E MANGIN
Marie, les yeux fatigués de larmes, traçait sur le papier des mots sans suite, tantôt adressés au roi, tantôt à la reine. C'était des plaintes, des reproches, un adieu éternel... Son âme s'épanchait en se livrant à toute l'éloquence de la douleur. Elle n'a plus de doutes : son malheur est accompli. Alors les partis les plus extrêmes lui viennent à l'esprit ; elle attend les premiers rayons du jour pour les mettre à exécution. Rien ne lui semble impossible pour sortir de l'anxiété qui la tue... mais son cœur oppressé bat tout à coup avec violence... Elle a entendu ouvrir la porte du salon qui précède sa chambre... Une autorité supérieure peut seule avoir obtenu de ses gens la permission d'entrer chez elle à cette heure... C'est son oncle, ou c'est le roi... Le roi !... Ah ! dans quel trouble cette pensée la jette... un tremblement s'empare de ses membres; elle veut se lever... fait quelques pas... et retombe sur le parquet, respirant à peine.
Une femme la secourt, la presse sur son sein la baigne de ses larmes.
C'est la reine, pâle, haletante, les yeux égarés, c'est la reine qui lui crie :
— Ah! reviens,... suis-moi, il te demande... il se meurt.
Et secouant Marie que la stupeur rend immobile, elle l'entraîne avec violence vers l'escalier qui descend chez le roi. Marie, qui se croit sous l'influence d'une apparition funeste, suit en chancelant les pas précipités de la reine. Elles arrivent à une petite porte de communication, et bientôt les cris d'un délire affreux parviennent à son oreille ; mais, à travers ces mots de carnage, de mort, elle entend le nom de Marie.
MARIE DE MANGINI '35
— La voilà, s'écrie la reine; la voilà, cher Louis,
calme-toi...
Mais la fièvre ardente qui circule dans les veines du roi ne lui permet pas de reconnaître celle qu'il appelle à grands cris. 11 repousse les soins de sa mère, l'accable de noms odieux, l'accuse d'avoir assassiné Marie... Le désespoir de la reine, plus que l'état du roi, apprend à Marie dans quel danger il se trouve. Elle se prosterne près du lit, s'empare de la main du malade, la couvre de baisers, de pleurs. Ses sanglots sont entendus. Ses lèvres glacées par la terreur ont tempéré le feu de cette main brûlante ; un moment le calme semble succéder au délire. Le roi se penche vers celle qui tient sa main, lui sourit : il la nomme et tombe aussitôt en faiblesse.
La reine appelle à grands cris Vallot, qui écrivait l'ordonnance d'une potion dans la chambre voisine. Il accourt, et, loin de s'alarmer de l'évanouissement du roi, il le regarde comme l'effet d'une crise salutaire ; mais, ne pouvant se dissimuler le danger du malade, il requiert l'assistance d'autres médecins, et se répand en plaintes sur l'imprudence qu'a faite le roi de braver tant de fatigues, et de passer des matinées entières, par une chaleur excessive, dans les plaines de Wardick, où l'air était pestilentiel par la quantité de corps morts restés sur le champ de bataille, et à peine recouverts. Ces mots funèbres de fièvres pestilentielles, d'épanchement au cerveau, étaient autant de coups mortels portés au cœur de Marie. Cédant à cet attrait fatal qui nous rend avides d'apprendre ce qui doit nous ôter tout espoir, elle se lève pour écouter
de plus près les arrêts du docleur. Mais il lui fait signe de rester près du roi.
— Vos soins nous sont nécessaires, dit-il; la reine a déjà veillé la nuit dernière; il faut que Sa Majesté prenne quelques moments de repos. Elle a confiance en votre prudence, votre zèle : vous seule pouvez la remplacer ici.
A celte ordonnance, si charitable pour elle, Marie sentit ses yeux mouillés des pleurs de la reconnaissance. EHe retourna au chevet du malade, reprit sa main qu'elle pressa doucement; lui parla à vràxhasse, le conjura de lever un instant ses yeux sur elle. Mais l'excès du mal avait suspendu sa pensée. Le roi ne sortit point de son accablement, et, sans l'oppression qui gonflait sa poitrine et mesurait en sons plaintifs les battements de son cœur, on aurait pu croire qu'il n'existait plus.
