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ciens venus de Rome sur la demande du cardinal Mazarin exécutèrent avec leurs voix divines les plus beaux chants de Léo et de Soarlatti (1) ; et les Français, accoutumés aux cris aigus de leurs chanteurs à voix tremblotantes , accompagnées par ce qu'on appelait les vingt-quatre violons du roi, le tout écorchant une psalmodie détestable. Les Français, jusqu'alors vrais sauvages en musique, savouraient pour la première fois ce charme d'harmonie que depuis ils ont si bien apprécié. C'était de la musique d'église dont les paroles avaient été parodiées en concetti amoureux analogues à la circonstance, sorte de métamorphose très-commune en Italie ; enfin cela semblait un chœur d'anges envoyés du ciel pour célébrer le bonheur terrestre.
Louis XIV, enchanté de cette musique si différente de celle qu'il entendait journellement, conçut le désir d'avoir aussi quelque artiste italien pour réformer et conduire la musique en France; car les musiciens qui venaient d'opérer une si grande révolution appartenaient à la chapelle Sixtine et devaient repartir pour Rome dès le lendemain. Mais ils avaient amené avec eux un jeune Florentin, animé du démon de la composition, et qui, jouant fort bien du violon, était trèscapable de conduire un orchestre. Ce jeune homme s'appelait Lulli ; lorsqu'on voulut le mettre à la tête des fameux vingt-quatre violons du roi, ceux-ci se révoltèrent, il fallut créer pour lui une nouvelle troupe qu'on nomma les petits violons, et ces petits violons, devenus les interprètes des nobles chants de Lulli, révélèrent bientôt son eénie.
(1) L'un des premiers grands compositeurs de l'Italie, et qui fut le maître du fameux Durante.
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Chacun subit l'effet de cette musique selon sa nature ou sa disposition. La reine tomba dans une rêverie pieuse; le roi ne pensa qu'a enrichir sa cour de musiciens semblables à ceux dont les talents illustraient la cour du saint-père. Le cardinal de Mazarin se disait in petto :
— Ils me reprochent d'aimer l'argent, je suis bien aise de leur prouver que je sais le dépenser quand il le faut, tout aussi noblement qu'eux. Faire venir de Rome à mes frais la moitié de la musique du pape pour chanter trois heures ici, c'est, je crois, assez magnifique.
Ces accords brillants avaient complètement ranimé la gaieté de la mariée ; elle répondait en souriant à tous ceux qui lui adressaient la parole, même au comte de Soissons. Un seul de ses admirateurs ne lui avait pas dit un mot de la journée : c'était le marquis de Wardes; sans être piquée de son silence, elle l'avait remarqué, et, le cherchant des yeux au moment où la musique occupait tout le monde, elle le vit accablé sous le poids d'une profonde tristesse. Le marquis de tardes, lui d'ordinaire si vif, si gai,, si sémillant, qui peut l'attrister ainsi? pensa-t-elle ; et, présumant que la crainte ou la douleur d'une disgrâce pouvait seule le plonger dans cet état, la comtesse demanda au roi si ce n'étaient pas quelques mots , quelques reproches de lui, qui plongeaient M. de Wardes dans cet accablement.
— De moi? reprit le roi en souriant.
— Oui, de vous, répondit la comtesse ; ah! je connais leur puissance.
— Eh bien, vous devez savoir aussi que le caractère
et l'esprit indompté de Wardes le rendraient peut-être trop courageux contre une disgrâce de ma part, mais qu'il n'en serait pas de même pour celle qui lui viendrait de vous.
— Quelle erreur! Votre Majesté plaisante.
— Ah ! vous ne nierez pas son amour, j'espère ; il ne se donne pas la peine de le cacher, et j'aurais pu trouver quelquefois sa persévérance insolente; mais vous n'y preniez pas garde, et cela me suffisait. Aujourd'hui que vous êtes frappée de sa langueur, des soupirs qu'il pousse en regardant l'heureux comte de Soissons, je commence à croire que cette persévérance pourra bien être un jour récompensée.
— Sans les bontés dont Votre Majesté me comble aujourd'hui, je sens que je ne lui pardonnerais pas cette méchante idée.
Le roi entendit à peine cette réponse ; les yeux attirés par le regard d'une jeune personne placée à l'un des bouts de la table, il se sentit ému par l'expression angélique de ce jeune visage qui, sans être régulier, avait une charme extrême. Depuis que les yeux du roi s'étaient tournés vers elle, les siens s'étaient baissés et de grosses larmes s'en échappaient lentement. C'était l'effet de cette musique italienne qui évoquait dans une âme tendre tous les souvenirs d'enfance et de patrie. C'était cette pesante mélancolie d'un amour sans espoir, sans raison, sans ambition, qui ne peut naître que dans une imagination poétique, et vivre que dans un cœur brûlant. Cet amour, culte silencieux et fanatique dont le dieu n'entend jamais la prière; ce secret gardé par le désespoir, ce dévouement immobile, enfin cette lièvre au délire muet, la torture et la joie d'une
âme passionnée, le ciel a permis qu'elle fût contagieuse.
Cette jeune fille, sortie ce jour-là du couvent pour assister au mariage de sa sœur, était Marie de Mancini.
Le cardinal Mazarin, malgré les prédictions sinistres de son beau-frère, malgré les prières de sa sœur mourante, avait saisi l'occasion du mariage de la comtesse de Soissons pour tirer du couvent des Filles de Sainte- Marie où elle était depuis plusieurs années, sa troisième nièce, cette jeune Marie, dont le caractère décidé, réfléchi et profondément passionné avait inspiré tant de craintes à ses parents.
Le cardinal , connaissant à Marie un esprit capable de le juger, n'avait aucune affection pour elle. Hortense, l'avant-dernière des filles de sa sœur, était l'objet de sa préférence. Elle annonçait devoir être un jour la plus belle femme de la cour de Louis XIV; et, soit que le cardinal fondât sur cette beauté merveilleuse des espérances d'ambition, soit qu'il fût tout naturellement séduit par les grâces enfantines et la soumission d'Hortense à ses moindres volontés, il projeta dès ce moment d'en faire l'unique héritière de son immense fortune.
Marie, accoutumée à entendre vanter chaque jour la beauté de ses sœurs, et particulièrement celle que révélaient déjà les traits nobles et la taille svelte de la jeune Hortense, se croyait laide. Cette croyauce, une fois
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affermie dans l'esprit d'une femme, la sauve de tous ces débats d'amour-propre qui altèrent l'humeur et empêchent d'être aimable. Dans une lice où l'on se croit le moins fort, l'inutilité du combat désarme, et l'on s'épargne volontairement l'humiliation d'être vaincu. Ainsi Marie, persuadée de l'impossibilité où elle serait de plaire, à côté de personnes plus séduisantes l'une que l'autre, s'était résignée à ne pas même faire valoir les dons qu'elle avait reçus de la nature.
On ne saurait s'en rapporter au portrait qu'en fait Bussy Rabutin dans son histoire amoureuse des Gaules; dans ce portrait, tracé avec malveillance, il dit cependant :
« Il y avait dans toutes ses manières une vérité, une élégance à laquelle on ne résistait pas. »
Madame de Motteville,qui est trop le flatteur d'Anne d'Autriche pour l'être aussi de Marie de Mancini, dit qu'elle avait une taille élancée, de beaux yeux noirs, la bouche grande, mais ornée de belles dents; elle ajoute qu'avant d'être animée du désir de plaire, elle paraissait plutôt laide que jolie; mais qu'à peine l'espoir d'être aimée eut-il fait battre son cœur, que toute sa personne s'embellit de grâces nouvelles; que son regard prit une expression ravissante, et que chacun lui reconnut alors un charme irrésistible.
Il fallait une grande puissance d'esprit pour se résigner à la situation que sa modestie lui imposait, car sa nature vive, impérieuse, devait la porter à disputer avec succès contre les avantages qui lui manquaient. Mais la supériorité d'esprit qui ne sauve point du ridicule de paraître confiante dans les agréments qu'on n'a pas, ne laisse aucune illusion sur leur absence. Hélas!
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les âmes d'élite ne sont si inquiètes, si passionnées, si malheureuses que par la suprématie qu'elles reconnaissent à la beauté sur tous les autres dons de la nature. Dès son arrivée en France, Marie de Mancini, encore enfant, n'entendait parler que du beau visage, que des agréments, des vertus qui se développaient chaque jour dans le jeune roi. Le cardinal Mazarin vantait d'autant plus son esprit, sa capacité, qu'il s'appliquait à neutraliser l'un et l'autre. Plus tard l'amour vaniteux d'Olympe pour Louis XIV, et celui qu'elle se flattait de lui inspirer, commencèrent à exalter l'imagination de Marie : elle envia le sort de sa sœur comme on envie ces bonheurs d'exception qu'on sait ne devoir jamais atteindre. Si Olympe avait été simplement belle et sans esprit, Marie n'aurait pas même conçu l'espoir de rivaliser avec elle, tant elle s'humiliait devant la beauté; et comme Olympe joignait à ce formidable avantage un esprit sémillant, Marie croyait le règne de sa sœur éternel, et la traitait avec tout le respect d'une sujette. Il n'est point de jeune fille dont la vie du cœur n'ait commencé par un rêve. Celui de Marie eut pour idéal un roi. Elle se l'imagina, non pas tel qu'il était, mais tel que le peignaient la vanité d'Olympe et la flatterie de tous ceux qui espéraient quelque grâce du roi ou de la favorite.
Depuis un an, son oncle la faisait sortir avec sa jeune sœur à chaque grande solennité, pour rendre leurs devoirs à la reine, c'est-à-dire au premier jour de l'an, à la fête de la reine, à celle du roi, et Dieu sait dans quelle agitation Marie sentait arriver ces jours de cérémonie où elle était certaine de voir le roi ! L'air à la fois sévère et gracieux de Louis XIV, ses manières sim-
pies, nobles, son maintien loyal, enfin tout son extérieur servait merveilleusement bien les illusions d'une tête exaltée et d'un cœur aimant.
Rassurée par l'impossibilité où elle se croyait de plaire, sûre de ne point attirer l'attention du roi, Marie se livrait sans nulle contrainte au bonheur de le contempler. Elle observait, interprétait les moindres actions du roi, puis elle revenait en parler à ses compagnes avec enthousiasme : elle l'avait vu prier comme un saint, sourire et parler comme un ange, danser comme un sylphe. Le culte de la royauté paraissait alors une chose si simple, que même là où le culte divin aurait dû remplir tous les moments, on l'admettait sans scrupule.
L'exaltation de Marie, son bavardage éloquent et passionné ne furent remarqués des pensionnaires et des religieuses de son couvent que lorsqu'elle cessa tout à coup de parler du roi et de ce qu'elle .avait vu à la cour. On pensa que le cardinal de Mazarin, craignant quelque indiscrétion de la part de sa nièce, lui avait imposé ce silence impromptu, et il fut défendu de la questionner à ce sujet.
Elle aurait eu de la peine à répondre franchement : son cœur, subissant toutes les phases de la maladie, en était venu, après cette petite fièvre d'épanchement qui place le même nom dans toutes les phrases, à cette émotion insurmontable qui couvre le front de rougeur au nom de ce qu'on aime. En s'augmentant en force, en profondeur, son sentiment avait pris cette timidité, cette pudeur inséparables du véritable amour chez les femmes. Le souvenir du roi faisant battre son cœur avec violence, elle osait à peine y penser devant té-
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moin; de là venait qu'elle n'eu parlait plus, tant elle avait peur de se trahir.
Telle était la préoccupation de Marie, iorsque la supérieure vint, les larmes aux yeux, lui faire ses adieux, et lui apprendre que le cardinal, son oncle, renonçant à la consacrer à Dieu , comme il en avait fait la promesse à sa mère, allait la retirer du couvent pour la présenter à la cour où la reine devait la prendre sous sa haute protection.
Dans le bonheur et l'effroi que lui causèrent ces nouvelles, Marie embrassa en pleurant la supérieure, et se rendit aussitôt dans la chapelle. Là, tombant au pied de l'autel , elle supplia Dieu de lui accorder la force de contenir son secret à travers tous les pièges tendus à sa faiblesse, et les dangers qu'elle allait trouver dans la présence habituelle du roi. Elle n'osa prier Dieu de l'affranchir de ces dangers en éteignant son amour; elle croyait, ou plutôt elle voulait croire ce miracle impossible , et puis Ton renonce plus facilement au plaisir qu'au tourment qu'on se choisit. Ce tourment était sa vie. elle ne demandait au Ciel que de le rendre invisible à tout regard humain, et finit sa prière par le vœu solennel de mourir plutôt que d'en jamais faire l'aveu.
Un homme d'esprit a dit :
« On ne s'intéresse beaucoup dans lu monde qu gens qui ont un secret. »
C'est que le mystère a un charme irrésistible ; il excite la curiosité des sots, la sympathie des âmes nobles, l'intérêt même des indifférents ; c'est un aimant dont on pourrait profiter pour choisir dans ce qu'il attire, si le possesseur d'un secret pouvait s'occuper d'un autre intérêt au monde.
Aussi Marie de Mancini ne s'apercevait-elle point des hommages que sa préoccupation lui attirait depuis le jour où elle avait paru si rêveuse au mariage de sa sœur. Mais aussi, combien d'étonnements, combien d'idées brisées dans la tête d'une jeune personne que l'on tire tout à coup de la retraite la plus austère pour la transplanter au milieu d'une cour éblouissante et toute palpitante d'intrigues politiques ou amoureuses. Plus l'esprit observateur et éclairé de Marie, plus son cœur ardent l'aidaient à reconnaître les sentiments vrais ou les défauts de caractère, moins elle comprenait cet amalgame de religion et de vanité , de respecf et d'ironie, d'amour et d'indifférence qui choquait sa raison. En apprenant le mariage de sa sœur, elle avait pleuré d'admiration sur l'héroïsme d'un si grand sacrifice ; elle pensait trouver Olympe accablée sous le poids de ses regrets, et soutenue par l'attrait de la vengeance; c'était du désespoir, de la rage qu'elle s'attendait à lire dans ses yeux ; il lui aurait paru tout naturel que le roi poignardât la mariée devant toute la cour, avant de la livrer au comte de Soissons, ou de voir succomber Olympe au poison pris par elle pour échapper à l'horreur d'être à un autre qu'au roi ; et Marie crut rêver à l'aspect du visage radieux de sa sœur : sa surprise redoubla en la voyant causer et sourire avec le roi, comme à l'ordinaire, et l'air enjoué et
coquet de Louis XIV ; ses manières presque affectueuses pour le comte de Soissons, achevèrent de la déconcerter : c'était à ses yeux le sublime de la contrainte ou de la résignation, et elle gémissait tout bas de se reconnaître incapable d'an courage si vertueux.
Il serait fort avantageux de voir ainsi le monde, s'il daignait maintenir l'illusion. Mais il est si empressé de la détruire! Peu de jours suffirent à Marie pour démêler le vrai dans tous ces sentiments factices. Elle s'aperçut bientôt que sa sœur n'avait que de la vanité pour Louis XIV; mais moins bien placée pour lire dans le cœur du roi. et jugeant d'après les soins assidus qu'il rendait à la comtesse de Soissons, elle le crut sincèrement amoureux; et puis, quand on s'est arrangé dans un désespoir, on accueille avec tant d'avidité tout ce qui peut le consolider !
Quand le roi venait faire visite à la comtesse, Marie trouvait toujours quelque prétexte pour quitter sa sœur; chez la reine, lorsqu'elle n'était pas forcée de travailler comme toutes les autres dames autour de la table où la reine faisait du filet, elle se tenait derrière le tabouret de la dame d'honneur et s'arrangeait toujours pour être inaperçue. Cependant son esprit se trahissait même dans sa manière d'écouter ; déjà les personnes instruites et causant bien recherchaient sa conversation. Le duc de La Roche foucault lui-même, qui, malgré sa réconciliation , n'en détestait pas moins le cardinal et tout ce qui tenait à lui, faisait exception en faveur de Marie ; il est vrai qu'il avait découvert l'espèce d'éloignement du cardinal pour elle. Depuis les déceptions de la fronde et les chagrins que lui avait causés la duchesse de Longueville, M. de La Rochefou-
cault s'était corrigé de toute ambition personnelle, mais il en gardait beaucoup pour son fils, le prince de Marsillac. Ce fils était à peu près de l'âge du roi, d'un caractère noble et doux ; sa bonne éducation lui tenait lieu d'esprit ; il avait toutes les qualités qu'on pouvait désirer dans un honnête favori, et aucune des supériorités qui effraient les princes. Un instinct de courtisan porta M. de La Rochefoucault à admettre le prince de Marsillac dans les petites conversations qui se passaient souvent avec mademoiselle de Mancini dans le fond de la chambre de la reine , pendant que celle-ci causait avec la princesse palatine et les grands personnages de la cour. Ces causeries furtives avaient tout le charme de l'intimité ; elles allaient fort bien tant que Monsieur ne venait point s'y mêler avec sa troupe de jeunes gens spirituels. Mais, dès que le groupe s'augmentait de manière à s'attirer l'attention du roi , Sa Majesté finissait toujours par en témoigner sa mauvaise humeur en portant sur les causeurs des regards sévères ; aussi Marie , redoutant plus ces regards que le colère céleste, prenait-elle aussitôt le bras d'Hortense pour la ramener près du cercle de la reine, et le roi, sensible à cette démarche, venait presque toujours l'en remercier par quelques mots flatteurs. Mais l'accueil glacial qu'elle leur faisait , son affectation à n'y répondre que par des remercîments respectuenx, découragèrent le roi ; il s'étonna que la même personne dont on vantait la conversation n'eût jamais rien à lui dire.
Ce soir-là, il parla de la fête qu'il voulait donner aux nouveaux époux, et dit que le cardinal s'étant montré si magnifique, il fallait que les dames de la
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cour l'aidassent, par l'éclat do leur parure, à éclipser l'éclat du jour des noces. Plusieurs personnes prétendirent qu'un bal déguisé prêterait davantage à la magnificence des costumes. On chercha, dans l'histoire grecque et dans l'histoire romaine, les cérémonies les plus pompeuses, les plus beaux triomphes ; chacun fit preuve de sa petite érudition ; et le malheur voulut que le roi, croyant pouvoir mêler son avis à tous les autres, dit une de ces grosses ignorances que son éducation excusait, mais qui n'en consterna pas moins tout le cercle.
M. le maréchal de Yilleroy eut beau s'écrier aussitôt :
— Votre Majesté se trompe; le secours du gouverneur, venu trop tard, ne tira point d'embarras le royal élève.
— Pourquoi rougir ainsi? dit tout bas M. de La Rochefoucault à Marie, ce n'est pas vous qui l'avez dite?
En effet. Marie était confuse et désolée de voir son idole humiliée, en dépit de tout le respect qu'inspiraient son rang et même sa personne digne d'une meilleure éducation. Elle n'avait pu s'empêcher de lancer sur son oncle un regard d'indignation, en remarquant le sourire moqueur que les courtisans s'efforçaient en vain de cacher. Mais le cardinal , occupé à parler au maréchal de la Meilleraye de la marche des armées, ne prêtait pas la moindre attention à ce qui se disait près de lui. Heureusement, le maréchal d'Albret, en courtisan habile, releva la conversation par une fausse, nouvelle; chacun s'attacha à cette proie, il ne fut plus question du bal déguisé; on
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pensa bien que ce divertissement était mort sous la bêtise qu'il avait fait dire.
Une fête fut ordonnée pour les jours suivants dans les grands appartements du roi ; on devait représenter le ballet du duc de Guise, et malgré les projets hostiles des amis de l'auteur, leur critique fut désarmée par la magnificence et l'exécution parfaite du ballet.
