; les Mages viennent adorer Jésus; détermination du temps de leur venue ; les Mages trouvent l'enfant Jésus avec Marie sa mère.
Ce séjour de la Sainte Famille à Nazareth ne dut pas être long, elle n’y resta que le temps nécessaire pour effectuer le transport de leur bien à Bethléhem, qui devait être dans leur intention leur demeure définitive. De nombreuses et graves raisons devaient d’ailleurs les pousser à établir à Bethléhem leur domicile. Les miracles qui entourèrent le berceau de Jésus, les circonstances
elles-mêmes qui déterminèrent sa naissance dans la cité de David, furent, pensons-nous, considérées par Joseph et par Marie, comme l'expression de la volonté divine, les appelant à établir leur domicile dans la terre de leurs aïeux. La suite de l'Evangile met hors de doute cette détermination de la Sainte Famille, de vivre non plus à Nazareth mais à Bethléhem. Qu'on se rappelle par exemple, les intentions de Joseph lorsque par ordre de Dieu, il laissa l'Egypte pour revenir en Palestine : l'Evangile dit clairement qu'il voulait retourner à Bethléhem, et s’il ne s'arrêta pas dans ce lieu, s’il reprit l’ancienne habitation de Nazareth, ce fut seulement par crainte d’Archelaüs, successeur d'Hérode. Donc au moment de la fuite en Egypte, Marie, avec son époux et son divin Fils, vivait à Bethléhem, nous ne saurions dire . si c'était dans une maison leur appartenant ou bien louée.
Ce fut dans la maison de Bethléhem qu'elle goûta la céleste satisfaction de voir les Mages, venus d'Orient, se prosterner en adoration devant Jésus et reconnaitre sa souverainelé spirituelle sur toute chose. Le récit de la venue des Mages se trouve en saint Matthieu, et le voici dans sa génuine et émotionnante simplicité : « Jésus étant né à Bethléhem de Juda, dit le premier Evangile, aux jours du roi Hérode, voilà que des Mages vinrent d'Orient à Jérusalem, et ils disaient : où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l’adorer. A cette
nouvelle le roi Hérode se troubla et toute la ville de Jérusalem avec lui. Et assemblant tous les princes des prétres et les scribes du peuple, il leur demanda où le Christ devait naître. Et ils lui dirent : à Bethléhem de Juda; car il a été écrit ainsi par le Prophète : Et toi, Bethléhem, terre de Juda, tu n’es pas la moindre entre les principales villes de Juda ; car c’est de toi que sortira le chef qui doit régir Israël mon peuple. Alors Hérode ayant en secret appelé les Mages, s’enquit d’eux avec soin du temps auquel l'étoile leur était apparue. Et les envoyant à Bethléhem, il leur dit : Allez et informez-vous exactement de cet enfant, et lorsque vous l'aurez trouvé, faites le moi savoir, afin que moi aussi j'aille l’adorer. Sur ces paroles du roi, ils s’en allèrent. Et voilà que l'étoile qu'ils avaient vue en Orient les précédait, jusqu’à ce qu’étant arrivée au-dessus du lieu où était l'enfant, elle s’y arrêta. A la vue de l'étoile, ils furent transportés de joie ; et entrant dans la maison, ils trouvèrent l'enfant avec Marie, sa mère, et se prosternant, ils l’adorèrent; puis ouvrant leurs irésors, ils lui offrirent, pour présents, de l’or, de l’encens, et de la myrrhe ». (Matthieu 11, 1-11).