Cependant le délire, les convulsions avait cessé... C'était le miracle dû à la présence de mademoiselle de Mancini, à ce que prétendait le docteur. Aussi fut-il décidé qu'elle ne quitterait point le malade, tant qu'il serait en danger.
Peu de temps après cette décision adoptée par la reine, qui ne voyait plus dans Marie que l'ange sauveur de son fils, le pourpre se déclara. Le docteur se crut obligé d'avertir la reine que cette maladie était contagieuse. Alors l'entrée de la chambre du roi fut interdite à Monsieur, et tous les gens de la cour que leur service n'obligeait pas à rester à l'archevêché se dispensèrent d'y venir. lis firent preuve en cette occasion d'une personnalité scandaleuse. La maladie du roi prenait chaque jour un caractère plus effrayant, et les
médecins paraissaient garder peu d'espoir. On vit alors cette foule de courtisans, plus fidèles au pouvoir qu'à l'honneur, s'éloigner de l'appartement du roi mourant, pour assiéger les antichambres de Monsieur et se courber des premiers devant le front qui allait, pensaient-ils hériter de la couronne.
Le danger fut tel au sixième jour de la maladie, que le cardinal Mazarin, n'osant rien espérer de Monsieur, envoya, pendant la nuit, enlever les meubles, les tableaux, les trésors que renfermait sa maison à Paris, pour les faire cacher dans les souterrains du château de Yincennes. Puis il chercha à se rapprocher du maréchal Duplessis, gouverneur de Monsieur, et du comte de Guiche, favori du prince, dans l'espérance d'être mieux traité, si le malheur que tout faisait présager se réalisait.
Jusque là, Marie, soutenue par sa confiance en Dieu et la ferveur de ses prières, n'avait pas senti faillir son courage ; mais en apprenant les démarches de son oncle auprès du comte de Guiche, la mort du roi.,, cette mort qui serait aussi la sienne lui apparut, pour la première fois, un comme coup inévitable.
Une sorte de férocité, dont l'amour seul est capable, lui fit envisager un moment ce malheur sans frémir. Quelque chose l'avertissait qu'il en était un plus cruel encore. Dailleurs, se flatter de ne pas survivre à ce qu'on aime est une exaltation qui a sa volupté comme celle du martyre. Tant qu'une peine peut s'accroître, on y résiste. La fatigue des soins, la terreur de l'événement qui menace, rien n'abat les forces tant qu'on se sent utile ; mais que faire de cette vie de culte, de dévouement, grand Dieu, lorsque l'idole est brisée !
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Quel tableau à la fois touchant, religieux et philosophique que celte chambre royale, où le jour pénètre à peine, tant les yeux affaiblis du malade en redoutent l'éclat! Uo roi jeune et beau, luttant contre la mort, sous les rideaux chamarrés d'or et de perles qui décorent son lit de souffrance ; à côté, sur la marche du prie-Dieu, une vieille reine en pleurs, prosternée aux pieds du Christ, et lui promettant toute une vie d'expiation pour prix de la vie de ce fils adoré, son espoir et sa gloire; caché derrière les pentes de ce lit pompeux et funèbre, un vieillard abattu sous le poids d'un revers plus cruel que ceux dont son habileté l'avait fait triompher ; un prêtre avide, ambitieux, qui voit se tarir la source où il puisait sa fortune et sa puissance ; plus loin, un médecin regardant sa montre pour savoir s'il est temps de donner au malade le calmant qui n'agit plus, et, dans le fond de son âme. bien moins occupé de la mort du roi que de ce qu'il en doit résulter pour lui-même; il lui donne des soins distrait par la crainte d'encourir les reproches de la reine-mère, et surtout par celle de perdre la conQance du successeur de Louis XIV.
Le valet de chambre, serviteur zélé, attaché au jeune roi comme un chien à son maître, fait son service machinalement, car il ne garde plus d'espérance. Les discours des médecins, qui causent entre eux devant lui, comme devant un meuble, lui ont appris que le ma-
Jade ne doit point passer la nuit. Le malheureux ne pense qu'à comprimer les sanglots qui l'étouffent. Ses yeux se portent alternativement sur son maître et sur mademoiselle de Mancini. Il lui semble qu'elle seule comprend sa douleur. Et pourtant aucun signe ne révèle ce qu'elle souffre. Le bras passé sous la lète du mourant, elle l'attire doucement sur son sein.Elleépie sur ce front pâle le retour des rougeurs, dont la disparition subite a causé le danger ; elle épie dans ces yeux sans regard une lueur d'existence; elle aspire le souffle brûlant qui s'exhale de cette poitrine dévorée par la fièvre et frémit d'entendre cesser le bruit de cette respiration convulsive.