Cette fête étant dédiée à la comtesse de Soissons, elle y reçut tous les honneurs dûs à une princesse du sang, et tous les hommages que la faveur attire. La reine; après l'avoir envoyé chercher à l'hôtel de Soissons par sa dame d'honneur, dans les carrosses du roi, était venue au-devant d'elle jusqu'à la porte de la salle des gardes, puis elle l'avait fait placer à la gauche du roi pendant le spectacle. Le premier rang était occupé par les princesses et les grandes dames de la cour. Sur le second se trouvaient les filles d'honneur de la reine. Marie et Hortense avaient leur place derrière le siège de la comtesse de Soissons et par conséquent fort près du roi. Marie pouvait entendre les propos galants que le roi adressait à la comtesse, et les spirituelles coquetteries que sa sœur lui répondait. C'était toujours la même pensée sous mille formes différentes :
a Je vous trouve à mon goût, et votre amour m'amuse.»
Que de prétendus grands sentiments pourraient se traduire par ces mots !
Marie écoutait ces déclarations furtives, ces tendresses voilées sous le rire, sans en être jalouse. Que1que chose l'avertissait que l'amour vrai parle autrement.
— Où donc est votre sœur Marie? demanda tout à
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coup le roi en cherchant des yeux parmi les filles d'honneur de la reine ; je ne la vois pas.
— C'est qu'elle est trop près de nous, sire, elle a cédé sa place à la dame d'honneur de la princesse palatine, et elle est venue s'asseoir derrière moi.
Alors le roi se retourna ; il salua gracieusement Marie, puis il se remit à causer avec la comtesse, mais beaucoup plus bas qu'auparavant. Le non de Marie répété plusieurs fois fut le seul mot qui parvint à son oreille, ou plutôt à son cœur, car son émotion fut grande pendant ce court entretien dont elle était le sujet. Pourquoi le roi parlait-il d'elle? quelle sorte de question adressait-il à sa sœur sur son compte ? que lui importait de rien savoir d'elle? Ces questions qu'elle se répétait sans pouvoir y répondre la livrèrent à des conjectures infinies.
Le ballet commença et fixa bientôt l'attention générale ; le roi en parut entièrement captivé ; c'était le genre où il excellait, et il voulait bien que le duc de Guise s'y distinguât, à condition pourtant de rester inférieur à lui. La comtesse de Soissons, impatientée de voir que l'intérêt du ballet l'emportait sur tout, que le roi ne pensait plus à elle, laissa tomber son éventail, espèce de petit manège qu'elle employait souvent afin de jouir du plaisir de voir Louis XIV se précipiter pour le ramasser. En effet, le roi était d'une politesse si empressée envers toutes les femmes, qu'on pouvait toujours la mettre à l'épreuve avec succès ; le roi se baissa, chercha l'éventail qui était tombé entre son fauteuil et celui de la comtesse, et le lui rendit sans s'apercevoir que le frottement de son bras contre le pied du fauteuil avait détaché un des nœuds de ruban
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vert broché d'or qui surmontait ses manchetttes ; au milieu de chacun de ses nœuds était agrafé un magnifique bouton en diamant. Marie sent aussitôt quelque chose rouler sur son pied, elle ramasse le nœud, en détache l'agrafe, la rejette sous le fauteuil de sa sœur, et cache le nœud de ruban dans son corsage avec tout le trouble d'un voleur qui vient de ravir un trésor.
Le spectacle fini, la reine plaisante son fils sur sa manchette boiteuse, et prétend qu'il est si prompt à s'habiller, que ses valets de chambre n'ont pas le temps d'attacher les nœuds de son habit. Le roi se justifie en affirmant qu'il avait ses deux agrafes avec leurs nœuds. Les gens de service se mettent à chercher le nœud perdu; pendant ce temps le roi passe avec toute la cour dans la salle de danse, il ouvre le bal avec la comtesse de Soissons : agrès une ou deux figures, un gentilhomme de la chambre vient remettre l'agrafe au roi en disant qu'on n'avait pas pu retrouver le nœud de ruban.
A ces mots le roi lance un regard d'amour sur madame de Soissons, comme pour lui dire : Je reconnais l'auteur de ce larcin, et je l'en remercie; et Marie était là, immobile, les yeux attachés sur le roi, voyant l'erreur où il tombait, et sentant son cœur succomber à un mal inconnu, déchirant, mortel. Puis la réflexion vint calmer sa torture. Pourquoi le roi Taurait-il devinée? Un regard, un mot involontaire avaient-ils jamais trahi le sentiment que son cœur savourait comme ces parfums qui tuent ? Elle finit par se dire avec résignation :
— Eh bien, soit, Olympe profitera de ma folie.
En effet, Louis XIV, encore dans cel âge où Ton attache tant de prix à toutes les futilités de l'amour, redoubla de soins, de tendresse même pour la comtesse de Soissons, et celle-ci, se croyant encore plus jolie que de coutume, trouva très-simple que le roi fût plus amoureux; cependant lorsqu'il manque de sympathie dans une idée amoureuse, on le sent d'abord, et on le sait bientôt. Quelques insinuations sur le vol du ruban n'ayant pas été comprises par la comtesse, Louis devint rêveur, puis attiré presque involontairement près de Marie, il fut frappé de l'altération de son visage et lui demanda d'une voix émue si la chaleur ne l'incommodait point. Marie déconcertée par cette preuve d'intérêt, y répondit en balbutiant :
— Vous êtes trop bon, sire !,.. il est vrai... la chaleur est excessive... mais je n'en souffre point.
— Alors vous danserez, dit le roi en lui offrant la main,
— Si Votre Majesté l'ordonne... reprit Marie en tremblant si fort que le roi s'en aperçut.
— Je n'ordonne point, je prie, dit le roi en souriant, et il conduisit Marie à la même place où il venait de danser avec la comtesse de Soissons; et celleci le remercia de l'honneur qu'il faisait à sa sœur, comme d'une faveur personnelle, ne doutant pas que c'était pour elle seule que le roi se montrait si bienveillant pour sa famille.
Malgré l'excès de son émotion, Marie dansa avec grâce, on dirait presque avec esprit, car il entre dans la danse d'une femme du monde un certain tact, un goût dont l'absence d'esprit rend incapable. Une sotte danse toujours trop mal ou trop bien.
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Il y a dans l'amour concentré des extases de cœur, vives et pures comme celles que la religion inspire; la défiance, la vanité, le remords, n'en viennent point troubler le charme ; on jouit de son amour pour celui qui l'ignore avec cette espérance si douce qu'il le partagerait peut-être, s'il lui était révélé ; on le rêve, lui présent, tel qu'on le souhaite; on le pare de tous les sentiments qui répondent le mieux à un amour passionné, et comme on ne tente sur son cœur aucune épreuve, il n'est point de déception à craindre ; l'image reste pure, et le rêve conserve tout son ravissement poétique.
Marie se livrait à cet enchantement dans tout l'abandon de son âme. Elle était reine en cet instant : c'était bien la main de Louis qui tenait la sienne; c'était bien à elle que s'adressaient ses paroles flatteuses; il n'était occupé que d'elle en ce moment, et ce moment, pensait-elle, serait le souvenir de toute sa vie !
Mais plus l'illusion avait été délirante,, plus le retour au vrai fut accablant ; la terreur de se trahir remplaça tout à coup la joie insensée de Marie, son visage glacé par la crainte parut l'être par la froideur; et lorsque le roi, cherchant à prolonger l'entretien après la danse, lui proposa de la conduire près de sa sœur Olympe, qui venait de passer dans le salon où était la reine, elle répondit en s'inclinant d'un air si indifférent, que le roi en resta glacé lui-même.
— Cette personne-là est incompréhensible, se dit-il après avoir reconduit Marie à sa place, elle a je ne sais quel attrait qui me donne toujours le désir de lui parler, et quand je l'aborde, le feu de ses yeux s'é-
teint ; son visage si animé prend une expression insignifiante, presque d'ennui ; elle ne sait plus que dire : c'est peut-être parce qu'on lui défend de me parler. Il y a peut-être ici quelqu'un qui en est jaloux... qu'elle aime? Les nièces du cardinal sont fort rechechées, et bien que celle-ci soit la moins jolie, elle est déjà, sans doute l'objet de l'ambition de plusieurs prétendants... C'est peut-être d'un projet de mariage pour elle dont le cardinal parlait ce matin à la reine, quand j'ai interrompu leur entretien?... Oui... on ne veut m'en faire part que lorsque tout sera convenu : mais j'ai bien le droit de savoir un des premiers comment on dispose du sort des gens de ma cour... et je questionnerai la reine à ce sujet... ils en traitent bien assez vraiment sans me les communiquer... je ne sais rien de ce qui se fait en Europe... Ah ! si le cardinal ne nous était pas si nécessaire !...
Les jours suivants Louis XIV apprit de sa mère que le maréchal de la Meilleraye avait demandé la main de Marie de Mancini, pour son fils aîné, auquel il faisait de grands avantages, si ce mariage avait lieu. Le cardinal avait fait part de cette demande à sa nièce avec toute l'autorité d'un oncle, d'un maître qui commande; mais Marie était restée inflexible dans son refus, en répétant avec calme qu'elle ne voulait point encore se marier, et que, si on prétendait l'y contraindre, elle prendrait le voile.
Heureusement pour Marie, ce refus, loin d'offenser le jeune duc de la Meilleraye, lui laissait loute liberté de se livrer à l'amour qu'il commençait à ressentir pour la belle Hortense; et le cardinal voyant qu'il n'était point perdu pour sa famille, permit au duc de la Meilleray de se consacrer à sa jeune nièce plutôt qu'a l'aînée. C'esl le même qui épousa depuis Hortense de Mancini, et prit le titre de duc de Mazarin.
Une résistance aussi prononcée ne pouvait trouver grâce aux yeux du cardinal, et quoiqu'elle retardât seulement d'une ou deux années l'alliance qu'il désirait, il ne pardonna point à Marie d'avoir déployé en cette circonstance la force de caractère qu'on lui avait appris à redouter en elle.
En racontant ces détails au roi, la reine prit le parti du cardinal et blâma hautement la résistance de Marie.
— Cette résistance a peut-être pour cause quelque inclination secrète, dit le roi avec curiosité.
— Je l'ai cru d'abord, reprit la reine, mais les informations que j'ai prises auprès de l'abesse de Sainte- Marie, et de la gouvernante de mes filles d'honneur, m'en ôté l'idée. Marie est peu confiante, il est vrai, mais sa conduite n'a rien de ce qui cache une intrigue amoureuse. Elle est studieuse et s'enferme souvent pour lire, parceque ses sœurs se moquent de sa prédilection pour les ouvrages sérieux; et qu'elle s'occupe d'histoire, de politique, comme si elle était appelée à gouverner un État. Mais à part ce ridicule, qu'on ne devinerait pas à sa conversation , et le plaisir qu'elle trouve à causer avec nos vieux seigneurs beaux-esprits, on n'a rien à lui reprocher. Elle n'est point coquette.
— Elle est pourtant fort entourée par plusieurs de nos jeunes courtisans, reprit le roi.
— Certainement, ils pensent que son oncle fera autant pour elle qu'il a fait pour ses aînées, mais ils se trompent, il aime peu Marie, et il ne la dotera richement que pour la marier dans l'étranger ; il prétend que son sang méridional a besoin de l'Italie, que son goût pour l'étude et les arts lui en rendra le séjour plus agréable que celui de France. Enfin, soit l'effet ries prédictions de son beau-frère, soit injustice de S3 part, il veut l'éloigner de lui, et c'est ce qu'il fera sans doute dès qu'Hortense sera en âge d'être mariée.
— Quelle faiblesse! s'écria le roi, quoi! sur la foi d'un tel oracle, il sacrifierait sa nièce, celle qui mérite peut-être le plus son attachement? ah ! vous m'expliquez maintenant le fond de mélancolie qu'on remarque en elle, lors même qu'elle sourit au milieu d'une fête. C'est l'idée de cette prévention fatale qui la poursuit sans cesse ; mais fous, madame, vous dont la piété doit se scandaliser d'une semblable injustice, comment la laissenez-vous s'accomplir?
— Je ne puis m'oppose? à la volonté d'un chef de famille, et puis le cardinal a déjà tant fait pour la sienne, qu'on ne saurait le soupçonner d'être un mauvais parent; il faut qu'il ait quelque raison puissante et que nous ignorons, pour se montrer si rigoureux envers Marie.
— Obtenez de lui de connaître ces raisons, je suis sûr qu'il ne vous sera pas difficile de les combattre; d'après ce que la duchesse de Mercœur et madame de Soissons m'ont dit souvent de leur sœur Marie, je la crois digne de votre protection; accordez-la lui. madame.
— Mais il me semble qu'elle a déjà la vôtre, et que cela doit lui suffire, reprit la reine avec un sourire moqueur.
— Que voulez-vous que je tente pour elle ? je n'irai point dire à son oncle qu'il a tort de ne pas l'aimer : à peine si je cause librement avec lui des affaires de l'État: il me répond toujours ce qu'il faut pour me rassurer, mais jamais ce qui pourrait m'éclairer. On dirait que les intérêts de la France ne regardent que lui.
— C'est qu'il les défend si bien, dit la reine, qu'il a le droit de s'en croire l'arbitre; quand l'âge vous aura instruit dans le grand art de régner, vous comprendrez, mon fils, l'excès de sa discrétion même avec vous. Voyez ce que nous lui devons ; l'acquisition de l'Alsace, la fin de nos troubles, votre couronne peut-être ; ah ! de tels services méritent bien toute notre confiance; croyez-moi, laissez-le agir, et bénissez le ciel de vous donner un si bon guide.
C'est ainsi qu'Anne d'Autriche réprimait chaque jour dans l'âme despotique de son fils l'impatience qu'il éprouvait de régner par lui-même; et que la conscience des connaissances qui lui manquaient pour gouverner le ramenait à une soumission complète ; sa mère l'en remerciait alors en ordonnant pour lui de nouvelles fêtes, et le cardinal profitait de cette condescendance pour garder le sceptre et ajouter encore aux trésors immenses qu'il avait amassés: car les troubles, la paix et la guerre servaient également sa fortune.
Le roi sortit de cet entretien, très-animé contre le cardinal, mais trop craintif pour le braver. Il se borna à lui montrer que, loin d'approuver son injustice en-
vers Marie, il affectait d'avoir pour elle une estime particulière. Ces soins auraient peut-être mis en danger le secret de mademoiselle de Mancini, si quelques mots du roi sur les préventions mal fondées auxquelles le cardinal livrait parfois son esprit, n'avaient laissé croire à Marie qu'il entrait beaucoup de pitié dans l'intérêt que loi témoignait Louis XIV. Il imaginait à chaque instant quelque moyen de faire valoir ses talents et l'esprit qui la distinguaient. Marie lisait émerveille, sans emphase comme sans monotonie, talent fort rare alors et qui l'est presque autant aujourd'hui. Louis XIV engagea sa mère à faire faire des lectures amusantes dans ses soirées particulières, et Marie fut choisie pour être l'écho des beaux sentiments des héros de mademoiselle Scuderi, et pour faire valoir sa prose si platoniquement amoureuse. Malgré la prudence de Marie et le peu d'occasions que ces sortes de romans trop riches en dissertations et fort avares de situations dramatiques lui donnaient de laisser lire dans son âme à travers celle de l'auteur, il arrivait de certains moments où sa voix émue, pénétrante, portait l'attendrissement dans tous les cœurs. Ses inflexions étaient celles de la passion la plus profonde ; on croyait éprouver les sentiments qu'elle disait avec tant de noblesse et de naturel; enfin c'étaient toutes les harmonies de l'amour dans une voix chaste : il fallait l'aimer en l'écoutant, et le roi subissait ce charme comme tous les autres auditeurs; mais à peine s'approchait-il de Marie, croyant retrouver dans ses discours la sensibilité dont elle venait de faire preuve, que la même déception venait encore le désenchanter. Il ne trouvait plus que la réserve, la froideur, là où la tendresse et la passion
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s'étaient fait entendre comme un écho de l'âme ; et découragé, blessé même de voir tant de chaleur se glacer à son approche, il s'éloignait de Marie avec dépit.
Il faut avoir été aimé pour savoir le prix du ressentiment qu'on inspire ; Marie pensait bien que sa réserve envers Louis pouvait lui déplaire, mais non pas l'affecter, et l'on vit dans cette circonstance l'humilité la plus vraie produire tout l'effet de la coquetterie la mieux combinée.
Louis XIV porta jusqu'auprès de la comtesse de Soissons la préoccupation de tout ce qu'il trouvait d'inexplicable dans le caractère exalté et la conduite compassée de Marie. La comtesse, sans deviner le sujet des continuelles distractions de Louis, s'en plaignit avec aigreur ; il s'ensuivit de ces petites querelles où l'amertume des reproches n'est point tempérée par la douce chaleur du sentiment; sortes de combats où les amours de vanité laissent ordinairement la vie. Louis XIV, ennuyé des sarcasmes, des plaintes menaçantes de la belle Olympe, cessa de lui rendre d'aussi fréquentes visites, et réduisit ses soins pour elle aux témoignages d'une tendre amitié.
Alors la comtesse de Soissons , livrée au barbare suplice de voir mourir peu à peu le sentiment qui faisait depuis un an sa fortune et sa gloire, se sentit tout à coup dévorée de l'affreuse passion qu'enfante l'orgueil offensé bien plus que l'amour trahi, et, à dater de ce moment, son unique pensée fut de conserver par la feinte et la flatterie assez d'empire sur le roi pour se réserver les moyens de s'en venger plus facilement : l'on sait comment elle y parvint plus tard, et jusqu'où cette soif de vengeance a pu la conduire.
De toutes les personnes qui entouraient mademoiselle de Mancini, une seule avait pénétré son secret : c'était le duc de La Rochefcucault ; la souffrance d'un amour longtemps contraint mais faiblement partagé, puis indignement trahi, l'avait rendu expert dans cette maladie de l'âme; mais, ne croyant pas plus que Marie au succès de sa passion pour le roi, il se gardait bien de lui en parler ; seulement, lorsqu'il la voyait près de succomber à l'émotion qu'un inciment imprévu faisait naître, il la rappelait à elle par quelques mots vagues, et se félicitait de la servir à son insu. Il s'amusait à observer les progrès de cette passion que nul espoir n'alimentait, et suivait son effet magnétique avec toute l'application d'un savant qui analyse un phénomène physique. Ce pouvoir d'attraction, qui se faisait sentir en dépit d'une volonté sincère et forte de la part de Marie, et d'un amour contraire de la part du roi, était digne d'occuper un penseur^ il riait de voir les hommages des courtisans se perdre sous les pas de la comtesse de Soissons, quand déjà son crédit ne pouvait plus rien pour eux ; il paraissait un sage dédaigneux des faveurs de la cour, en s'éloignant, ainsi que son fils, de la troupe des flatteurs de la comtesse, pour venir tous deux causer paisiblement avec mademoiselle de Mancini; et le soir de ces jours-là, le prince de Marsillac avait le bougeoir au petit coucher du roi, et Sa Majesté le traitait avec une bienveillance qui commençait à faire des jaloux.
— Voir traiter mieux que nous, disaient-ils avec dépit, ce fils d'un frondeur enragé, un homme sans esprit...
— - Son père en a pour deux, répondait à cela le duc de Guise, et l'on se sert souvent mieux de l'esprit qu'on emprunte que de celui qu'on a.
Le roi questionnait parfois le prince de Marsillac sur ce que son père pensait de Marie de Mancini, et le prince ne manquait jamais à faire entrer dans l'éloge de Marie la profonde reconnaissance qu'elle avait pour les bontés de la reine-mère, et son admiration pour les éminentes qualités du jeune roi. Il n'en voyait pas davantage ; accoutumé à entendre exalter par tous les gens de la cour les vertus, les agréments que possédait le roi, et même ceux dont il était dépourvu, M. de Marsillac aurait entendu parler de Louis XIV à mademoiselle de Mancini avec tout le feu de la passion qu'elle éprouvait, qu'il n'en aurait pas mieux deviné l'état de son âme. Cette exaltation profonde lui aurait semblé fort au-dessous de l'enthousiasme soutenu des courtisans. Que sont les expressions, le délire de l'amour , auprès des exagérations, des extases de la flatterie ?