Ce serait sortir de notre but, que de nous occuper de toutes les questions qu'a soulevées ce récit. Par exemple ce n’est pas le lieu ici de déterminer avec exactitude le nombre des rois mages qui vinrent adorer Jésus, leur condition sociale, leur patrie, la nature de l'étoile qui les guida. Qu'il nous suffi-
se simplement de dire très brièvement qu'ils devaient être très riches, comme le démontre entre autres choses, la nature des dons qu'ils offrirent au Seigneur, et plus encore, l’accueil distingué qu’ils reçurent à la cour du roi Hérode, ainsi que l’émotion générale qu’ils soulevèrent à Jérusalem. Cette attention, cette impression qui accompagnent leur passage seraient inconcevables, s'ils étaient des gens ordinaires. Quant à l’étoile, il faut dire qu'elle était miraculeuse, peut-être globe lumineux allumé par une intervention directe de la divine Providence. Mais elle était de telle apparence que pour les profanes elle se confondait avec les autres étoiles et ne révélait son origine qu’aux astronomes de marque comme étaient les mages, selon même que l’indique leur nom. Ces mystérieux visiteurs venaient des régions orientales, et appartenaient à la gentilité : ils faisaient partie de ces adorateurs du vrai Dieu, qui heureusement se rencontraient encore un peu parmi toutes les nations : ils représentaient les premiers des gentils qui se réunissaient autour du Sauveur, avides de se désaltérer aux sources célestes de sa grâce. En eux les premiers se vérifiait la prophétie de Siméon, qui avait proclamé Jésus « lumière pour la révélation aux nations ». Et c’est tout ce qu'on sait de certain et d’incontestable sur des Mages.
Il entre plutôt dans les limites de notre étude de déterminer le temps de leur venue à Bethléhem. Hâtons-nous de dire qu'ils vinrent après la Présen-
MARIE DANS L'ÉVANGILE I6I tation de Jésus au temple. L’opinion populaire enseigne le contraire. On croit communément dans le peuple fidèle, que les Mages sont venus treize jours après la naissance de Jésus. Cette croyance s’appuie sur le fait que l’Eglise célèbre la fête de l’Epiphanie ou l’adoration des Mages, précisément treize jours après Noël. Mais l’Eglise n’a pas voulu, par le temps qui sépare l’Epiphanie de Noël, conclure à la venue des Mages deux semaines environ après la naissance de Jésus. La date de l'apparition des Mages à Bethléhem reste l'objet de la plus libre discussion scientifique. De fait, des exégètes d’une valeur incontestable, affirment qu’on ne peut en aucune manière fixer l’adoration des Mages avant la purification de Marie, et ils ont raison : pour admettre la venue des Mages avant la présentation de Jésus au temple, il faudrait aller contre les affirmations les plus évidentes de l'Evangile. On ne comprendrait plus alors comment Joseph et Marie, ayant reçu les magnifiques dons des Mages, aient pour la purification, offert l’obole des pauvres ; on ne comprendrait plus comment Hérode ne se soit pas emparé de Jésus, alors qu’il était au temple. La prophétie de Siméon, et plus encore l’apostolat de la prophétesse Anne, devaient avoir fourni pour plusieurs jours matière aux conversations d’une grande partie des habitants de Jérusalem.
Supposons maintenant que les Mages fussent déjà venus et repartis, il était bien facile de mettre une relation entre leur visite et l’enfant mystérieux;
tout au moins beaucoup auraient pu soupçonner que Jésus fut le roi des Juifs et il n’y a pas besoin de nombreuses et profondes études sur la psychologie des courtisans et en général des ambitieux, pour comprendre que la chose fût bientôt parvenue à la connaissance d’Hérode, lequel se serait aussitôt emparé de Jésus. Du reste il ya une autre considération, et non moins décisive, qui nous est fournie par l’âge au-dessous duquel tous les enfants furent massacrés, avec l’idée de faire périr Jésus parmi eux. Hérode avait soigneusement demandé aux Mages l’époque de l'apparition de l'étoile : diligenter didicil ab eis lempus stelle. Pourquoi? Evidemment il était poussé par ses instincts de férocité, il voulait faire un calcul pour connaître approximativement le temps de la naissance de Jésus. C'était là comme un élément essentiel dans ses plans de défense contre le rival redouté. Et quand il s’apercoit qu’il a été le jouet des Mages, il ne se trouble point mais fait exécuter le projet qu’il avait eu depuis le commencement, au cas où, et il le pressentit, peut-être les mystérieux personnages eussent découverts ses intentions iniques. Hérode pour agir à coup sûr ordonne de tuer tous les enfants de Bethléhem âgés de moins de deux ans. Jésus devait certainement se trouver dans le nombre. Et ainsi il est facile de deviner et de reconstruire les calculs d'Hérode. Il connaissait le temps de l'apparition de l'étoile, par suite il ordonna le meurtre des enfants au-dessous de deux ans ; admettons que par plus de