Pendant ce temps, le salon attenant à cette chambre de deuil, ce salon qui ne pouvait contenir la foule des courtisans peu de jours avant, est désert ; quelques seigneurs de la cour y viennent de loin à loin lire le bulletin déposé sur la cheminée; il n'est visité souvent que par madame de Fienne, amie intime de madame de Choisy, toutes deux à la tète de ce qu'on appelait la cabale de Monsieur, bien que ce prince en ignorât l'existence, car nulle action de sa part, ni aucune relation des faits de cette époque ne laissent supposer que le désir d'hériter de la couronne l'ait détourné un instant de ses sentiments fraternels. Son aversion pour le travail et son goût pour les plaisirs rendent cette assertion fort croyable.
Moins il était agité du désir de régner, plus ses favoris étaient impatients de le voir tout puissant, tant ils se flattaient de gouverner sous lui ; déjà les plus zélés se disputaient l'honneur de le saluer roi le premier; et pour être plutôt instruite du moment où commencerait
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le nouveau règne , madame de Fienne , sous prétexte d'une grande sensibilité pour l'état où se trouvait le roi, venait d'heure en heure, au milieu de la nuit, regarder, couchée par terre, à travers La . ce qui
se passait dans la chambre du malade. Un soir, la nourrice du roi l'ayant aperçue, vint la dénoncer à la reine; celle-ci, outrée de colère, se leva en disant qu'elle allait faire jeter madame de Fienne par la fenêtre. Le duc de Créqui la retint, et madame de Fienne eut le temps de fuir.
Plus d'espoir! il est perdu! On ne s'abordait que par ces mots; en effet. Louis XIV avait reçu les sacrements sans avoir repris connaissance, et les prêtres, qui remplaçaient les gens de la cour dans les appartements du roi, faisaient déjà retentir, de leurs prières funèbres , ces murs encore parés des ornements de la dernière fête royale.
Cette nuit, que les médecins regardaient comme la dernière du malade, était déjà fort avancée: ils s'étaient retirés dans le cabinet du roi, sous prétexte de ne pas échauffer sa chambre, car l'air était pesant et le ciel couvert présageait un orage. Accablée par la fatigue et l'insomnie, la reine venait de s'assoupir dans son fauteuil. Marie et le valet de chambre du roi veillaient seuls près de lui. Là régnait un morne silence, lorsqu'un léger bruit fait tressaillir Marie. Elle voit s'entrouvrir la petite porte qui donne sur l'escalier de service. Une femme lui fait signe de se taire, et de venir à elle : c'est la nourrice du roi. Marie n'hésite pas à lui obéir; et, s'éloignant à pas muets du lit du jeune agonisant, elle suit la nourrice avec empressement, car elle a cru voir briller dans ses yeux un rayon d'espérance. Arri-
vée à la petite chambre où loge la nourrice, Marie aperçoit un homme singulièrement vêtu, portant une perruque de docteur, sur un habit de paysan endimanché.
— Il assure qu'il peut le sauver, dit la nourrice en montrant cet homme, il dit que la maladie du roi est la même que celle des deux officiers qui étaient à Mardick, et qu'il a guéris. Faites-lui voir mon pauvre enfant, ajoutait-elle en pleurant. Si c'est le bon Dieu qui nous l'envoie, il nous le rendra.
— Est-il bien vrai, s'écria Marie; vous pourriez le sauver?
— Je n'en réponds pas, ma bonne demoiselle, dit l'empirique, mais je suis connu dans Abbeville par plusieurs cures miraculeuses, et j'arrive en toute hâte pour offrir mes services à la reine. J'ai entendu dire que tous vos médecins jetaient le manche après la coignée, et je me suis dit comme ça : Puisqu'ils ne savent qu'y faire, je puis bien me présenter.
— Venez, dit Marie en l'entraînant dans la chambre du roi; faites silence pour ne pas éveiller la reine.