Vers ce temps, mademoiselle de la Motte d'Argencourt fut admise parmi les filles d'honneur de la reine; elle appartenait à la maison de Conti ; sa naissance lui assurait la protection de la reine, et l'on pensait déjà que sa beauté et son esprit lui attireraient les regards du roi. Cependant il n'en parut point frappé lors de sa présentation à la cour.
La reine, à qui l'on avait particulièrement vanté l'esprit cultivé de mademoiselle d'Argencourt, pensa
qu'elle ne pouvait rien faire de mieux que de la recommander à Marie de Mancini, dont l'amitié, l'esprit, et le goût pour les arts lui seraient d'un grand secours contre le caquetage ennuyeux et malveillant de leurs compagnes.
Marie accueillit, avec sa grâce ordinaire, la recommandation de la reine, et traita mademoiselle d'Argencourt, non pas avec cette tendresse subite des pensionnaires pour une nouvelle connaissance, mais avec cette cordialité affectueuse qui encourage la confiance.
Mademoiselle d'Argencourt, moins franche et plus expansive que Marie, se livra sur-le-champ à toutes les démonstrations d'une vive amitié; à l'église, à la promenade, au bal, elle ne quittait plus mademoiselle de Mancini; elle était de toutes les conversations intimes que Marie avait avec le duc de La Rochefoucault et ses spirituels amis. Comme elle causait bien et paraissait aussi ravie qu'eux de l'esprit de Marie , ils se félicitèrent de la voir admise dans leur petit cercle.
Ce comité s'augmenta bientôt de plusieurs jeunes élégants, attirés par les beaux yeux et peut-être aussi par les regards de mademoiselle d'Argencourt. Elle avait cette coquetterie générale qui ne dédaigne aucune victime, mais seulement, flattée des hommages qu'on lui offrait, elle préférait de beaucoup ceux qu'il lui fallait conquérir, et n'aimait véritablement que l'adorateur d'une autre. Caressante pour la rivale aimée, d'une froideur extrême pour celui qu'elle voulait rendre infidèle, elle s'abusait elle-même sur la duplicité de sa conduite, en se disant : « Je n'ai rien fait pour lui plaire. » Mais cette froideur affectée d'une part, et,
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de l'autre, cette amitié si exagérée, qui paraissait demander secours à la rivale enviée contre une préférence involontaire , produisaient bientôt leur effet accoutumé, alors, quand l'aveu qu'elle avait ainsi provoqué venait enivrer son amour-propre, quand le désespoir d'une pauvre abandonnée lui confirmait son triomphe, elle répétait : » Qu'ai-je donc fait pour lui plaire ? »
Hormis ce défaut, qui la jetait souvent, malgré sa volonté, dans le dédale de l'intrigue, mademoiselle d'Argencourt était douce à vivre, flatteuse, amusante, et d'une vivacité de manières qui ne permettaient pas d'en soupçonner la franchise. Ses amis n'avaient jamais à se plaindre d'elle, car elle n'en aimait aucun assez pour lui sacrifier les autres. Sans dire positivement du mal de personne, elle avait la puissance de détruire toutes les illusions dont l'amitié la plus sainte elle-même ne peut se passer ; en sortant de causer avec elle, on la trouvait toujours plus aimable, mais on était moins attaché à tout ce qu'on devait aimer. Dès les premiers jours de sa liaison avec Marie, celle-ci avait déjà découvert dans ses sœurs des défauts, des ridicules qu'elle ne leur soupçonnait pas, et pourtant mademoiselle d'Argencourt ne cessait de faire leur éloge.
L'esprit, en général d'un faible secours contre les pièges de la perfidie, semble aller au devant de ces sortes de ruses et les seconde merveilleusement. Marie, absorbée par un grand sentiment, inattentive à tout ce qui n'y avait point rapport, était déjà sous la domination de mademoiselle d'Argencourt, lorsqu'elle croyait la protéger encore; celle-ci, persuadée qu'une
fille de dix-neuf ans, élevée à la cour, ne pouvait avoir le cœur libre, n'avait pas fait la faute de solliciter la confiance de Marie à ce sujet; mais elle la faisait passer par toutes les petites épreuves ou d'ordinaire la prudence échoue. Marie en était jusqu'alors sortie à son honneur , tant elle était avare de son secret, lorsqu'un matin mademoiselle d'Argencourt arriva toute émue dans la bibliothèque de Marie, en disant :
— Ah! mon Dieu! quel affreux accident; le roi est tombé de cheval tà la chasse ; il a le bras cassé.
C'en était trop pour le courage de Marie ; la pâleur de la mort couvrit ses traits.
— Elle se trouve mal, s'écria mademoiselle d'Argencourt.
— Non, ce n'est rien, répond Marie d'une voix éteinte et respirant à peine.
— Ah ! je vois trop ce que vous souffrez, chère Marie, et jamais je ne me pardonnerai cette mauvaise plaisanterie.
— Quoi! cette nouvelle...
— N'est point vraie, interrompit mademoiselle d'Argencourt ; j'ai cru que vous le devineriez tout d'abord en vous rappelant notre conversation d'hier, et les préceptes dont nous avons tant ri, surtout celui du chevalier de Gramont, qui prétend qu'on ne doit jamais entrer dans un Salon sans y faire sensation, soit par un mot piquant, une insolence, une nouvelle gaie ou sinistre, fût-elle la plus fausse du monde, et tout cela pour ne pas voir son entrée sans effet. Cette folie, qui nous a amusées, j'ai voulu vous la rappeler, et comme le roi est le continuel sujet des nouvelles du
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Louvre, j'ai eu la sotte idée de le choisir pour le héros de la mienne ; vous m'en voyez désolée.
En parlant ainsi , mademoiselle d'Argencourt essuyait les larmes qui inondaient le visage de Marie î celle-ci avait trouvé des forces contre l'excès de sa douleur ; elle succomba à la joie de ne plus craindre pour celui qu'elle aimait. Ses pleurs la trahirent ; mais sa bouche resta muette; et trop noble pour chercher à donner le change à sa compagne sur la cause de l'émotion qui l'avait accablée, elle la laissa à toutes les conjectures que devait faire naître le succès de l'épreuve. Elle ne pensa pas même à réclamer sa discrétion à ce sujet, sachant bien que, si la délicatesse de mademoiselle d'Argencourt ne lui imposait pas silence en cette occasion, toute recommandation serait inutile ; d'ailleurs, parler de son culte, c'eût été le profaner, et Marie préférait tout à cette impiété amoureuse. Ainsi donc, prétextant le besoin de repos, elle se retira dans sa chambre jusqu'au moment où son devoir l'appela chez la reine.
Mademoiselle d'Argencourt avait parlé de l'indisposition de mademoiselle de Mancini, sans en révéler la cause. La reine envoya demander de ses nouvelles, et cette honorable sollicitude, redoublant les craintes de Marie, elle s'était empressée de répondre que son mal de tête était dissipé et qu'elle allait se rendre au jeu de la reine.
On voyait encore la trace de ses larmes lorsque mademoiselle de Mancini entra dans le cabinet de la reine. L'altération de ses traits était telle, que la princesse la crut sérieusement malade, et la gronda avec bonté de n'être point restée au lit. Le trouble de Ma-
rie s'augmentait à chaque preuve d'intérêt que lui témoignait la reine ; il lui semblait voir un sourire malin errer sur les lèvres de mademoiselle d'Argencourt, en écoutant ces mots obligeants et cette expression d'une inquiétude mal fondée, et pourtant la souffrance qu'elle éprouvait alors méritait bien la pitié. — Le roi! crièrent en ce moment les huissiers delà chambre; chacun se leva et Marie fut saisie d'un tel tremblement, qu'elle retomba sur son siège. Ce mouvement n'avait point échappé à mademoiselle d'Argencourt, mais elle n'eut pas l'air d'y prendre garde, et son observation se reporta tout entière sur le roi.
Il revenait de Yincennes, où le cardinal lui avait offert, au retour de la chasse, un repas splendide, et que la gaieté des chasseurs avait rendu fort agréable. Il parlait de recommencer cette fête improvisée en y invitant la reine et les princesses, et paraissait de fort joyeuse humeur, lorsque son visage s'assombrit tout à coup en apercevant Marie; il abrégea le récit de sa chasse et des éloges qu'il donnait à l'élégante hospitalité du cardinal, puis, s'approchant de mademoiselle de Mancini, il la questionna vivement sur ce qui l'affligeait, car lui ne s'était point trompé sur la nature de sa souffrance, et c'est à son âme qu'il s'adressait. Pendant qu'il lui parlait, Marie, se sentant sous le regard inquisiteur de mademoiselle d'Argencourt, répondit qu'elle n'était point malheureuse , qu'elle n'avait point à se plaindre ni de son oncle ni de personne, et tout cela dit d'une voix brève et si brusquement saccadée, que le roi, irrité, s'éloigna en s'écriant d'un ton amer :
— Eh quoi ! pas même de confiance î
Dès cet instant commença pour Marie une nouvelle torture. Soit dépit , soit curiosité de s'éclairer par un moyen dont l'effet, quoique bien vieux, n'est point usé, le roi, qui avait paru jusqu'alors fort insensible à la beauté de mademoiselle d'Argencourt , tomba subitement dans une grande admiration pour elle, et mit tant de faste dans les éloges qu'il en fit que le lendemain on ne parlait plus d'autre chose à la cour !
On pense bien que la connaissance du secret de mademoiselle de Mancini, ne gêna point son amie dans sa reconnaissance pour les soins que le roi lui adressait. Elle était plus importunée parle souvenir d'une confidence faite quelques jours avant à Marie; elle lui avait avoué, dans un de ces moments d'épanchement où l'on aime tant à parler de soi, qu'elle avait un sentiment très-vif pour M. de Chamarante , premier valet de chambre du roi , et l'un des plus beaux hommes de la cour.
Les personnes à principes vacillants, à procédés obliques, ne conçoivent rien à la droiture des nobles caractères. Mademoiselle d'Argencourt fut tentée plus d'une fois de médire de Marie en causant avec le roi , pour lui ôter l'envie de la croire, si mademoiselle de Mancini trahissait la confidence imprudente qu'ellemême lui avait faite. Malheureusement l'estime qu'inspirait Marie sauva sa compagne d'une lâcheté qui aurait pu la rendre odieuse aux yeux du roi. Elle s'en tint aux
éloges perfides, et à cette pitié délatrice, qui se complaît tant à plaindre ses amies des qualités ou des agréments que le ciel leur a refusés. Il fallait l'entendre déplorer le sort de mademoiselle de Mancini et le malheur d'être la moins jolie de sa famille, celui d'avoir trop d'orgueil pour montrer sa jalousie et pas assez de raison pour la vaincre, et le tourment plus grand encore de ne pouvoir atteindre, faute de beauté , au rang où étaient parvenues ses sœurs ! Combien cette commisération était barbare!...
Eh bien, on a beau dénoncer ce manège des malins esprits, il produit toujours quelque chose, même sur les personnes qui en ont déjà été dupes ; et il ne pouvait manquer son effet sur l'esprit d'un roi jeune, fier, crédule, et qui se croyait la victime d'un dédain offensant.
Louis XIV affecta une préférence d'autant plus vive pour mademoiselle d'Argencourt, qu'il ne l'éprouvait point. Ému comme on l'est à vingt ans par les agaceries d'une jolie femme, dont le cœur léger ne gène en rien les facultés de son esprit ; qui , par calcul se montre toujours de bonne humeur, et ne dit jamais que ce qu'elle présume devoir plaire , le roi parut décidément amoureux de mademoiselle d'Argencourt. On n'avait jamais pensé qu'il put l'être de Marie : aussi n'eût-on point l'idée d'humilier mademoiselle de ^Iancini de cette préférence ; mais elle sentit que cet amour du roi pour une femme si différente d'elle en tout point, détruisait jusqu'à la faible espérance qui faisait la vie de son cœur : l'amitié la plus simple, cette unique ambition de ce cœur si humble, elle n'y devait plus prétendre, car elle pensait que l'homme séduit parle faux
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brillant de l'esprit de mademoiselle d'Argencourt , et qui se trouvait en sympathie avec un caractère perfide, ne pourrait jamais être sensible à la franchise, à l'élévation de celui de Marie.
C'est ainsi que la passion décide contre elle-même toutes les questions. Marie ignorait les divers amours qui agitent à la fois un jeune homme que ses désirs emportent d'un côté quand son cœur reste de l'autre; loin de soupçonner la frivolité d'un attachement semblable, elle regarda celui du roi pour mademoiselle d'Argencourt comme un obstacle à toute espèce de sentiment entre elle et le roi. Marie apprit alors par l'excès de son chagrin que l'amour le moins présomptueux espère encore plus qu'il ne le croit.
Marie , se fiant à l'habitude qu'elle avait de souffrir sans en rien laisser apercevoir, essaya d'être quelque temps témoin du triomphe de mademoiselle d'Argencourt; mais bientôt ce supplice épuisa ses forces ; elle en alla chercher près de la comtesse de Soissons , dont le dépit jaloux s'exhalait en épigrammes sanglantes contre mademoiselle d'Argencourt, et même contre le roi. Malgré la colère qui dictait ses injures, la comtesse déclamait avec tant de raison et de véhémence sur le malheur de s'attacher à un roi, que Marie se trouvait moins à plaindre de ne pouvoir être aimée en voyant ce qu'on souffrait en ne l'étant plus.
Mais une si cruelle consolation ne pouvait suffire à calmer l'âme tendre de Marie ; le malheur de sa sœur était pour elle un chagrin de plus et une leçon inutile, car elle ne se flattait pas d'en éprouver jamais un semblable.
Sa santé s'altérant de jour en jour, elle demanda à
son oncle de lui obtenir de la reine la permission d'aller passer un mois au couvent des Dames de Sainte- Marie, dans l'espoir que l'air de la campagne lui ferait du bien. Cette grâce accordée, elle alla en remercier la reine et prendre congé d'elle. Le roi , présent à cet adieu, quitta brusquement le siège qu'il occupait à côté de mademoiselle d'Argencourt, pour venir demander à mademoiselle de Mancini s'il était vrai qu'elle fût assez souffrante pour désirer s'éloigner de la cour.
Cette question , faite du ton le plus affectueux, déconcerta tellement Marie, qu'elle resta un moment sans pouvoir y répondre. Ses yeux se tournèrent alors vers le cardinal , comme pour lui demander conseil , et le regard sévère de son oncle lui indiqua si bien qu'elle devait persister dans son projet, qu'elle n'hésita plus à dire qu'en effet son médecin lui avait ordonné l'air de la campagne. Le roi n'insista point; mais, au lieu de cet air de compassion que la simple politesse fait souvent prendre en pareil cas, on vit un rayon de joie éclairer tout à coup son visage , et l'on remarqua aussitôt le reflet de cette joie dans les yeux du cardinal. Marie ne s'aperçut de rien, et se retira après avoir essuyé les adieux faussement tendres de la plupart de ses compagnes et des dames de la cour.
Elle était à peine remontée chez elle , que son oncle y entra; il venait, dit-il , veiller aux préparatifs de départ de sa nièce, et lui demander ce qui pourrait lui être agréable pendant le séjour qu'elle comptait faire à Chaillot.
Marie, peu accoutumée à de semblables soins de la part de son onrle , en témoigna une reconnaissance
mêlée de surprise. Alors le cardinal , répondant à la pensée de sa nièce , lui avoua que, longtemps dominé par les prédictions de son beau-frère, il avait partagé ses injustes préventions contre elle; mais, qu'ayant eu depuis le temps qu'elle demeurait avec lui l'occasion journalière de reconnaître ses qualités éminentes, de juger par lui-même combien l'indépendance de caractère qu'on trouvait en elle était modifiée par une raison puissante et un esprit éclairé , il sentait le besoin d'être chéri d'elle comme il l'était de ses autres nièces, et de la traiter avec la même affection.
Marie ne soupçonnait point d'arrière-pensée à cette déclaration d'amitié, et en fut touchée jusqu'aux larmes; ne sachant comment exprimer le bonheur qu'elle éprouvait de retrouver dans son oncle tous les sentiments que son père aurait dû avoir pour elle , Marie s'offrit à rester près de lui pour le soigner, car il commençait à ressentir les premières atteintes de la maladie à laquelle il succomba deux ans plus tard.
— Non , vraiment, dit avec feu le cardinal , il faut que vous partiez, c'est absolument nécessaire.... pour votre santé , ajouta-t-il en paraissant préoccupé d'une autre idée : il faut profiter du congé que la reine t'accorde : il faut t'éloigner, mon enfant, continue-t-il sans avoir l'air de prendre garde au nouvel étonnement de Marie en s'entendant tutoyer par lui : familiarité paternelle qu'il ne s'était point encore permise avec elle. Tu as fait tes adieux, il faut tenir bon ; d'ailleurs, tu peux m'en croire , l'air de la cour est aussi mauvais pour les maladies de l'âme que pour celles du corps, et quand on a une occasion toute naturelle de s'y soustraire quelque temps, il ne faut pas la perdre.
Je te conduirai moi-même demain matin au couvent. Je veux te recommander à l'abbesse, de manière à ce que tu sois là aussi bien que chez moi. Hortense t'accompagnera , et j'irai te voir quand les affaires me le permeltront. Puis il serra tendrement la main de Marie, et la laissa confondue d'un changement si prompt et si agréable.
— C'est un caprice, pensa-t-elle. A moins que ce ne soit la peur de mourir bientôt qui lui donne quelques remords de m'avoir accablée depuis si longtemps de son aversion ou de son indifférence? N'importe je seconderai de tout mon possible la bonne volonté qu'il a d'être bien pour moi.
Et le lendemain , lorsque le cardinal vint la prendre pour la conduire, avec Hortense et Marianne, à Chaillot , elle l'accueillit avec tendresse ; mais une défiance involontaire se peignait dans ses regards. 11 en sourit, et, pour lui prouver qu'il était dans les mêmes dispositions que la veille, il redoubla de soins pour elle; il lui fit donner le plus bel appartement des dames de Sainte-Marie, et l'abbesse elle-même fut étonnée de le voir si prévenant , si affectueux pour la nièce qu'il avait négligée depuis tant d'années. Chaque jour il venait un des gentilshommes du cardinal s'informer des nouvelles de mademoiselle de Mancini. C'étaient de continuels envois de livres, de dessins précieux , de friandises, pour donner à Marie le plaisir d'en régaler les sœurs et les pensionnaires du couvent. Toutes ces attentions cachaient un mystère : elle le sentait , mais combien elle était loin de le deviner!
Dans les âmes riches d'amour, il n'est point vrai que la passion dévore tout et les rende insensibles aux
douceurs de l'amitié. Elles peuvent donner quelque chose aux affections de famille, à l'attachement dévoué d'un ami, sans appauvrir leur trésor de tendresse. Marie trouvait des consolations dans le retour des bons sentiments de son oncle, dans la vie calme qu'elle menait , et , sans les visites de la comtesse de Soissons , qui venait trop souvent lui raconter ce qu'elle appelait un chapitre du mauvais roman du roi avec mademoiselle d'Argencourt, Marie aurait pu jouir du moins de quelque repos. Mais chaque fait, chaque détail qui avait rapport à cet amour, quoique présenté d'une manière ridicule par madame de Soissons, n'en déchirait pas moins le cœur de Marie.
— Enfin cela est venu à un point, dit la comtesse un jour à sa sœur, que la reine en a été scandalisée ; elle a fait venir le roi dans son oratoire, et lui a fait un long sermon sur la manière dont il aidait cette fille à se déshonorer aux yeux de toute la cour. Il est certain que lui, qui tient beaucoup à l'étiquette, lui permet de la choquer à chaque instant ; qu'elle va le prendre par la main pour danser avec elle, sons attendre qu'il l'invite, et qu'elle affecte avec indécence de disposer de lui. Quant à moi, je suis lasse de servir de prétexte aux fêtes qu'il lui donne, et j'ai déclaré à mon oncle, qu'excepté celle dont je dois faire les honneurs chez lui, à Vincennes, lorsqu'il y recevra leurs majestés, je ne me montrerais plus aux autres bals de la cour.
Une autre fois la comtesse vint lui dire qu'il n'était bruit au Louvre que d'un rendez-vous donné par mademoiselle d'Argencourt à M. de Chamarante, dans lequel rendez-vous elle aurait eu l'indiscrétion de lu1
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raconter tout ce que le roi lui dit d'intime. Chamarante, aussi indiscret qu'elle, a parlé aussi, ajouta la comtesse, et l'on s'étonne que tout ce verbiage ne soit point encore arrivé aux oreilles du roi. Mais chacun respecte son aveuglement, et j'avoue que je ne l'aime plus assez pour risquer de l'irriter en l'éclairant.
■ — C'est donc une vraie passion qu'elle lui inspire ? demanda Marie.
— On n'y comprend rien, reprit la comtesse ; il est des journées entières sans paraître y faire attention, il la rudoie même assez souvent ; mai?, loin de se rebuter de cette mauvaise humeur, elle redouble d'agaceries et finit par l'obliger à s'occuper d'elle. C'est un manège vraiment curieux à observer, et je voudrais que vous le vissiez ; vous dont l'esprit sait si bien juger de tout, vous qui êtes de sang-froid dans cette affaire, je suis sûre que vous devineriez juste ce que doit durer cette intrigue ; car on ne saurait donner le nom d'amour à une liaison semblable. Revenez à la cour, chère Marie, votre congé est expiré depuis longtemps ; la reine se plaint de votre absence, et moi je vous conjure de venir m'aider à conduire dignement cette fête de Vincennes. Le roi veut, dit-il, m'y donner le divertissement de la chasse au vol des oiseaux; il doit y conduire lui-même dans sa calèche la princesse de Carignan, la princesse de Conti, la duchesse de Créqui et moi ; mademoiselle d'Argencourt accompagnera la reine; mais, dès que la chasse commencera, elle montera à cheval avec les dames qui doivent suivre la chasse, et qui auront grand soin de se laisser devancer par le cheval de la demoiselle, afin de lui donner toute liberté de causer avec le roi. La reine
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d'Angleterre devait être de cette partie, mais, comme notre oncle a trouvé bon d'y inviter l'ambassadeur d'Angleterre, le lord Lockart, ce gendre de Cromwell qui a tué son roi, elle n'a pas eu envie de se trouver avec le gendre de l'assassin de son mari. Au reste, ce Lockart a été reçu à la cour comme s'il avait sauvé la vie de l'oncle du roi, au lieu d'avoir conspiré sa perte; ce qui fait dire à M. de Wardes que nous avons le souverain le plus impartial du monde, car il reçoit aussi bien les bourreaux que les victimes.
— Ah ! ma sœur, dit Marie, pouvez-vous lui faire ce reproche, quand vous savez que la politique du cardinal lui impose toutes ses démarches?
— C'est possible, reprit la comtesse, mais ce n'est pas mon oncle qui lui impose toutes les sottises que mademoiselle d'Argencourt lui fait faire. Cette fille- là m'est odieuse. Venez m'aider, cher Marie, à supporter sa présence ; j'ai vraiment besoin d'avoir près de moi une amie dont la raison me contienne, car je me sens parfois une envie de la démasquer, de lui dire en pleine cour tout ce que je pense, tout ce que je sais d'elle... Et sans la crainte de...
— Ah 1 mon Dieu ! s'écria Marie, gardez-vous bien de faire une pareille scène, ce serait nous... ce serait vous perdre à jamais ! calmez-vous; je comprends tout ce que votre affection pour le roi doit vous faire souffrir en le voyant sous une si mauvaise influence ; mais s'il est vrai, comme vous le disiez, que cet amour soit léger, qu'il ne puisse durer, ne lui donnez pas plus d'existence en accablant celle qui Tinspire, car on voudra la défendre, et votre juste indignation n'aura servi qu'à vous attirer le blâme et à la rendre plus intéressante.
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— Eh bien, voilà ce qu'il faut que j'entende souvent pour m'empêcher de faire quelque folie ; c'est à cette sagesse indulgente que je puis seule obéir. Ne me refuse pas ce secours, chère Marie; reviens près de moi, je t'en conjure.
En parlant ainsi, Olympe la serrait en pleurant sur son cœur, et Marie ne se sentait pas le courage d'affliger sa sœur par de plus longs refus.
Deux jours après, la comtesse de Soissons et le cardinal Mazarin vinrent chercher mademoiselle de Mancini pour la conduire à Vincennes où elle devait les aider tous deux à recevoir le lendemain le roi, la reine et toute leur cour.
Cette fête devait êlre la clôture des plaisirs de la saison. Tout était préparé pour le départ du roi qui se rendait à Sedan, afin de se trouver plus près de Montmédi, dont le maréchal de la Ferté faisait le siège. La reine, le cardinal et une partie de la cour devaient accompagner le roi. Marie espérait se voir dispensée de suivre la reine ; cette faveur étant fort enviée par toutes les filles d'honneur, elle pensait qu'il lui serait trèsfacile de se faire remplacer. Ainsi, c'était pour un seul jour qu'elle allait revoir le roi, et l'émotion de ce moment si cruel et si doux était tempérée par l'idée de la longue absence qui lui promettait si non le repos, du moins cette sorte de calme de la vie monotone qui engourdit les agitations du cœur et de l'esprit.
Elle se laissa parer avec complaisance. La comtesse de Soissons avait été chargée par son oncle de commander, à la taille de Marie, un habit de cheval pour suivre la chasse, et une robe de bal de la plus grande élégance ; il avait joint à ce présent une riche parure d'émeraudes ; il voulait que Marie reparût brillante à la cour.
Vivement touchée de voir son oncle si prévenant, si généreux pour elle, Marie en exprima sa reconnaissance avec sensibilité et s'efforça de paraître joyeuse d'être ainsi embellie par ses soins.
Leduc d'Orléans, oncle du roi, venait de faire la paix avec le cardinal ; sa fille, mademoiselle de Montpensier, après plusieurs concessions de sa part, venait de se faire pardonner la journée du faubourg Saint- Antoine, 1ers des troubles de la Fronde, et c'est à Sedan que devait avoir lieu sa réconciliation avec la cour ; on parlait même du projet de lui faire épouser Monsieur, frère du roi, car, pour le roi lui-même, dont elle s'était flattée un moment de recevoir la couronne, le coup de canon de la Bastille avait tué ce projet-là; comme on disait alors qu'il avait tué le mari de Mademoiselle.
Mais si la conduite passée de Mademoiselle rendait cette alliance impossible, son esprit., sa fierté, sa force de caractère faisaient présumer qu'elle pourrait prendre un grand ascendant sur celui du roi, et le retour de cette princesse inspirait des crainîes à ceux qui jouissaient delà faveur royale. Mademoiselle d'Argencourt en était particulièrement tourmentée et se promettait bien de mettre en œuvre tous ses moyens de plaire, pour annuler l'effet des charmes de la prin-
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cesse, et empêcher ce retour aux affections de famille d'être trop tendre.
Plusieurs des personnes invitées à la fête se rendirent au château de Vincennes longtemps avant l'heure fixée pour aller au-devant du roi jusqu'à la porte de Saint-Mandé. Le duc de La Rochefoucault arriva des premiers, et Marie éprouva un vif plaisir de le revoir. Cet aimable penseur, qui regardait l'art de plaire comme le plus utile de tous, ne manqua pas de lui parler du roi, sans pourtant s'adresser à elle. Il raconta à la comtesse de Soissons ce qui s'était passé à la cour pendant le peu de jours qu'elle n'y était pas venue. L'effet qu'y avait produit la mort presque subite de madame de Montbazon, cette femme si longtemps belle, si longtemps aimée, et dont le duc de Beaufort pnrta si longtemps le deuil ! Comment la comtesse de Noailles avait prêté serment à la reine pour la charge de dame d'atour de Sa Majesté, après la démission volontaire de la duchesse de Shomberg. Puis il fit le récit des fiançailles et de la signature du contrat de mariage du comte de Guiche avec mademoiselle de Béthune. fille du duc de Sully ; et rappela quelques plaisanteries du roi sur les promesses sacrées du marié, dont la fidélité était fort suspecte. Il arriva insensiblement à parler de la rigidité avec laquelle le roi avait accompli le deuil de l'empereur d'Autriche, en ajoutant que ce deuil de famille ressemblait à celui que portait le duc de Beaufort, et qu'il servait à en cacher un autre.
— Qui donc est mort que le roi puisse pleurer? demanda Marie.
— Mais il est de certaines absences qui attristent
presque autant que la mort, et dont on porte le deuil religieusement, quoiqu'en secret, reprit M. de la Rochefoucault en regardant mademoiselle de Mancini.
Elle accueillit cette pensée avec ravissement, car il n'y avait pas moyen de se tromper sur l'intention qui l'avait dictée, puis, se rappelant les sentiments du roi pour mademoiselle d'Argencourt, elle rougit de dépit, car en cherchant ainsi à la flatter dans sa faiblesse, M. de La Rochefoucault prouvait qu'il l'avait devinée, et elle crut qu'il la trompait par pitié ; sa fierté en fut blessée, elle se promit de déconcerter les soupçons de M. de La Rochefoucault, et s'efforça de triompher de son émotion en revoyant le roi. La hasard la servit dans ce projet, car le beau cheval qu'elle montait s'étant cabré à l'approche de la troupe des chasseurs, il lui fallut songer avant tout à le dompter, ce qu'elle fit avec autant d'adresse que de grâce; le roi l'en complimenta avec une sorte de gaucherie qui ne lui était pas ordinaire : il semblait interdit, impatienté par la nécessité de lui parier devant cette cour si curieuse, si prompte à former des conjectures.
Le temps était beau. La chasse fat heureuse, et le roi n'avait jamais paru de meilleure humeur. Marie, ses sœurs et leur oncle n'attendirent pas la fin de la chasse au vol d'oiseau et précédèrent la cour au château de Vincennes, afin d'avoir le temps de se parer pour recevoir dignement leurs majestés. Il y a un vrai prestige dans ces apprêts, cette pompe que provoque l'arrivée d'un grand personnage ; on croit naturellement que celui pour qui l'on fait tant de frais les mérite, et lorsque c'est la personne qu'on aime pour
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qui chacun se donne tant de peine, on croit sa préférence approuvée de tous.
La reine arriva la première et témoigna un sensible plaisir à revoir Marie ; tout en lui faisant compliment de sa parure, elle convint que ses traits portaient encore l'empreinte de la souffrance, et qu'elle avait besoin de soigner sa santé.
— Le voyage vous fera du bien, ajouta la reine. 11 n'est rien tel que le changement d'air.
Marie voulait répondre et s'excuser de ne pouvoir être du voyage. Mais la reine ne lui en laissa pas le temps, et se rendit à l'invitation du cardinal Mazarin, qui désirait la conduire dans le parc, où une fête champêtre avait été préparée pour elle. Dès qu'elle fut installée avec toule sa cour sous une tente ornée de fleurs d'où l'on découvrait des groupes de paysans factices représentant les différents costumes de toutes les provinces de France, le cardinal, averti parle tambour et les fanfares, vint, avec la comtesse de Soissons, attendre le roi au bas du perron de la grande cour du château. Hortense et Marianne avaient accompagné la comtesse de Soissons, et Marie était la seule des nièces du cardinal qui ne fût point allée au-devant du roi, sous prétexte de remplir son devoir de maîtresse de maison auprès de la reine.
Le roi remarqua son absence sans en parler; mais on devina l'impression qu'elle lui avait produite lorsqu'il aperçut Marie causant avec la reine. Elles se levèrent à son approche, et le roi porta sur Marie un regard où se peignait tant de joie qu'elle en fut visiblement troublée. Le reflet d'un bonheur qu'elle ne croyait pas pouvoir donner l'enivra un moment. Elle
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sentit ce frisson d'espoir qui est peut-être la plus douce sensation de l'amour. Puis, «'alarmant de ce qu'elle éprouvait :
— Ma raison m'abandonne, pensa-t-elle, j'ai trop présumé de mes forces et de son indifférence. Le moindre mot, le moindre regard bienveillant de sa part me jette dans le délire; je suppose qu'il me dit tout ce que je voudrais entendre, qu'il lit dans ma pensée, que son cœur y répond. Enfin, sa présence me rend insensée. Il faut la fuir... Oui, il faut mourir sous le poids de mon secret.
Et c'était au bruit d'une fête éclatante que Marie se lacérait le cœur par des résolutions si cruelles. Mais c'est souvent dans le grand monde, au milieu de ces réunions toutes consacrées à la vanité, aux plaisirs, que se méditent ces suicides du cœur qui font tant de jeunes victimes !
Pour cette fois la sympathie avait agi en dépit du courage et de la raison. On ne saurait dire pourquoi ni comment le roi, blessé de ce qu'il appelait l'ingratitude de Marie, changea tout à coup de pensée sur son compte, et ne rêva plus qu'au moyen, non de lui plaire, mais de lui faire avouer qu'elle l'aimait. Ce sont là de ces présomptions que la conscience d'un amour vrai peut seule inspirer. La fatuité ne procède pas ainsi. Ce n'est pas pour l'apprendre, c'est pour le dénoncer qu'elle tend des pièges à l'amour qu'elle soupçonne. Mais une âme passionnément émue devine tout par ce qu'elle éprouve elle-même.
Marie s'eflbrça en vain de paraître tout occupée du plaisir de retrouver ses amis, de se voir l'objet des soins, des prévenances de Monsieur et de tous les sei-
gneurs spirituels qui composaient la cour; il y avait une sorte d'exagération dans sa reconnaissance qui trahissait une agitation secrète ; sa joie était réelle, seulement elle cherchait à se persuader que la présence du roi n'en était pas l'unique cause. Elle avait de l'esprit avec tout le monde, même avec ceux dont la malveillance bien connue avait souvent le don de paralyser toutes ses facultés spirituelles. Le roi l'écoutait avec ravissement, bien qu'il parût tout occupé de sa conversation avec la reine, le cardinal et la princesse palatine; et, plus il admirait le piquant, la grâce des réparties de mademoiselle de Mancini, plus il s'impatientait de voir tant de personnes profiter des richesses de cet esprit distingué, sans pouvoir en prendre sa part ; car dès qu'il venait se mêler â ces entretiens, Marie avait à peine la force d'achever sa phrase commencée, et bientôt elle restait muette. Était-ce l'effet du dédain, de l'antipathie, de la crainte ou d'une trop vive émotion? Voilà ce qu'il fallait savoir.
Pour y parvenir, plusieurs moyens s'offrirent à l'esprit du roi ; mais le caractère de Marie, son courage à surmonter ses impressions, sa parfaite indifférence pour les blessures de la vanité, devaient les rendre nuls ; il eut recours au plus vulgaire.
Pendant sa retraite aux filles de Sainte-Marie, mademoiselle de Mancini, que des études sérieuses n'empêchaient pas de réussir aussi bien dans les jolis ouvrages de femmes, avait fait pour la reine une bourse très-belle et dans le goût du temps : c'était un tricot en fil d'or sur lequel étaient brodées en soie et en perles d'un côté les armes de France et d'Autriche, de l'autre un bouquet de roses et de lis qu'on aurait pu
croire peint par un grand maître, tant la broderie en était unie et les couleurs bien nuancées. Cette bourse, offerte par le cardinal Mazarin à la reine, avait excité l'admiration de tous ceux à qui la princesse l'avait montrée, et celle du roi à un tel point, qu'il conjura sa mère de la lui donner. « Épargnez -moi un grand péché, avait-il ajouté, car je trouve cette bourse de si bon goût et si bien travaillée, que je serais capable de la voler. »
La reine l'avait cédée de bonne grâce en disant que mademoiselle de Mancini lui en ferait une autre, et lorsque l'heure du jeu arriva, lorsque le roi, voulant mettre son enjeu, posa sa bourse sur la table et que Marie reconnut son ouvrage, on peut se faire une idée de l'émotion qu'elle éprouva. Son visage s'éclaira tout à coup d'un rayon de bonheur. Le roi la regarda avec amour; mais elle, détournant aussitôt les yeux, comme si un soleil brûlant les avait éblouis, se mit à questionner le chevalier de Gramont sur son prochain départ pour l'armée. Il lui dit une partie des folies qu'il se promettait de faire, entre autres qu'il espérait bien trouver un instant entre deux batailles pour aller dîner avec le prince de Condé ; et mademoiselle de Mancini rit d'autant plus des projets insensés du chevalier, qu'elle voulait paraître les écouter.
Le roi, mécontent de cette première épreuve, espéra mieux de la seconde; car. malgré l'affectation de Marie à paraître captivée par la conversation de M. de Gramont, Louis XIV devina qu'elle ne perdait pas un mot de tous ceux qu'il adressait à madame de Soissons ou à mademoiselle d'Argencourt, qui étaient placées près de lui : alors le roi, ayant jeté son or sur la table, défi
manda à ces dames comment elles trouvaient cette nouvelle bourse.
— Nous sommes, elle et moi, à un degré de parenté qui ne me permet pas d'en dire mon avis., répondit en riant la comtesse de Soissons. Je l'ai vu faire, mais, à dire vrai, je ne croyais pas qu'elle fût destinée à Votre Majesté.
— Ah ! je sais fort bien qu'elle a été faite pour la reine, reprit le roi, et qu'il m'a fallu la demander avec instance avant de l'obtenir. Mais je la voulais; j'ai dans l'idée qu'elle doit porter bonheur.
Puis, se tournant vers mademoiselle d'Argencourt :
— Ne la trouvez-vous pas charmante? ajouta-t-il.
— Si vous voulez bien, sire, excuser ma franchise, répondit mademoiselle d'Argencourt, j'avouerai que je la trouve plus riche que jolie; elle est un peu trop dans le goût italien, ajouta-t-elle avec un sourire moqueur, et vous savez que je le déteste.
— J'en suis fâché, dit le roi, car je ne l'ai volée que dans le dessein de vous l'offrir; mais puisque...
— Ah ! sire, interrompit vivement mademoiselle d'Argencourt en s'emparant de la bourse, ce qui vient de vous n'a plus de défaut à mes yeux, et cette bourse sera désormais pour moi un précieux souvenir. Oui, le défaut que je lui reprochais en double en ce moment le prix.
Puis elle serra la bourse dans le petit sac en réseaux d'or qui pendait à son corsage.
Au même instant il se fit un grand mouvement de l'autre côté de la table. Plusieurs personnes se levèrent.
— Qu'arrive-t-il? demanda la reine.
— C'est mademoiselle de Mancini qui se trouve mal, répondit-on.
Chacun s'empresse de secourir la pauvre Marie, que tint d'émotions différentes ont plongée dans un évanouissement complet. Elle n'a plus ni voix, ni regard, ni force pour souffrir ou se plaindre. Son oncle la fait transporter dans une chambre voisine, sur un lit de repos. Le médecin du château est appelé. La reine vient elle-même lui donner des soins. Excepté elle et les sœurs de Marie, le docteur ordonne que tout le monde sorte la chambre. 11 faut couper les lacets du corsage de Marie. Les sels, l'éther son employés en vain. Effrayé d'un spasme aussi long, le docteur propose de saigner mademoiselle de Mancini. En ce moment la porte s'ouvre. C'est le roi : il marche précipitament vers le lit où Marie est étendue, pâle, inanimé; il prend sa main glacée, et la réchauffe dans les siennes; il s'oppose à la volonté du docteur, qui persiste dans la saignée. Il appelle Marie, il croit à la puissance de sa voix plus qu'à tous les secours de la médecine.
En effet, le son de cette voix qui agit toujours si vivement sur le cœur de Marie semble lui rendre la respiration. Sa paupière se soulève, et elle se croit sous le charme d'une vision en voyant le plus tendre regard fixé sur elle ; elle n'ose reconnaître celui qu'elle aime, et pourtant c'est lui ; c'est le roi dont elle se croyait dédaignée, méconnue; c'est lui dont les yeux la supplient de vivre. Dans sa surprise, elle fait un mouvement pour réunir sur son sein découvert les dentelles du drap de lit qui l'entoure. Ses idées sont confuses, ses yeux égarés cherchent le secour d'une amie, d'un té-
moin qui l'empêche d'entendre, de parler, de se trahir... Elle aperçoit la reine et se penche sur ses belles mains pour les couvrir de baisers.
Dans cet instant, le nœud de ruban vert qui reposait toujours sur le cœur de Marie, n'étant plus retenu par son corsage, tombe sur le tapis de l'estrade ; le roi seul l'aperçoit> le reconnaît, s'en empare, le cache dans son sein et sort aussitôt de la chambre, comme un ravisseur qui vient enfin de découvrir le trésor qu'il cherchait ce trésor c'était le secret d'une femme.
La fête se continua; Marie, trop heureuse et trop souffrante pour y reparaître , se retira dans son appartement. A chaque instant un page du roi venait demander de ses nouvelles , et rapportait une réponse plus rassurante. Quel intérêt touchant! pensait-elle; puis, sentant sa confiance altérée par le souvenir de ce qui l'avait si douloureusement accablée, si c'était de la pitié ! de la seule pitié ! disait-elle, et c'est dans cette incertitude qu'elle passa toute la nuit.
Pendant ce temps , le roi, dans l'ivresse d'une joie secrète , répondait à tort et à travers à tout ce que le cardinal lui disait, et s'interrompait sans cesse pour lui répéter que jamais fête ne lui avait paru plus agréable que celle-là, et qu'il espérait bien que la guerre tournerait assez heureusement pour que le cardinal pût lui donner une semblable fête au retour de la campagne.
Le cardinal lui montra alors la liste des personnes qui devaient suivre la cour à Sedan. Le roi jeta un coup d'oeil rapide sur les noms des gens de sa maison , et > s'arrêtant à celle de la reine, il s'étonna de n'y pas voir le nom de mademoiselle Marie de Mancini parmi ceux des filles d'honneur désignées pour être du voyage.
— La reine a bien voulu permettre à ma nièce de rester ici pour y soigner sa santé, reprit le cardinal sans avoir l'air de remarquer l'effet que produisaient ces paroles; et l'indisposition que Marie a ressentie ce soir, ajouta-t-il, prouve assez qu'elle a besoin de s'en occuper sérieusement.
— Non, vous dis-je, reprit le roi vivement ; je vous affirme que le grand air, le mouvement d'un voyage lui feront plus de bien que toute la faculté de Paris.
— C'est possible, sire, mais elle n'en a pas l'idée , et je n'oserais contrarier sa volonté sur ce point.
— Eh bien , je m'en charge, moi ; j'ai des raisons pour désirer que la cour delà reine soit plus agréable, plus brillante que jamais. Mademoiselle de Montpensier doit nous rejoindre à Sedan : c'est là que la paix de famille se ratifiera entre nous. Il y a sept ans qu'elle est éloignée de la cour, il faut qu'elle l'a revoie avec tout ce qui la pare le mieux.
— Ah ! croyez, Sire, qu'au milieu de tant de belles personnes, l'absence de Marie ne sera pas remarquée.
— - Votre Éminence s'abuse, dit en souriant le roi. La grâce, et par dessus tout , l'esprit de mademoiselle de Mancini sont dignes de remarque, et ma cou-
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sine de Montpensier y sera plus sensible qu'une autre, car vous savez qu'elle fait grand cas de l'esprit.
— Plus que de la raison , j'en conviens, sire.
— Allons, pas de rancune , dit le roi , songez que c'est vous qui nous avez engagés à pardonner.
— Et je ne m'en repens point, dit le cardinal ; rien ne déconcerte les ennemis comme de se réconcilier avec eux : leur haine dure toujours, mais ils ne savent plus qu'en faire.
— Voici la reine qui se dispose à partir, dit Louis XIV; allez, je vous prie, la supplier d'ordonner à mademoiselle de Mancini de la suivre à Sedan.
Et, se défiant de la fidélité du cardinal à transmettre sa volonté à sa mère, il déchira la première feuille d'un riche psautier qui se trouvait sur une table, prit son crayon, traça ces mots : «Par grâce , suivez-nous, sinon la campagne sera malheureuse, » Puis il donna l'ordre au seul confident qu'il eût alors de faire remettre ce papier à madmoiselle Marie de Mancini aussitôt l'heure de son réveil, et il revint coucher au Louvre.
Pour les femmes accoutumées à souffrir, le bonheur est une crise où parfois leurs forces succombent. Marie, encore émue du trouble de la veille , tenait sur ce papier un regard fixe , brûlant ; ce peu de mots qui disaient : «Je vous aime» l'enivraient à tel point, que les battements de son cœur la suffoquaient, une fièvre ardente circulait dans ses veines , elle était réellement malade , mais elle ne le sentait pas : les délices de Tâme l'emportaient sur les souffrances du corps.
Au lieu de rester au lit, comme sa fièvre l'eût exigé, elle se lève à la hâte pour surveiller les apprêts de son
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départ , elle rend grâce pour la première fois au soin qu'a pris son oncle de lui commander d'élégants habits de cour; elle regarde avec complaisance les bijoux, les dentelles qui doivent la parer. Le cardinal Mazarin la surprend occupée de ses préparatifs de départ.
— Ah ! dit-il en souriant , je venais vous transmettre une prière ou plutôt un ordre que ces préparatifs rendent inutile. Je suis bien aise de vous voir assez bien portante pour obéir au désir de la reine. La cour part ce matin pour Compiègne; les affaires ne me permettront de l'y joindre que demain soir : vous viendrez ainsi que vos sœurs avec moi.
— Rester deux jours sans le revoir? pensa Marie , sans qu'il sache que je ne souffre plus, qu'il m'a rendu la vie de ce cœur tout à lui !
— Vous ne m'écoutez pas, Marie, dit le cardinal en la voyant absorbée dans ses réflexions. Vous avez le visage en feu, la respiration oppressée ; vous souffrez , j'en suis sur. Ah ! si c'est la fièvre qui vous agite ainsi, renoncez au voyage : si vous alliez tomber malade en route, au milieu de tout ce train d'armée, que deviendrions-nous, bon Dieu !
— Soyez sans inquiétude, cher oncle, l'agitation qui vous alarme pour moi n'est qu'une suite de l'indisposition d'hier. Je me sens beaucoup mieux , et demain , oui, demain, je n'aurai plus souvenir de ce que j'ai souffert.
Elle disait cela avec un grand mal de tète et un frisson brûlant qui l'auraient abattue dans toute autre circonstance ; mais le bonheur, avec la puissance de faire oublier les maux, a aussi celle de les guérir; et Marie, sans avoir fait autre chose que de relire sans cesse le
peu de mots que le roi lui avait écrits, se trouva, à son son arrivée à Compiègne, aussi bien portante qu'heureuse.
Le cardinal s'était bien gardé de tirer le roi de l'incertitude de savoir si la volonté ou la santé de Marie lui permettrait de céder à sa prière. Louis avait passé ces deux jours d'attente dans une préoccupation visible, et dont mademoiselle d'Argencoort lui avait fait plus d'une fois le reproche. Dans son impatience, il avait vainement questionné la reine à ce sujet, mais elle n'avait pas reçu de lettre du cardinal Mazarin , et le Courier qui le précéda à Compiègne ne put donner aucun détail sur les personnes qui accompagnaient son éminence.
Enfin , le bruit de plusieurs carrosses se fit entendre, et le roi se leva involontairement pour aller au-devant du cardinal ; puis , frappé aussitôt de ce qu'on penserait d'une semblable démarche, il alla dire quelques mots à la reine et resta près d'elle jusqu'au moment où Ton vint l'avertir de l'arrivée du ministre et de mesdemoiselles de Mancini.
L'ordre de les introduire ne s'étantpas fait attendre, Marie entra les yeux baissés, n'osant braver le regard de Louis, craignant de trahir sa joie comme elle avait craint si longtemps de trahir sa souffrance : à la voir ainsi, humble et tremblante . personne n'aurait soupçonné son triomphe. Cependant plusieurs avaient remarqué ce qui s'était passé à Vincennes et l'intérêt extrême que le roi avait pris à l'indisposition de mademoiselle de Mancini. Beaucoup de leurs conjectures approchaient de la vérité; la modestie de Marie seule les déconcertait.
Elle s'était pour ainsi dire glissée derrière la reine pour y reprendre sa place accoutumée, et n'avait cherché à s'attirer l'attention de personne par aucune prévenance. C'est que les joies de l'âme redoutent les témoins autant que celles de l'amour-propre les recherchent.
Le matin même de ce jour, la reine s'apercevantque le roi était plus rêveur qu'à l'ordinaire , et , craignant que son goût pour mademoiselle d'Argencourt ne dégénérât en passion sérieuse, avait ea avec lui un long entretien à ce sujet, dans lequel elle lui avait fait promettre de rompre une liaison qui commençait à faire scandale à la cour. Comme le roi Fécoutait en silence, elle crut qu'il méditait sur les moyens de persister dans son sentiment pour mademoiselle d'Argencourt, et elle finit par lui dire que si le devoir, la religion ne suffisaient pas pour le faire renoncer à son amour, sa fierté devait l'y contraindre. — Car vous n'êtes que l'objet de son ambition , avait ajouté la reine , elle n'a pas cessé d'aimer le marquis de Richelieu, et Chamarante est resté son confident, à tel point qu'elle lui redit tout ce que vous lui dites : je vous en donnerai la preuve quand il vous plaira ; mais, s'il vous importe peu d'èlre dupe d'une coquette, il ne peut vous être indifférent de donner ici l'exemple d'une séduction fort dangereuse pour les jeunes filles de ma cour : ce n'est pas pour être déshonorées par le roi que leurs familles me les confient. D'ailleurs il est temps de penser à une alliance digne de vous et du trône. Le cardinal prélend qu'il faut par cette alliance obtenir la paix ou nous donner les moyens de continuer la guerre avec avantage. Il y a déjà plusieurs négociations d'entamées à ce
sujet : no déconcertez pas, par votre conduite, les desseins du cardinal; vous savez qu'il travaille avec talent et zèle pour nos intérêts.
— Eh quoi ! sans me consulter , dit le roi avec humeur ; il me semble que cette affaire n'est pas du nombre de celles que j'abandonne sans réserve à la décision du premier ministre, et qu'il aurait pu prendre mon avis avant de...
— C'est bien ce qu'il voulait faire, interrompit la reine, mais je l'en ai détourné, en lui donnant pour raison que les négociations faites à votre insu ne compromettaient point votre dignité; que le cardinal Mazarin pouvait essuyer un refus sans que le roi de France en partageât le déboire. Enfin si c'est un tort , c'est moi seule que vous en devez accuser.
— Dieu me garde de blâmer vos intentions, reprit le roi, je les crois toutes parfaites. Mais le moment est mal choisi pour vouloir faire une alliance : l'Espagne, rejetterait vos propositions. Je n'en veux pas faire à de moindres puissances que nous. Ainsi le mieux est d'attendre : je suis trop jeune encore.
— Eh ! ne savez-vous pas que les rois n'ont pas d'âge, et qu'ils doivent avant tout se soumettre aux intérêts de l'État? Demandez au cardinal les ressources qui nous restent pour continuer la guerre, demandezlui de vous confier les embarras qu'il vous laisse ignorer habituellement jusqu'à ce qu'il en ait triomphé, et vous verrez s'il est urgent de prendre un parti prompt et sage , de renoncer enfin à l'intimité scandaleuse établie entre vous et mademoiselle d'Argencourt.
En parlant ainsi, la reine avait cet accent de colère maternelle qui imposait toujours à son fils. Il s'es-
MARIE DE MANGINI iJi
tiûia heureux de lui promettre un sacrifice qui n'en était déjà plus un pour son cœur ; il s'engagea à rompre tout commerce de galanterie avec mademoiselle d'Argencourt, et à ne lui parler désormais qu'autant que l'exigeraient les bienséances. Il demanda en retour de sa soumission qu'on suspendit toutes négociations relatives à son mariage, et insista sur ce point de manière à faire craindre d'éveiller sa volonté sur tout le reste.
Malheureusement tout ce qu'il venait d'entendre sur son caprice pour mademoiselle d'Argencourt s'appliquait aussi bien au sentiment que lui inspirait Marie de Mancini, car s'il était coupable d'avoir profité de la coquetterie de l'une, il l'était bien davantage d'abuser de la faiblesse de l'autre. Ainsi donc, il était essentiel de cacher cet amour à tous les yeux, sous peine d'exciter de nouveau la colère de la reine et l'animosité des envieux de la faveur.
L'adresse , la puissance du cardinal de Mazarin avaient bien triomphé de la plus grande partie des Frondeurs, mais il en restait encore assez pour inquiéter la cour et pour exercer une censure amère sur ses moindres fautes.
En amour, pour bien dissimuler, il faut s'entendre, il faut que le calme du bonheur vous mette à l'abri des craintes et des espérances qui trahissent, enfin de ces troubles imprévus, délicieux, perfides qui livrent tous les secrets du cœur à l'observation jalouse, et le roi et Marie ne s'étaient point encore parlé : sans avoir rien à s'apprendre, tous deux brûlaient de se confier l'un à l'autre. Le roi surtout redoutait qu'elle ne se méprit sur la prudence qui l'empêchait de voler vers elle; il
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aurait voulu lui dire combien il était heureux de l'idée d'être aimé, mais aussi combien il avait besoin de s'entendre confirmer son bonheur pour y croire: tous les regards fixés sur lui l'enchaînaient à sa place. C'est dans de semblables moments que la royauté pèse. Il entendait sa mère remercier mademoiselle de Mancini d'avoir cédé à ses instances.
— Vous verrez, lui disait-elle, que le voyage vous fera grand bien, et que vous n'aurez pas à vous repentir de nous avoir suivis.
— Je l'espère, dit Marie en regardant le roi.
— Tout le présage, continua la reine, la campagne sera glorieuse, et nous aurons, je crois, plus d'une occasion de fête.
— Et moi, je n'en doute pas dit le roi avec feu, je pars l'àme remplie de confiance; s'il plaît à Dieu et à mon bon ange, ajouta-t-il d'un accent qui fit rougir Marie, nous aurons gloire et bonheur.
Puis se tournant vers ses capitaines des gardes :
— Messieurs, dit-il avec un ton d'autorité qu'il n'avait pas encore pris, nous passerons demain matin la revue de nos gardes, dans la plaine qui est entre la forêt et le château, puis nous viendrons recevoir ici le serment du comte de Villeneuve (i) et les compliments de tous les corps de cette ville, ensuite nous irons prier Dieu de bénir nos armes, et nous partirons pour Amiens.
Bien que ces ordres fort simples eussent été convenus d'avance entre la reine et le cardinal Mazarin, tous
(J) Pour la chargé de commandeur, maître des cérémonies et grand-prévôt des ordres du roi, vacante par la démission volontaire de M. de Lionne.
deux s'étonnèrent de la manière dont le roi les donnait, comme étant le résultat de sa seule volonté, et Marie fixa sur lui un regard approbateur qui semblait dire : — Enfin, il parle en roi.
XYI
La cour partit, et le maréchal de Tureone vint audevant du roi jusqu'à Amiens. Là, Sa Majesté tint conseil avec lui et le cardinal Mazarin. Le même jour, le maréchal retourna vers l'armée qui était en marche pour aller à Hesdin, où les troupes anglaises devaient se joindre aux nôtres. Le roi nomma dans ce conseil le duc de Gramont, pair et maréchal de France, à l'ambassade extraordinaire du Saint-Empire, dont les électeurs étaient prêts à s'assembler pour se donner un chef. M. de Lionne, commandeur des ordres, fut aussi nommé pour accompagner le duc de Gramont. Ce choix fut approuvé, et pour la première fois le cardinal n'en reçut pas seul les compliments. Le tact fin des courtisans devina que le roi, stimulé par quelque sentiment nouveau, rougissait de sa soumission aveugle, et que c'était le flatter que de lui supposer une volonté.
Le maréchal de Gramont avait sans doute toutes les qualités requises pour être chargé de cette importante mission, mais les gens qui prétendent que la faveur dirige tout à la cour se disaient tout bas que le comte de Guiche était un des premiers qui avaient reconnu la supériorité d'esprit de mademoiselle de Mancini; ils ajoutaient que le bon sens du prince de Marsillae l'a-
Il* MARIE DE MANCIM
vait mieux guidé que l'esprit de l'abbé Fouquet,qui s'entêtait à cajoler ï'amour-propre de mademoiselle d'Argencourt, et à rassurer sa conscience, en lui répétant que la France lui devrait toutes les vertus qui se manifestaient chaque jour dans le caractère du roi.
Ce qui donna le plus de consistance à ces conjectures, ce fut la faveur dont jouit tout à coup le jeune Philippe Mancini; son oncle ne l'avait certes pas oublié; il commandait un des plus beaux régiments de France, mais il n'était pas admis dans l'intimité du roi, et cette faveur subite trahit celle dont sa sœur ne voulait tirer aucun profit.
Cependant mademoiselle d'Argencourt était du voyage; le roi lui avait répété l'entretien de la reine à son sujet, et la promesse qu'il avait faite de s'en tenir avec elle au simple sentiment d'amitié. Elle s'était résignée en croyant le roi victime comme elle des scrupules de la reine, et se flattait d'en triompher: aussi ses amis, ne la voyant ni jalouse ni affligée, lui restaient fidèles. D'ailleurs, le roi paraissait si occupé des intérêts de l'armée , de ceux de sa gloire , qu'on pouvait le supposer distrait momentanément de toute idée romanesque.
Avant de se rendre à l'armée qui assiégeait Mont-, médi. le roi trouva l'occasion de dire à mademoiselle de Màhcini.
— Soyez aussi discrète envers ceux qui vous entourent que vous l'avez été si longtemps et si cruellement envers moi. Je vais tâcher de me rendre digne de vous; je sens que le bonheur de vous intéresser me rend impatient de gloire et de puissance, que celte vie passée dans les fêtes, les plaisirs, ne peut plus me suffire, et
que le joug sous lequel j'ai plié sans peine jusqu'à présent me devient insupportable aujourd'hui.
■ — Ah ! sire, craignez de secouer ce joug trop brusquement, répondit Marie; songez qu'au point où vous avez laissé venir la puissance de mon oncle, vous ne pouvez la braver sans danger pour vous et. pour la France. Croyez-en les avis d'une personne à qui son dévouement, sa pensée constante fixée depuis si longtemps sur les intérêts de Votre Majesté, ont donné toutes les prévisions de l'expérience. Laissez l'autorité établie mourir par degré sous votre autorité naissante. L'amour de la gloire vous rendra bientôt le maître de vos armées , et il ne tiendra qu'à vous d'acquérir la même prépondérance au conseil. Il ne s'agit que d'étudier un peu d'avance les questions qu'on doit vousy soumettre. Quand on verra le roi éclairé sur tous les sujets qui s'y traitent, qui osera s'arroger le droit de décider?
— Oui, reprit le roi avec joie, je veux régner par vous et pour vous ; mais n'allez pas m'abandonner dans cette grande entreprise ; ne vous laissez pas décourager plus que moi par tout ce qu'on va tenter contre nous. Malgré la prudence que je vous recommande et que vous exigez de moi, nous aurons peine à échapper à la surveillance de la reine : elle est trop accoutumée à lire dans mon cœur, pour ne pas soupçonner bientôt qu'il est tout à Marie, et Dieu sait, ce que l'on fera alors pour vous éloigner, pour vous détacher de moi. On vous implorera d'abord, puis on vous intimidera... on vous menacera même...
— Tranquillisez-vous, sire; ce que ma raison, ma force, n'ont pu obtenir de moi, la prière, les menaces, l'aspect de la mort même ne l'obtiendraient pas davan-
tage. Mon cœur est inaccessible à tous les coups portés pas d'autres mains que la vôtre. Je suis comme ce bon Médor,ajouta-t-elle en caressant le beau lévrier couché aux pieds de Louis XIV, je ne crains que ce que j'aime.
Cet entretien avait lieu à Sedan, sur le balcon du salon de la reine et avant son lever. Le roi venait prendre congé d'elle et l'embrasser au moment de monter à cheval pour aller retrouver le maréchal de Turenne. Ces adieux furent tendres; la reine recommanda à son fils de ne point s'exposer inutilement, de esepn i>r elle, à la Fiance, à tout ce qui l'aimait.
— A tout ce qui m'aime, reprit le roi en baisant la main de sa mère ! oui, j'y penserai sans cesse pour mériter d'en être aimé toujours.
En disant ces mots, il se tourna du côté où Marie se cachait derrière ses sœurs ; il la vit essuyer une larme et il sortit l'àme remplie d'espoir et de reconnaissance.
XYII
Quelques jours après le départ du roi pour le siège de Montmédi. M. de Colbert, envoyé par le cardinal au-devant de mademoiselle de Montpensier pour assurer sa marche, vint dire à la reine que la princesse était aux portes de la ville. La reine el une partie de sa cour se promenaient en cet instant dans la prairie. M. de Damville fut chargé par la princesse de demander à Sa Majesté s'il lui plairait qu'elle vint l'y trouver. La reine fit répondre qu'elle attendait sa nièce.
MARIE DE MANCIM 117
Après sept ans d'absence, semés de tant de troubles, de divisions, cette entrevue était d'un puissant intérêt pour les acteurs et les témoins. Aussi, lorsque les trompettes des chevau-légers et des gendarmes qui escortaient la princesse se firent entendre, il se forma une haie de troupes et de spectateurs ; la princesse descendit de son carrosse à l'endroit où se trouvaient ceux de la cour; puis, marchant vers la reine, 'elle s'inclina pour lui baiser la robe et les mains. Alors la reine l'embrassa, lui dit qu'elle était bien aise de la voir, qu'elle l'avait toujours aimée, qu'elle ne lui avait pas su mauvais gré, dans le temps de l'affaire d'Orléans, mais que, pour celle de l'affaire Saint-Antoine, si elle l'avait tenue alors, elle l'aurait étranglée.
— J'aurais bien mérité de l'être, puisque je vous avais déplu, répondit la princesse du ton le plus gracieux.
— J'ai voulu vous parler de cela d'abord, reprit la reine, et vous dire tout ce que j'ai sur le cœur, parce que je veux l'oublier et n'en plus parler; soyez persuadée queje vous aimerai plus que je ne l'ai jamais
fait.
Mademoiselle, après avoir témoigné sa reconnaissance de tant de bonté se tourna vers madame de Fleix et la comtesse de Noailles, ses anciennes amies, pour leur exprimer le plaisir qu'elle éprouvait à les revoir. Alors la reine, faisant approcher les nièces du cardinal Mazarin, les présenta à la princesse en leur disant :
— 11 faut faire connaissance avec ma nièce.
La princesse les accueillit à merveille, et leur dit :
— Quand vous me connaîtrez, je suis sûre que vous m'aimerez.
118 MARIE DE MANGINI
Marie, qui trouvait toujours tant de choses gracieuses à répondre aux personnes qui lui en adressaient d'obligeantes, resta muette, car une idée l'oppressait : cette femme n'a point encore perdu l'espoir d'épouser le roi, peDsa4-elle, et ce pardon, obtenu si facilement, va ranimer son ambition, son désir, ses moyens de plaire ; mon Dieu ! le canon de la Bastille n'aurait-il tué que moiJ
Le lendemain, au sortir de la messe, Mademoiselle se trouvant dans la chambre de la reine, il prit fantaisie à Sa Majesté d'arranger elle-même les cheveux de sa nièce, sous prétexte qu'ils n'étaient pas coiffés à la mode; alors Mademoiselle dit en riant :
— Votre Majesté a ouï dire que j'ai les cheveux gris, mais comme je ne veux tromper personne, je n'ai pas voulu mettre de poudre, afin de vous les faire voir.
La reine s'étonna de voir des cheveux gris sur une tête si jeune encore, et Marie, dont le bon naturel prenait ordinairement en pitié tout ce qui pouvait affliger l'amour-propre des autres, se réjouit de ce petit malheur.
Un gentilhomme du roi arriva en ce moment; il venait de la part du roi demander des nouvelles de la reine et témoigner à Mademoiselle les regrets de Sa Majesté, ceux de Monsieur et du cardinal Mazarin, de ne s'être point trouvésà Sedan pour l'y recevoir.
La princesse parut très-flattée de ce message.
— Vous trouverez le roi bien changé, dit la reine; vous l'avez laissé presque enfant, et il est si grandi et de si bonne mine, que vous en serez charmée : n'est-il pas vrai, Marie, ajouta-t-elle, qu'il est singulièrement embelli depuis un an ?
MARIE DE MANGINI 119
Mademoiselle de Mancini , fort troublée de celte question, répondit qu'en effet la figure du roi prenait chaque jour une expression plus noble et plus gracieuse.
— Quant à Monsieur, continua la reine, vous ne le trouverez guère plus grand; mais il a une belle tète et nous trouvons qu'il vous ressemble beaucoup il).
La reine, en disant cela, souriait d'un air fin qu'un mariage entre Monsieur et sa cousine ne serait pas impossible. — Ah ! pour celui-là, pensa Marie, j'y donne de bon cœur mon consentement.
Le siège de Montmédi s'avançait ; on en attendait avec impatience des nouvelles, lorsque le chevalier de Gramont vint apprendre à la reine que les ennemis demandaient à capituler; que le gouverneur, M. Malandi, avait été tué le jour qu'on avait investi la place, et cela au moment où toute sa famille était réunie pour la signature de son contrat de mariage.
— Ce malheureux, ajouta le chevalier de Gramont, après avoir été transporté chez lui, confessé, administré, a voulu qu'on le reportât mourir sur la brèche. Là, en présence de sa fiancée, qui ne l'a point quitté, il a exhorté ses officiers à se bien défendre; mais, peu sensibles à ce spectacle touchant, ils ont demandé à se rendre. Le roi, ayant voulu voir le siège de près, s'est tellement avancé, que c'est à lui-même qu'on s'e^! adressé pour capituler. Sa Majesté est partie au galop pour aller donner cette nouvelle à M. le cardinal, puis elle est revenue recevoir ses otages, signer la capitulation et voir sortir la garnison, qui témoigna éprouver beaucoup de consolation d'avoir à déposer les
(1) Mémoires de mademoiselle de Montpensier, t, III.
armes dans les mains d'un roi si brave et si généreux.
A ce récit, chacun s'efforça d'exprimer son intérêt, sa joie; mais la personne dont le cœur battait le plus en l'écoutant ne dit pas un mot ; on ne saurait se résoudre à parler comme tout le monde de celui qui est tout pour nous.
Le roi revint dès le lendemain dîner a Sedan. La reine, qui était à la fenêtre, le vit arriver au galop, mouillé, crotté; elle voulait qu'il changeât d'habit avant de se montrer à sa cousine, mais l'impatience du roi ne le lui permit point, et il fut trouvé charmant dans ce desordre. La reine lui dit en souriant :
— Voici une demoiselle que je vous présente, et qui est bien fâchée d'avoir été méchante ; elle sera plus sage à l'avenir.
Le roi reçut la présentation d'un air fort gracieux, et comme la reine lui demanda où était son frère :
— Sa coquetterie ne lui a pas permis de se montrer à vous dans le même état où je suis, reprit le roi en regardant Mademoiselle; il vient dans mon carrosse. En traversant la forêt, on a tiré sur celui où étaient Bartet et Montaigu ; alors notre garde a pénétré dans le bois; Montaigu, quoique malade, est monté à cheval, et l'on a tué et pris plusieurs fusiliers qui ont dit avoir un passe-port pour aller en parti.
— Pendant ce temps, qu'est devenu votre frère? demanda la reine.
— Il est demeuré en carrosse, parce qu'il n'était pas botté ; mais le voilà qui vient, ajouta le roi. On entendait le bruit d'un carrosse.
Monsieur entra; il était paré avec recherche, quoiqu'il n'eut qu'un habit gris tout [uni, et une petite oie
MARIE DE MANGINI 121
couleur de feu; après avoir salué la reine, il alla embrasser Mademoiselle, et lui dit qu'il l'a trouvait fort embellie, ce qu'on regarda comme une espèce de déclaration d'amour. Toutes ces grandes réconciliations ne comptaient pour rien encore, il fallait les voir sanctionnées par celle du cardinal Mazarin avec mademoiselle de Montpensier; et chacun était impatient de voir l'accueil qu'allaient se faire ces deux grands personnages depuis si longtemps ennemis. Mais le cardinal, sans rancune pour tous ceux qui reconnaissaient enfin sa puissance, vint bientôt saluer Mademoiselle de l'air le plus respectueux.
— Après ce qui s'est passé, dit la princesse à la reine, il me semble qu'il serait, à propos que Votre Majesté nous fit embrasser.
Alors le cardinal se prosterna devant Mademoiselle, qui le releva en l'embrassant.
— N'ètes-vous pas attendrie d'un si sincère raccommodement? dit tout bas en riant le chevalier de Gramont à mademoiselle de Mancini.
— Eh bien, je le crois plus sincère qu'on ne l'imagine, répondit Marie, car ils ont besoin réciproquement l'un de l'autre.
— Mademoiselle surtout, reprit le chevalier; elle ne peut se marier qu'autant que votre oncle le voudra bien, et elle est dans l'âge où le goût du mariage tourne en passion. Ah! si le roi voulait...
— Quoi ! vous pensez qu'après s'être ainsi révoltée contre la couronne, on la lui donnerait?
— Et qui se souvient aujourd'hui de la Fronde ? La Rochefoucault, Wardes et tant d'autres ne sont-ils pas là pour prouver la clémence royale?
— Mais la princesse a bien des années de plus que le roi.
— Qu'importe, c'est le pins riche parti de l'Europe, et il ne faut pas que ses grands biens sortent de France.
— Il est un moyen fort simple, il me semble, de conserver ce grand héritage à la couronne, et vous êtes peut-être la personne la mieux placée pour rendre ce service à l'État : votre crédit, celui de votre neveu, le comte de Guiche, ajouta Marie en regardant le chevalier de Gramont avec une attention inquiète.
— Je vous comprends , interrompit le chevalier , mais Dieu me garde de seconder ce projet. Ce serait donner une gouvernante à Monsieur, et nous mettre tous sous les ordres de la personne la plus impérieuse du monde ; il faudrait renoncer à tous nos plaisirs pour faire de l'étiquette du matin au soir; au lieu d'être un prince enjoué, généreux, frivole, comme il convient au frère d'un roi puissant, dont un ministre habile se charge de gouverner les États. Monsieur ne serait plus qu'un enfant malheureux, soumis à une duègne conjugale qui commencerait par nous renvoyer tous, nous qui ne pensons qu'à le servir avec zèle et à le divertir. Ah ! je promets bien que tant que j'aurai quelque crédit sur Son Altesse royale, et qu'elle croira à mon dévouement, ce mariage ne se fera point. Mais, soyez tranquille, ajouta le chevalier, en voyant le nuage qui se répandait sur le front de Marie, le roi ne l'épousera pas davantage; je le soupçonne d'être aujourd'hui fort difficile à marier.
Une vive rougeur colora le front de Marie ; en ce moment le roi qui sortait passa brusquement près d'elle sans lui adresser la parole.
— Adieu, dit affectueusement le chevalier à Marie.
— Pourquoi cet adieu, répond-elle, est-ce que vous repartez aujourd'hui pour l'armée?
— Non, reprit-il en montrant son bras, j'ai là une petite blessure qui me vaudra un mois de congé; mais je ne vous en dis pas moins adieu, car, je le prévois, nous ne causerons plus ensemble de longtemps.
XYIIÏ
Malgré l'emphase des gazettes du temps à propos de cette campagne, après laquelle le roi vint se reposer, disent-elles, cà Paris, à l'ombre de ses nouvelles palmes, il n'y eut aucun événement très-remarquable.
En arrivant au Louvre, le roi apprit que la reine Christine de Suède, enchantée de l'accueil qu'elle avait reçu de lui à son premier voyage, venait de s'arrêter à Nfevers, où elle attendait les ordres du roi pour venir s'installer en France.
Louis XIV parut contrarié de cette nouvelle; il semblait qu'un pressentiment de l'attentat qu'elle devait bientôt commettre eût changé ses bonnes dispositions pour elle. Après l'avoir logée deux jours au Louvre, il lui ût offrir d'habiter le château de Fontainebleau ; on ait comment elle profita de cette hospitalité, eteomment elle souilla ce beau palais du meurtre de Monaldeschi.
Tout autre que le cardinal Mazarin eût sévi contre l'audace de se faire ainsi justice par un meurtre dans
12û MARIE DE MANCINI
le palais du roi, mais le cardinal avait pour principe de ne point punir ce qui ne lui faisait aucun tort personnel, et la reine Christine en fui quitte pour une simple remontrance et l'invitation indirecte de se choisir un autre asile que la France. Encore lui laissat-on tout le temps qu'elle pouvait désirer pour se conformer à cet avis.
La prudence, la sagesse, la crainte et tous les sacrifices qu'elles imposent ne suffirent pas pour voiler l'amour du roi aux yeux des courtisans ; en vain il affecta de conserver un sentiment tendre pour mademoiselle d'Argencourt, en vain il feignit de revenir à ses premiers sentiments pour madame de Soissons, personne ne se trompa sur la nature et l'objet de sa passion. Le caractère de mademoiselle de Mancini jeta l'alarme dans les tètes ambitieuses qui guettaient la disgrâce ou la mort de Mazarin pour s'emparer de l'esprit du roi et pour le gouverner en feignant de lui obéir. Car le pupile royal, las de sa longue tutelle, voudrait bientôt s'affranchir de toute influence, de toute soumission, et l'on sait comme ces volontaires ignorants sont faciles à conduire ; il ne s'agit que de îeur parler en esclave, l'attitude d'un maître leur suffit, et l'on escamote leur puissance en s'inclinant devant eux.
Mais il n'en pouvait pas être ainsi avec Louis XIV; son caractère, engourdi par la nullité où on le maintenait, devait se réveiller à la voix de la femme supérieure qui lui parlerait de puissance et de gloire, et l'on pressentait qu'une fois éclairé par Marie de Mancini sur ses droits au pouvoir, et sur le noble usage qu'un roi en peut faire, il ne tarderait pas à
MARIE DE MANGINI 125
déployer celte volonté formidable dont il a depuis donné tant de preuves.
Anne d'Autriche, à peine sortie d'inquiétude sur l'amour du roi pour Olympe de Mancini et mademoiselle d'Argencourt, retomba dans toutes ses craintes. Le danger lui parut plus grand encore : la coquetterie, la vanité de la comtesse de Soissons, avaient servi à la diriger selon les vues de la reine. On peut toujours tirer parti des défauts vulgaires. Ce sont des chaînes pendantes dont toute main habile peut s'emparer, mais la plus forte volonté se brise contre la passion irréprochable d'une âme pure et courageuse.
La reine-mère employa d'abord la froideur, le dédain pour ce qu'elle affectait de traiter comme un nouveau caprice de son fils ; mais bientôt, effrayée des progrès de cette passion, elle chercha tous les moyens de la combattre : le plus sûr était d'offrir à Louis XIV la main de quelque princesse digne par sa naissance de partager le trône avec lui, et qui eût assez d'attraits pour le rendre infidèle.
Déjà plusieurs démarches de la duchesse de Savoie auprès du cardinal-ministre faisaient soupçonner qu'elle cherchait à marier la princesse Marguerite, sa fille, au roi de France. Marguerite avait comme lui Henri IV pour aïeul. Elle était alliée par le comte de Soissons à la famille de Mazarin, et le cardinal n'osant placer une de ses nièces sur le trône, devait protéger l'alliance qui en approchait le plus sa famille. Excepté la reine, dont la fierté ne pouvait renoncer à l'espoir d'unir son fils à l'héritière de Charles-Quint, tout concourait à servir les projets de la duchesse de Savoie. Elle envoya à Parjs le fpnjtte de Verue, jeune Piémontais de l'âge
du duc do Savoie et sou favori, chargé ostensiblement de demander en mariage une sœur de mademoiselle de Monlpensier, et pour traiter secrètement avec le cardinal du mariage du roi avec la princesse Marguerite.
Avant de laisser retourner le comte de Verue à la cour de Savoie, le cardinal voulut lui donner une idée de sa magnificence. C'était, dirent ses ennemis, pour prouver à la cour étrangère qui avait besoin de son crédit, qu'il fallait le payer en raison de son opulence. Il invita à souper le roi, la reine, Monsieur, la reine d'Angleterre et sa fille mademoiselle de Montpensier et tout ce que la cour avait de plus illustre. Malgré la gravité qui convenait à la fête donnée par un prélat, on dansa après le souper, car, pour être sûr d'amuser Leurs Majestés, il fallait faire danser le roi et jouer la reine. Avant de passer dans la salle de bal, le cardinal conduisit toute la cour dans une galerie remplie d'objets d'arts, de bijoux précieux, d'étoffes, de meubles, de tout ce qui vient de plus rare de la Chine, et d'une foule d'objets de fantaisie. C'était le fond d'une loterie où tout le monde devait gagner. Le gros lot, composé d'un diamant estimé quatre mille écus, échut à un sous-lieutenant des gendarmes du roi, nommé Lasalle. Chaque princesse fut très-fa vorisée du sort. Le lot du roi se trouva être une bague où brillait un saphir admirable. Marie eut pour sa part un simple anneau d'émeraudes : c'était peut-être le seul lot de peu de valeur de cette riche loterie.
Ce plaisir libéral , imité depuis si souvent par Louis XIV au profit de mademoiselle de la Valière et autres, ne put distraire un instant mademoiselle de
Mancini de son inquiétude; elle avait entendu parler de la mission secrète du comte de Verue, et elle ne le perdait pas de vue dans l'espoir de deviner sur sa physionomie si sa proposition était rejetée ou accueillie; n'ayant jamais eu occasion de parler au roi sans témoins, elle n'avait pu le questionner à ce. sujet; elle était en proie à ce supplice si commun à la cour, de parler de tout excepté de la seule chose qui intéresse. Dans ces moments d'anxiété, le duc de la Rochefoucault venait ordinairement à son secours, car si son esprit observait avec malice, son cœur était en sympathie avec tous ceux qui souffraient d'une peine d'amour.
— Pourquoi vous alarmer ainsi, lui dit-il, comme si elle venait de lui confier sa pensée. Cet homme n'est si joyeux que parce qu'il se voit l'objet des attentions du cardinal, ajouta-t-il en désignant le comte de Verue ; ne pensez pas qu'il ait aucune raison de se féliciter de sa mission. La fête dont il se croit aujourd'hui le héros est le seul profit qu'il retirera de sa grande négociation. Le roi sait bien que la princesse Marguerite s'est vu préférer sa sœur par le duc de Bavière, et cela parce qu'elle est beaucoup moins belle que sa sœur cadette. Pensez-vous que le roi de France soit moins difficile qu'un prince allemand? Non. lors même que son cœur serait libre, il ne manquerait pas de motifs puissants pour refuser cette alliance.
— Si la reine la veut, elle se fera, répondit Marie en soupirant; mon oncle la désire aussi.
— Ah ! bien faiblement, reprit le duc, et je soupçonne qu'il n'a l'air de seconder les projets de la duchesse de Savoie que parce qu'il sait mieux que personne le peu de succès qu'ils auront.
— Si pourtant cette princesse est digne du rang qu'elle ambitionne, dit Marie d'une voix étouffée, si son cœur sait apprécier les brillantes qualités du roi, si elle a en elle la puissance de diriger ce caractère à la fois timide et courageux, si elle est capable de ressentir tout l'amour qu'il peut inspirer, nous devons tous désirer la voir réussir.
— Générosité vaine, dit le duc en souriant ; la princesse Marguerite est une femme ordinaire, qui lui aurait paru suffisamment aimable l'année dernière, et qu'il trouverait insipide aujourd'hui.
Marie rougit de cette flatterie.
— Cependant, voyez l'accueil que le roi fait à M. de Yerue, il ne parle qu'à lui, il le comble de grâces.
— Ii n'en saurait trop faire, reprit le duc, c'est comme cela qu'on doit agir avec les gens qu'on se propose de refuser. D'ailleurs ce M. de Yerue est un homme romanesque dont la conversation est intéressante, pour les amoureux surtout. Ils aiment tant à trouver chez les autres les traces de la folie dont ils sont atteints. Le désespoir de M. de Yerue est sans contredit le chef-d'œuvre du genre. Aussi lui a-t-il acquis une grande célébrité dans le Piémont ; il aurait eu moins de succès à Paris, où l'on veut avant tout que les grandes passions restent dans les bornes du bon goût.
— Qu'a-t-il donc fait de si passionné?
— Presque rien; il a fait déterrer, un mois après sa mort, cette jolie Marguerite de Calux, qu'il avait beaucoup aimée, et cela pour lui prodiguer les plus tendres caresses ; il est vrai qu'elle était morte delà
petite vérole, ce qui rend l'hommage funèbre plus héroïque.
— Pauvre jeune homme ! s'écria Marie, sans être frappée d'une autre idée que celle d'un désespoir qui pouvait vaincre le dégoût. Ce qui m'étonne, ajoutât-elle, c'est qu'après de semblables crises on puisse reprendre ses habitudes de cour et papillonner dans un salon comme si nul malheur n'était venu flétrir la vie.
— C'est ainsi, reprit le duc, qu'après s'être désespéré d'un malheur on s'en pare, puis on l'exploite. Il n'y a pas de femme qui n'ait la manie de consoler, et qui ne soit charmée d'être dupe de sa pitié. Heureusement pour nos jeunes gens, M. de Verue retourne bientôt à Turin : sans cela il les supplanterait tous.
— Mais il ne repartira, je pense, que porteur d'une réponse décisive, dit Marie avec inquiétude.
— Sans doute, il partira chargé de lettres affectueuses, de présents magnifiques et de paroles très-concluantes.
— Ah! mon Dieu! s'écria Marie sans pouvoir retenir cette exclamation douloureuse.
— Ce qui n'avancera pas davantage les affaires de la duchesse et de sa fille.
— Quoi ! vraiment, vous ne croyez point à ce mariage?
— Il ne se fera qu'autant que vous le voudrez, et. entre nous, je vous crois trop dévouée aux intérêts du roi pour l'engager dans une affaire où il n'y aurait pour lui ni gloire ni plaisir.
— Au fait, à part les préventions que vous pouvez supposer, répliqua Marie en baissant les yeux, la prin-
cesse de Savoie ne me paraît pas un parti avantageux pour le roi de France.
— Gela est vrai ; mais gardez-vous bien de le dire ; que le roi lui-même ignore ce que vous pensez de la princesse ; vous savez qu'elle n'est point jolie, qu'elle n'a rien de séduisant, que cela vous suflise. Laissez la reine se flatter d'amener son fils à cette union ; employez votre crédit sur l'esprit du roi à le persuader de paraître consentir aux désirs de sa mère ; laissez entamer, poursuivre les négociations, et fiez-vous au cardinal pour ne rien conclure contre le vœu du roi, et le bonheur de sa nièce, ajouta-t-il d'un ton plus bas.
— Du bonheur!... reprit Marie les yeux pleins de larmes, ah ! mon ami, il n'en est point pour l'âme fière qui se soumet à aimer sans espoir.
— Sans espoir ! répéta le duc, pouvez-vous blasphémer ainsi!
— Oui, sans espoir, vous dis-je, lorsque le rang et Fhonneur séparent , qu'importe le sentiment qui réunit?
■— Il devient parfois le plus fort.
— Alors arrivent les regrets pour l'un, les remords pour l'autre. Àh! qui pourrait affronter les supplices de cet enfer terrestre !
— De quoi donc parlez-vous? dit le roi en s'approchant de Marie et de M. de la Rochefoucau.lt, vous avez l'air tous d'eux d'un sérieux qui contraste par trop avec la gaieté de cette fête; je ne vous connais pourtant aucun sujet de tristesse, ajouta-t-il en regardant Marie. La loterie vous aurait-elle maltraités?
— J'avoue, sire, qu'elle s'est un peu moquée de moi, dit le duc de La Rochefoucauit en me donnant
pour lot ce joli crayon. Voilà ce que c'est que d'être connu pour avoir la manie d'écrire ; le hasard luimême nous fait des épigrammes.
Alors Marie montra l'anneau qui lui était échu.
— Que vous êtes heureuse! s'écria le roi, des émeraudes ! la couleur de l'espérance, celle que je préfère à toutes les autres. Je suis sûr que cet anneau est un vrai talisman.
— Je commence à le croire dit Marie en sentant la main de Louis presser doucement la sienne et détacher l'anneau qu'elle portait.
— Changeons de lot, dit le roi; et s'emparant de l'anneau d'émeraudes. il donna la bague de saphir à Marie.
— Pendant que Votre Majesté est en train de faire des marchés avantageux, dit le duc en souriant, voudrait-elle aussi s'arranger de mon crayon?
— Non, vraiment, reprit le roi, personne n'en saurait faire un si bon usage que vous ; mais je veux bien l'essayer, apportez-le-moi demain au lever.
C'était lui promettre quelques nouvelles faveurs pour le prince deMarsillac, son fils. M. de LaRochefoucault s'inclina en signe deremerciment, et dit à mademoiselle de Mancini en voyant Louis XIV retourner près de la reine :
— Je ne vous demanderai point où il prend tant d'esprit et de grâce, on le sait. Je me contenterai de vous en remercier.
Plus le cardinal Mazarin était tourmenté par les embarras que lui suscitaient la guerre et la politique, plus il redoublait de soins pour que chaque jour fût marqué par une nouvelle fête. Le goût du roi pour la danse offrait aux grands de la cour une occasion continuelle de lui être agréable; chacun d'eux se disputait l'honneur de lui donner un bal, et cet honneur insigne, de simples courtisans y pouvaient prétendre, car les gazettes nous transmettent le récit des bals et soupers que le maréchal de l'Hospital, et le sieur de la Baymièrc, trésorier de l'épargne, offrirent à Leurs Majestés la reine-mère et le roi Louis XIV.
La reine Christine de Suède, entendant sans cesse parler des plaisirs du carnaval, quitta Fontainebleau pour venir en prendre sa part. On trouva d'abord la démarche légère, indiscrète même, car elle devait loger dans l'appartement du cardinal Mazarin, ce qui gênait un peu mesdemoiselles de Mancini ; mais elle mettait tant d'esprit à se faire pardonner ses étranges caprices ! elle vantait si bien les magnificences de la cour et la danse du roi , qu'elle avait fini par faire aimer sa présence. Elle s'amusait par-dessus tout du tbéâtre français, et son suffrage fut un des premiers encouragements du plus grand talent que nous posséderons jamais.
Ce génie que la misère eût peut-être réduit à de petits succès de province dut à Marie de Mancini de
pouvoir s'essayer devant le public le plus éclairé de l'Europe.
Un jour qu'elle reprochait à son cousin, le prince de Conti (\), le long séjour qu'il venait de faire à Béziers, où il tenait les états de Languedoc, il lui avoua qu'en, effet il aurait pu revenir à la cour beaucoup plus tôt. mais qu'il n'osait lui dire le motif qui l'avait retenu à Béziers longtemps après la fin des états du Languedoc.
— C'est sans doute quelque aventure romanesque, dit Marie, et vous craignez que j'en parle à ma cousine?
— Non, vraiment, reprit-il, le Ciel sait que je n'aime qu'elle au monde; et d'ailleurs le plaisir qui ma retenu est de ceux qu'elle peut partager. Mais vous ne pourriez le comprendre, vous qui êtes habituée à toutes les perfections de votre théâtre royal ; vous ne croirez jamais qu'on puisse s'amuser, mais s'amuser beaucoup d'une troupe de comédiens de province. Eh bien , il s'est trouvé que cette troupe venue à Béziers pour nous aider à passer nos soirées pendant la tenue des états m'a paru si excellente, que je l'ai engagée à nous donner des représentations fort au delà du terme fixé pour notre départ. Il est vrai que cette troupe a pour directeur, auteur et acteur un certain Poquelin que j'ai connu au collège des jésuites, où nous suivions le cours des mêmes classes, et qui, tout en apprenant le latin mieux que moi, ne pensait qu'à la comédie. J'ai été fort surpris de le retrouver chef d'une
(1) Le prince de Conti avait épousé mademoiselle Martinozzi, autre nièce du cardinal Mazarin.
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troupe ambulante, lui que je croyais destiné à succéder à son père dans sa charge de tapissier du roi. D'abord le blâmant de ce que je pensais èlre un coup de tête de sa part, une folie de mauvais sujet, j'ai feint de ne pas le reconnaître, mais, dès que j'ai pu juger de ses talents, ils ont si bien justifié à mes yeux sa manie, que j'en suis devenu l'admirateur et le protecteur déclaré. Vous n'avez rien ici de comparable à sa comédie de l'Étourdi, à son Dépit amoureux, rien de si malin, rien de si gai que ses Prt de uses ridicules ; il dit avoir trouvé ses modèles en province ; mais on croirait que la cour les lui a fournis. Malgré l'extrême plaisir que la représentation de ses ouvrages me donnait, j'ai tenté de l'arracher à ses succès profanes pour le rendre à une existence plus chrétienne; je lui ai offert d'être mon secrétaire, en lui laissant la faculté de travailler comme auteur pour son théâtre ; mais il ma répondu qu'il avait déjà bien de la peine à se faire jouer par ses comédiens, et que, s'il les quittait, ils s'en vengeraient en ne jouant plus aucun de ses ouvrages; qu'il se sentait voué au démon de la comédie, et que d'ailleurs il croyait Dieu trop juste pour damner l'honnête comédien dont les ouvrages n'avaient pour but que de corriger et d'amuser les hommes. Comme il pourrait bien avoir raison, j'ai approuvé son refus, en promettant de le servir de tout mon pouvoir quand l'occasion s'en présenterait.
— Eh bien, écrivez-lui que cette occasion est venue ; que le bruit de ses succès étant arrivé jusqu'au roi, il va recevoir l'ordre d'amener sa troupe ici pour y faire jouer ses ouvrages devant la cour.
— Et que diront les comédiens de l'hôtel de Bourgo-
gne; ils jetteront feu et flamme; ils réclameront la protection du cardinal contre l'invasion d'une troupe de province, et le pauvre Molière, n'ayant pour lui que son talent et moi; sera forcé de céder la place.
— Il n'en sera pas ainsi, croyez-moi ; vous connaissez le goût du roi pour la bonne comédie ; il ne sera pas moins sensible que vous à l'esprit de votre protégé, et il vous saura bon gré de le lui avoir fait connaître.
— C'est à vous seule qu'il en aura l'obligation, reprit le prince, car je n'aurais jamais osé lui en parler, et c'est à vous que la France devra peut-être son meilleur auteur comique.
Le soir même de cette conversation, le roi avait commandé à son premier gentilhomme de la chambre de faire venir à Paris la troupe de Molière.
En vain la reine, qui protégeait les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, dit-elle qu'on ne pouvait recevoir la troupe de Molière, par la raison qu'il n'y avait pas de salle de spectacle à lui donner. Alors le roi ordonna d'élever un théâtre dans la salle des gardes du vieux Louvre, et c'est là que bientôt après Molière fit représenter par sa troupe, et devant Leurs Majestés, la tragédie de Nicomède; puis, la toile baissée, il s'avança sur le bord du théâtre, et prit la liberté de faire au roi un discours par lequel il remerciait Sa Majesté de son indulgence, et louait adroitement les comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Il finit en demandant la permission de jouer une petite pièce de lui, qui avait été représentée en province. Le roi agréa l'offre, et l'on joua à l'instant même le Docteur amoureux. On prétend que c'est de ce jour que date l'usage de donner une pièce gaie ou une farce après a tragédie ou la grande comédie.
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Dès lors Monsieur, frère du roi, se déclara le patron de Molière. Il eut la permission déjouer au théâtre du Petit-Bourbon, alternativement avec les italiens, et sa troupe prit le titre de troupe de Monsieur.
— Vous le voyez, dit à cette époque mademoiselle de Mancini au prince de Conti, il ne faut que dire au roi là où le talent se trouve pour le lui voir aussitôt récompenser. Il a le sentiment de tout ce qui est utile et beau, et je prédis que son règne sera fécond en grands hommes. En France ils naissent toujours à la voix du roi qui les appelle. Quand il ne s'en trouve ni pour vaincre ni pour gouverner, c'est que le maître les craint ou les dédaigne.
— Dites plutôt, c'est qu'il n'a point une amie bonne, spirituelle, qui mette tous ses soins à lui révéler le mérite qui se cache et à lui inspirer l'envie de l'employer. Eh bien , cette personne dont chacun devrait bénir le crédit est pourtant l'objet de la plus basse envie. On met tout en œuvre pour lui faire perdre la faveur dont elle n'use que pour faire le bien. On s'arme de tous côtés contre le noble sentiment qu'elle inspire, mais son courage égalera, j'espère, la ténacité de la cabale. Forte de son propre mérite et du dévouement de ses amis, elle triomphera des menées de l'intrigue.
— Vain espoir, reprit Marie ; quand la méchanceté se cache derrière l'étendard de la vertu et de la religion, elle combat à coup sur. On a beau rester fidèle à Tune et à l'autre, dès que les apparences nous accusent, on nous traite en coupable, il faut succomber, je le sais; mais de tous ces coups portés par des bras ennemis, un seul est mortel, et il faut savoir l'attendre, ajouta Marie du ton d'une ferme résignation.
MARIE DE MANGINI 137
— Ce n'est pas assez, reprit le prince, il faut tout faire pour l'éviter ; le crédit de la reine s'affaiblit chaque jour, et peut s'écrouler tout à coup si elle a l'imprudence de venir se briser contre une de ces passions d'autant plus invincibles qu'elles sont bien placées.
— Vous vous trompez, la reine sera toujours la plus forte : elle sait vouloir.
— Mais le roi sait aimer.
— Assez pour être adoré et pour faire le désespoir de tout ce qui l'aimera, voilà tout.
A ces mots, Marie sentit ses yeux baignés de larmes, et elle se leva pour aller sourire à tous les ennemis titrés qui venaient l'accabler de leurs hommages.
La nouvelle de la trahison- d a maréchal d'Hocquincourt venait d'arriver, et le cardinal Mazarin sentant la nécessité de remédier par la présence du roi au mauvais effet de cet exemple sur l'armée, le départ de Leurs Majestés fut fixé au lendemain. La reine désirait vivement celte fois que Marie de Mancini ne fût point du voyage; mais demander ce sacrifice au roi, c'était s'exposer à un refus certain ; il fallait donc chercher à l'obtenir de Marie elle-même. En conséquence madame de Fieix fit dire à mademoiselle de Mancini que la reine voulait lui parler.
Marie devina sans peine le motif de cet entretien, et elle écouta d'un air digne mais respectueux toutes les phrases préparatoires, les sermons indirects qui devaient amener à bien la volonté de la reine.
— Quels que soient les ordres de Votre Majesté, répondit Marie, elle est bien sûre que je m'y soumettrai.
— Il ne s'agit, point ici d'ordre à donner ni à suivre; mais bien d'un avis dans votre intérêt, ma chère Marie, reprit la reine d'un ton caressant. Dieu me garde de mal penser de l'attachement que mon fils vous témoigne. Je connais vos principes, votre piété, et je ne doute pas que la crainte d'oflenser le ciel et de perdre notre estime à tous ne vous maintienne dans les voies de la vertu ; mais ce n'est point assez de répondre de soi devant Dieu, il faut garantir les autres des pièges auxquels ils n'auraient pas comme vous la sagesse d'échapper. Je sais tout ce que le roi doit à vos bons conseils, à votre esprit, à votre intérêt pour sa gloire ; mais tout en approuvant le soin que vous prenez de lui donner le goût de l'étude et des beaux-arts, on commence à médire des conversations continuelles que ces sujets vous fournissent. Votre ascendant sur mon fils est interprété ici, et même dans les cours étrangères, d'une façon peu honorable pour vous, et l'amitié que je vous porte m'oblige à vous éclairer sur ce point.
— Je vous rends grâce, madame, mais que puis-je contre ces bruits injurieux? Votre Majesté sait mieux que personne que la calomnie ne respecte rien.
Cette réflexion assez désagréable à la reine lui fit répondre sèchement qu'an moyen sûr de détruire ces bruits était de rester à Paris pendant le voyage du roi.
— Je resterai, madame.
— Mais que penseront votre oncle et le roi ?
— Ils penseront que j'obéis à Votre Majesté !
MARIE DE MANGINI 139
— Voilà justement ce qu'il faut éviter, ce serait vous faire supposer coupable que de m'armer ostensiblement contre une préférence si naturelle de la part du roi; c'est vous seule qui devez avoir tout le mérite du sacrifice; il faut que vous paraissiez désirer vivement ne pas nous suivre.
— Je l'affirmerais en vain, madame, le roi ne le croirait pas.
— Et pourquoi douterait-il de votre raison, de votre crainte de la médisance ?
— Parce que l'attachement dont il m'honore est trop pur pour ne pas me donner la force de braver les propos méchants.
— Mais c'est avec ces belles paroles que vous vous perdrez, mon enfant; c'est pour être trop sûr de soi qu'on faillit, et que résulte-t-il d'une telle faiblesse? la honte et l'abandon; ah! croyez-moi, suivez plutôt l'exemple de votre sœur; vous pouvez aspirer au même rang qu'elle.
— Je le paierais trop cher, madame.
— Quoi ! vous refuseriez la main d'un prince du sang?
— Je refuserais la main d'un roi même, s'il fallait l'acheter au prix d'un sacrifice au-dessus de ma force.
— Mais qu'attendez-vous de cet amour qui cédera au premier caprice? que prétendez-vous faire d'un tel attachement?
— Ma vie, madame.
— Et votre réputation, votre honneur, le salut du roi ne sont-ils rien à vos yeux?
— Je sais que mon honneur et le salut du roi seront toujours respectés, cela me suffit.
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— Erreur que tout cela, reprit la reine d'un ton courroucé; c'est ainsi qu'on se damne ; puis, s'adoucissant tout à coup : mais ces illusions d'un cœur chaste méritent plutôt la pitié que la colère, ajoutât-elle; vous ignorez où peut entraîner une vertu présomptueuse. C'est à l'expérience d'une amie à vous préserver, à vous secourir dans le danger. Eh bien, je veux être cette amie secourabie : soyez confiante en moi, et vous verrez si le soin de votre bonheur ne m'est pas plus cher qu'à vous-même.
— Mon bonheur ne dépend plus de moi, madame.
— Eh ! pensez-vous le trouvez dans un sentiment que la raison, le rang, la vertu, tout condamne? n'avez-vous pas vu le roi se prendre d'amour pour Olympe et pour mademoiselle d'Argencourt avec toute la fougue de son âge, et revenir aussitôt de ces belles passions à l'indifférence la plus complète? pensez-vous le guérir de son inconstance naturelle et lui faire oublier ce qu'il doit à sa naissance et à sa couronne? Non, vous avez trop d'esprit pour vous abuser sur le sort qui vous attend, et trop de sagesse pour ne pas chercher à vous y soustraire. Votre intérêt, celui du roi, exigent que vous preniez un parti raisonnable. Je ne feindrai point avec vous : plusieurs négociations entamées par votre oncle nous donnent l'espoir d'une alliance bri.lante, qui assurerait le bonheur du roi et la paix de la France. Certes il dépend de vous d'entraver ces projets, de les rendre impossibles, car le roi est trop jeune et trop dominé par sa pensée présente pour réfléchir à l'importance d'une telle union et à son avenir. Vous dont le dévouement pour lui est aussi noble que profond, vous qui aimez sa gloire avant tout, vous ne voudrez
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pas qu'il la sacrifie à un amour qui ne peut jamais être honnêtement satisfait. Vous lui rappellerez ses devoirs, vous le supplierez d'échapper au blâme de l'Europe entière, aux remords qui l'obséderaient bientôt si la guerre était malheureuse, après avoir pu nous donner la paix; enfin, vous le rendrez aux vertus d'un roi, et nous vous devrons son bonheur et sa gloire. Voilà ce que j'attends de vous, Marie, est-ce trop compter sur votre attachement pour nous ?
— Non, madame, dit Marie d'une voix altérée, l'intérêt du roi sera toujours le premier à mes yeux; j'y sacrifierai, s'il le faut, plus que ma vie.
— Ah! j'avais bien raison de vous aimer, s'écria la reine en serrant la main de Marie; je savais tout ce qu'on peut attendre de la noblesse de votre cœur : aussi est-ce à vous seule que je me fie pour arriver à ce que la raison nous commande ; que faut-il faire pour amener le roi à ce que nous voulons ?
— Il faut que je sois du voyage, madame; autrement le roi pourra se laisser entraîner à un acte d'autorité, qu'il voudra soutenir après de toute sa puissance.
— Je suis de cet avis ; mais, s'il vous voit tous les jours?...
— Les soins de la guerre prendront beaucoup de ses moments, et je ferai en sorte de ne le voir que pour l'engager à se soumettre à vos avis.
L'effort que se faisait mademoiselle de Mancini en prenant cette résolution épuisa son courage ; elle fondit en larmes.
La reine, rassurée, par ce désespoir, sur la sincérité des promesses de Marie, la combla de caresses en
^connaissance du sacrifice qu'elle obtenait d'elle, et, voulant constater la promesse encore plus que la reconnaissance, elle prit la croix de perles qu'une petite chaîne d'or suspendait à son cou, et la passa à celui de Marie, comme le gage d'un pacte solennel.
Marie sortit de cet entretien, pâle, chancelante, la main sur son cœur, comme le blessé d'un duel à mort, et la reine traversa sa chambre la tête haute, le regard brillant de joie, pour se rendre dans son oratoire, et remercier Dieu de l'avoir assez bien inspirée pour faire triompher son ambition maternelle et sa volonté royale.
Le roi rencontra Marie au moment où elle sortait de chez la reine ; frappé de l'altération de son visage :
— Qu'avez-vous? lui dit-il, vous êtes tremblante. Ah! je le devine trop bien, on vous défend de nous suivre, n'est ce pas? on veut tenter ma patience, mais je sens qu'elle est à bout et qu'il est temps...
— Ahî sire , prenez garde, on peut vous entendre, interrompit Marie en regardant les personnes qui accompagnaient le roi et qui s'étaient retirées à quelque distance lorsqu'il lui avait adressé la parole.
— Et que m'importe, reprit-il, ne savent-ils pas que votre présence est tout pour moi? et l'on prétend me la ravir...
— Non, sire, je suivrai la reine... je serai là pour me réjouir de vos succès , pour les apprendre la re-
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mière. .. Mais, ajouta-t-elle en cherchant à détourner la conversation, Votre Majesté n'a point oublié, j'espère, la grâce qu'elle m'a promise. M. le duc de Yendôme doit être chez mon oncle en ce moment; je vais le voir, Que lui dirai -je?...
— Qu'il n'est point de rancune dont un mot de vous ne puisse triompher, et que le duc de Beaufort ayant trouvé grâce près du cardinal , il ne me trouvera pas plus sévère.
— Tant de générosité ne m'étonne point, sire, mais j'en attends plus encore; ce n'est point assez que votre pardon passe par ma bouche, il faut que M. de "Beaufort l'entende de Votre Majesté elle-même, et si elle part demain..»
— Eh bien, dites au duc de Vendôme que je recevrai son fils ce soir chez la reine.
Ces paroles furent prononcées assez haut pour faire croire que la grâce du plus audacieux des révoltés était le seul sujet de la conversation du roi et de mademoiselle de Mancini; et comme plusieurs des seigneurs qui se trouvaient ce jour-là de service étaient des frondeurs amnistiés, ils remercièrent d'un sourire reconnaissant celle qui venait d'obtenir du roi un si grand acte de clémence.
Le même soir, le duc de Beaufort, ce roi des halles, ce champion du peuple, cet ennemi acharné de Mazarin, cet insugé si redoutable au trône, vint s'incliner humblement devant les puissances qu'il avait bravées; et Marie contemplait avec amour la manière noble et affectueuse dont le roi accueillait le coupable. Son cœur cherchait à se consoler par tout ce que cette bonne action ajoutait de charme à celui qu'elle ai-
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mait, et par la pensée que ce pardon était son ouvrage.
— Voilà donc ce qu'on m'envie, pensait-elle? C'est le bonheur de lui apprendre le bien qu'il vent faire, la gloire qu'il peut acquérir, qui m'attirent la haine de ceux qui l'aveuglent pour le conduire; ils n'auront point de repos qu'ils ne m'aient éloignée de lui : trompons s'il se peut leur rage en paraissant céder.
Dès ce moment, Marie évita toutes les occasions de s'approcher du roi; il se plaignit de cette retenue ; alors elle le conjura de ne pas animer la colère de la reine et la malveillance des courtisan- en causant aussi souvent avec elle ; d'abord il approuva cette mesure de prudence, puis il ne tarda pas à la trouver insupportable et à faire un crime à Marie d'avoir le courage de la subir.
La cour partit le lendemain des fêtes de Pâques pour se rendre à Amiens, où le roi séjourna quelque temps pour aviser aux moyens de sauver Hesdin; mais la révolte de ceux qui commandaient celte place était trop bien affermie, comme dit madame de Motteville, pour rendre au roi le respect qui lui était dû, et le ministre, jugeant cette affaire sans remède, engagea le roi à venir à Calais pour s'y occuper uniquement de la prise de Dunkerque. Les Anglais devaient nous aider dans cette grande entreprise, dont ils consentaient à nous laisser la gloire , à condition qu'ils en auraient le profit.
Le roi ne quittait l'armée que pour venir voir sa mère à Calais et dire furtivement quelques mots à Marie. Le cardinal Mazarin, qui redoutait l'ascendant que la présence du roi avait sur les troupes, et les idées
d'indépendance qu'il en pouvait naître dans l'esprit de Louis XIV, cherchait à lui rendre son séjour à l'armée très-désagréable. Sous prétexte des dépenses excessives que nécessite la guerre, il n'avait point laissé venir la maison du roi,' et Louis XIV dînait chez son premier ministre, ou chez le vicomte de Turenne, comme un simple particulier. Non-seulement il manquait de gens pour le servir, mais il manquait aussi d'argent pour secourir les soldats pauvres qui imploraient sa bienfaisance, et il risquait ainsi de perdre le dévouement qui était alors la force des armées royales. Car la générosité du prince fait souvent la bravoure du soldat.
11 arrivait chaque jour des courriers de l'armée qui apprenaient quelques nouveaux avantages remportés par le maréchal de Turenne, mais tous coûtaient plus ou moins à nos braves officiers. Le marquis de Castelnau avait reçu deux coups de feu, à la tète des gardesfrançaises. Le marquis de Créqui, le comte de Soissons avaient eu leurs chevaux tués; le comte de Broglio était gravement blessé, et le comte de Guiche, porteur de ces nouvelles, avait la main droite percée d'un coup de mousquet ; chacun voulait payer de sa personne pour contribuer au succès du siège, et le roi lui-même se transportait, en dépit des défenses du cardinal, dans tous les postes les plus périlleux.
On était dans de vives inquiétudes à la cour, on savait que le prince de Condé et don Juan d'Autriche commandaient en personne les troupes espagnoles, renforcées de tous les mécontents qui avaient passé dans le parti du prince de Condé. On pouvait tout craindre de l'habileté , du courage de ces deux grands
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généraux et de leur résolutioi mis Le conseil
tenu à Ypres, d'attaquer l'armée française, et de la poursuivre jusqu'à sa complète défaite.
Enfin la glorieuse bataille des Dunes vint changer cette anxiété en réjouissance et mri Dmble à la
renommée du maréchal de Turenne. Le marquis de Richelieu, s'étant mis à la poursuite de l'armée, fit un grand nombre de prisonniers parmi lesquels se trouvaient le comte de Boutteville, le marquis de Rochefort, le chevalier de Guilant et plusieurs autres attachés à la personne du prince de Condé : on apprit par eux que le maréchal d'Hocquincourt avait été tué dans une sortie, la veille ; le sort avait fait justice de sa trahison, il était tombé frappé d'une balle française.
Le roi revint aussitôt à Calais pour assister au Te Deum chanté solennellement dans l'église Notre-Dame. Dans sa joie de le savoir vainqueur, Marie allait oublier sa promesse à la reine , et s'apprêtait à voler audevant du roi que ramenait le cardinal Mazarin, lorsque la reine, qui la surveillait, l'arrêta et lui ordonna de se rendre sur-le-champ près de la princesse palatine, qu'une indisposition retenait au lit, et de lui dire de sa part que l'arrivée du roi l'empêchait d'aller la voir ainsi qu'elle le lui avait promis.
Cette commission, que la reine aurait pu faire remplir par tout autre, était donnée à Marie pour lui ravir ce premier regard qui dédie un succès à l'objet qu'on
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aime, et le bonheur de répondre à cet hommage tacite par de tendres félicitations.
En effet, la présence de mademoiselle de Mancini quait à ce retour triomphal, et Louis XIV. disirait, mécontent, reçut avec froideur les embrassements de sa mère et les compliments enthousiastes de toute la cour. Avant d'aller s'asseoir sous le. dais préparé pour Leurs Majestés dans l'église, le roi demanda au cardinal si sa nièce Marie était malade.
— Non, vraiment, répondit la reine dont le roi espérait n'avoir point été entendu, elle était près de moi il y a peu instants.
A ces mots Louis XIY, accusant Marie d'indifférence, prit un air soucieux; puis, rappelant sa fierté, il s'appliqua à dominer la tristesse qui venait gâter sa joie, et affecta de ne plus penser qu'au grand intérêt de la journée.
Cependant Marie, impatiente de le revoir , écoute à peine les longues et lourdes phrases que la princesse Palatine la prie de répéter à la reine sur la part qu'elle prend à la victoire du roi , et à la joie qu'en doit ressentir son auguste mère; sur ses regrets de ne pouvoir assister au Te Dcum , et joindre ses prières aux siennes, et remercier Dieu d'une si glorieuse conquête. Marie n'entend que la cloche qui appelle le roi et le peuple au temple, des larmes de dépit obscurcissent ses yeux en pensant à ce beau cortège où elle manque; à ces acclamations dont le bruit ne vie. ;u'à elle,
son courage est à bout , elle part sans attendre la fin des interminables compliments de la Palatine, elle se fait conduire à l'église, et, malgré l'inconvenance d'arriver seule au milieu de cette imposante cérémonie , elle dérange plusieurs personnes pour parvenir au banc
occupé par les filles d'honneur de la reine; elle se console de l'embarras qu'elle cause et de la confusion qu'elle en éprouve , en pensant que tout ce mouvement sera remarqué par le roi; qu'il devinera qu'un ordre de la reine pouvait seul l'éloigner de lui dans un semblable moment ; mais l'amour trompé dans son attente penset-il jamais à se rassurer par des suppositions raisonnables? Xon; ce qu'il veut d'abord, c'est se venger à tout prix de ce qu'il souffre; innocent ou non , il faut subir le châtiment du crime qu'il suppose. Son orgueil demande une victime.
En vain Marie quête un regard, elle ne l'obtient pas... Alors toute cette pompe sacerdotale, tous ces trophées, ces prestiges du culte, de la puissance disparaissent à ses yeux, elle se retrouve abandonnée, solitaire, au milieu de celte foule. Les hymnes de reconnaissance qui font retentir les voûtes sacrées, les cris joyeux du peuple, tout ce qui exalte la grandeur et la gloire de Louis XIV, semble ajouter encore à sa douleur. Hélas! tout ce qui élève le monarque l'éloigné encore plus d'elle ; et c'est lorsqu'elle mérite le plus les bénédictions de ce peuple enthousiasmé de son jeune roi , qu'elle gémit humblement sur le rang qui la sépare de lui.
En vain l'ambition de son oncle et l'amour du roi combattent pour elle. L'orgueil de la reine sera le plus fort, elle n'en doute point, et la certitude du malheur qui l'attend relevé sa fierté.
— Ce n'est pas d'elle que je recevrai le coup fatal , se dit Marie, je lui ravirai la joie de me voir succomber à l'ordre qu'elle aura dicté; je veux par ma conduite dépasser ce qu'elle exige. Le roi est au comble
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du bonheur, je puis l'abandonner sans reproche, il n'a pins besoin de moi, il sait aujourd'hui ce que vaut la gloire, il l'aimera toujours : suivons-lui le remords des ingrats... il le deviendra sans doute. — On lui en fait un devoir. Eh bien , je devance son abandon... — Il ne me verra plus.
Ainsi , mademoiselle de Mancini , décidée à quitter subitement la cour, subissait toutes les tortures d'un si grand sacrifice, et souffrait plus encore de l'affreuse pensée que le roi se consolerait de son absence.
An sortir de l'église, Louis XIV se rendit au palais de l'archevêché pour y recevoir les félicitations de tous les corps de la ville. Marie profita de ce moment pour se retirer chez elle, et méditer sur l'exécution du plan qu'elle voulait suivre.
Le cardinal Mazarin, après avoir pris sa part des compliments adressés au roi, comme si son éminence avait beaucoup contribué à la victoire du maréchal de Turenne, vint demander à la reine l'explication de ce qui se passait entre le roi et sa nièce, car il avait fort bien remarqué l'absence de l'une et le mécontentement de l'autre.
Anne d'Autriche, blessée d'une question si téméraire, y répondit avec hauteur qu'il était temps de voir finir un attachement scandaleux qui ne pouvait qu'être une entrave au mariage projeté par le roi.
Le ministre nia d'abord qu« le sentiment de sa nièce pour Louis XIV eût jamais rien coulé à la vertu de Marie, et il fit convenir la reine qu'elle n'avait qu'à se louer, ainsi que toute la France, de la manière dont mademoiselle de Mancini avait usé de son empire sur l'esprit du roi.
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— Vous le savez, ajonta-t-il, le roi est de oatore à se
laisser diriger par la femme qu'il aime, et il est de notre intérêt à tous les deux que cette femme le dirige bien et soit dans notre dépendance
— S ms doute, reprit la reine, et sans les vues ambitieuse qu'on peut supposer à Marie, loin de blâmer l'amour qui inspire au roi le goût des grandes actions, des sentiments honnêtes, je le protégerais; mais le caractère de Marie, les moyens qu'elle aurait d'arriver à son but, si elle concevait un projet audacieux, insensé, tout doit nous porter à prendre un parti décisif en cette circonstance.
En voyant la reine arriver d'elle-même au sujet épineux de la conversation, le cardinal crut devoir tenter quelques insinuations sur la liberté qu'un roi pouvait prendre d'élever jusqu'à lui une fille tenant déjà à la famille royale par les alliances de ses sœurs ; mais à peine l'intention du cardinal fût-elle comprise, que la reine, s'abandonnant à toute son indignation, et oubliant tous les souvenirs qui auraient dû contenir son ressentiment, répondit , les lèvres pâles et tremblantes de colère :
— Je ne crois pas, monsieur le cardinal . que le roi soit capable de cette lâcheté ; mais s'il était possible qu'il en eût la pensée, je vous avertis que toute la France se révolterait contre vous et contre lui ; que moi-même je me mettrais à la tète des révoltés, et que j'y engagerais mon fils.
Le cardinal reçut cette injure avec toute la dissimulation d'un Italien qui connaît ses moyens de vengeance. Ne voulant pas laisser à la reine le soupçon qu'il pût conserver le moindre espoir d'un projet que sa volonté
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royale venait d'anéantir, il parla de l'intention où était Madame royale de se rendre bientôt à Lyon avec la princesse Marguerite, dans le dessein d'avoir une entrevue avec le roi.
— J'approuve cette entrevue, dit la reine; si la princesse est aussi aimable qu'on le prétend dans la famille, eh bien, le roi pourra en juger; mais avec la folie qu'il a en tète , que peut-on espérer de cette entrevue ?
— Soyez tranquille, madame, si le voyage de Lyon est une fois convenu, je ferai en sorte que rien ne vienne troubler nos négociations.
— Mais votre nièce...
— Elle se soumettra, comme moi , madame, à votre volonté, et je vais de ce pas la lui déclarer.
— Ménagez-la, monsieur le cardinal; en parlant à son cœur, à sa générosité, vous en obtiendrez une parfaite condescendance; j'en ai déjà fait l'épreuve, mais un mot du roi peut lui faire abandonner ses bonnes résolutions. C'est vous... oui, vous seul, qui pouvez lui faire entendre raison et régler sa conduite.
— Vous servir à tout prix est depuis longtemps mon habitude, madame, j'y resterai fidèle.
En disant ces mots, le cardinal sortit de chez la reine. Elle réfléchit quelques instants sur ce que ]ui promettait cet entretien, et frémit malgré elle de ce qu'elle pouvait attendre d'une soumission si menaçante.
— Je servirai la reine comme elle le veut, pensait le cardinal Mazarin, mais elle perdra sa puissance.
Il a tenu parole.
Marie était préparée aux avis, aux sermons de son oncle par tout ce qu'elle avait déjà entendu de la bouche de la reine. D'ailleurs, rien ne pouvait ajouter à la sévérité de sa propre résolution. Elle parla la première au cardinal de la nécessité de s'éloigner du roi, et fut très-étonnée de le ..voir combattre cet acte de raison. Il prétendit que c'était faire un éclat inutile; que c'était risquer de porterie roi à quelque extrémité, car, malgré la lettre que Marie voulait lui écrire, le roi croirait toujours qu'elle obéissait à une volonté despotique ; enfin son avis fut qu'il vallait mieux qu'elle se dit malade pendant quelques jours, pour donner aux personnes qui la dirigeaient le temps de choisir le parti le plus sage à suivre.
Marie chercha en vain le véritable motif qui dictait ce conseil ; mais elle s'y conforma sans peine. Rester près du roi, même sans le voir, c'était encore du bonheur.
Deux jours se passèrent sans qu'un message du roi vînt la consoler de sa retraite. Il était évident pour elle que la reine avait obtenu de son fils la même soumission qu'elle-même subissait, et elle se livra bientôt à tout le désespoir d'être abandonnée. Quand l'orgueil n'est plus soutenu par l'effet du sacrifice, quand il n'est
plus là personne pour nous plaindre ou nous admirer, quand on se voit seul à seul avec le malheur qu'on pouvait éviter,, c'est alors que le découragement s'empare de l'âme la plus forte.
Le cardinal Mazarin avait fait promettre à sa nièce de ne pas sortir de chez elle jusqu'à ce qu'il fût revenu la voir. Les personnes de son service avaient eu seules la permission de l'approcher. Chaque fois qu'elle avait tenté de les interroger sur ce qui se passait dans L'archevêché où logeaient Leurs Majestés, ainsi qu'elle et son oncle, on lui avait répondu avec embarras. Elle ne doutait pas qu'il ne se passât quelque grand événement dont on lui faisait mystère. Son anxiété était au comble. Elle allait d'une fenêtre à l'autre de son appartement pour voir si elle n'apercevrait point dans ie jardin quelqu'un dont elle pourrait interpréter l'air triste ou joyeux ; mais il était déjà tard, et l'heure de la promenade était passée. Du reste, il régnait un profond silence dans les cours du palais épiscopal. Elle n'entendait même ouvrir aucune des portes de l'appartement du roi, qui se trouvait au-dessous du sien. Nulle voix ne retentissait dans les longs corridors.
— La cour serait-elle partie, pensa-t-elle? Serais-je ici exilée, prisonnière ? Mon oncle aurait-il consenti ?. . Mais non, la douleur m'égare. La reine elle-même n" serait... Elle sait qu'il m'aime,... qu'il saurait me défendre... me venger...
Alors Marie, retombant dans l'accablement du désespoir, se croyait calomniée, trahie, et passait ainsi d'un su..p'ice à un autre, sans pouvoir prendre un instant de repos.
L'horloge venait de sonner une heure après minuit;