Puis allant fermer doucement la porte du cabinet, pour empêcher qu'on ne vint les troubler, elle conduisit le médecin ambulant vers le malade.
A peine l'eùt-ii examiné avec attention, que, s'asseyant familièrement sur le lit, il s'écria :
— Voilà un garçon bien malade, mais il n'en mourra pas.
Ces mots, qui retentissent au cœur de la reine, la réveillent en sursaut. Elle croit entendre un oracle du ciel ; puis l'aspect de cet inconnu lui fait présumer qu'elle rêve.
— Ii n'en mourra pas, vous dis-je, îvpéte-t-il en délayant une poudre dans une cuillerée d'eau et en la faisant avaler au malade. Si je vous ments, ajoute ce singulier docteur, eh bien, vous ferez de moi ce que vous voudrez ; mais, si je vous prouve que vos médecins de cour n'ont pas le sang commun, que direzvous?
— Ah! mon ami, s'écrie la reine, sauvez-le, et tout ce que je possède est à vous.
— Ah bien oui, je n'en demande pas tant, dit l'empirique; seulement je ne serais pas lâché de changer ma vieille rosse contre un bon petit cheval.
En parlant ainsi, sans être intimidé par le rang de son malade ni par tout ce qui L'entourait, il avait tiré un flacon de sa* poche, et il frottait les tempes et le sein du roi. Traitant mademoiselle de Mancini comme une véritable sœur du pot, il lui recommandait la préparation des sinapisme qui devaient ramener la chaleur aux pieds glacés du malade. C'est elle seule qu'il choisissait pour l'aiLler dans ses soins, et Marie le secondait avec un zèle ingénieux, car l'esprit sert cà tout. Cet homme bizarre, dont le peu d'usage et le manque d'éducation ne prouvaient pas en faveur de sa science, lui inspirait pourtant cette sorte de confiance imbécile qu'on a d'ordinaire pour les gens qui paraissent sûrs d'eux. La sécurité se gagne comme l'inquiétude, et le calme avec lequel il donnait ses soins au malade, la manière simple et assurée dont il en prédisait l'effet, agissaient également sur la reine et sur Marie; elles ne faisaient pas la moindre objection à tout ce qu'il ordonnait. Accoutumées aux hésitations des médecins de la cour, que la crainte de se compromettre empêchait
de hasarder aucun remède violent, elles avaient pour les décisions au charlatan tout le respect qu'impose une forte volonté.
Cette confiance ne fat point déçue; à l'heure prédite par lui, il survint une crise bienfaisante qui rendit la respiration plus libre et ramena les rougeurs sur la peau. Le malade était sauvé I Mais comme ce miraculeux docteur avouait lui-même être plus fort dans les moments de grand danger que capable de suivre les progrès d'une cure, il se résigna sans peine à laisser tout l'honneur de celle-ci aux docteurs en titre de Sa Majore.
A ce mot « il est sauvé, » prononcé sans faste, mais avec conviction par l'empirique, la reine se jeta dans les bras de Marie en la bénissant d'avoir rendu la vie à son fils.
— C'est à elle que nous le devons, s'écriait Marie en montrant la nourrice, tandis que celle-ci embrassait de toutes ses forces l'empirique et lui prodiguait tous les noms qu'on ne donne qu'aux saints.
C'était un délire général que le malade seul ne partageait pas, car, dans l'excès de sa faiblesse, sa pensée sommeillait encore.
Cependant Marie était impatiente de voir confirmer par les gens de l'art la résurrection prédite par le charlatan; elle l'engagea à passer chez la nourrice, où il devait rester caché jusqu'au moment où il serait bien reconnu que le roi était hors de danger, puis elle fit rentrer les médecins dans la chambre du roi, et chacun d'eux, frappé de l'amélioration de l'état du malade, ne manqua pas de l'attribuer à la potion qu'il lui avait fait prendre la veille ; tous se réunirent pour affirmer à la
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reine que son fils était sauvé, et pour ordonner de maintenir le plus grand calme autour de lui.
La reine, plus tranquille, consentit enfin à aller chez elle prendre quelque repos. Marie vint se replacer au chevet du roi ; elle n'osait croire encore que le ciel eût exaucé sa prière.
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S'il est un moment de bonheur capable de racheter toute une vie de souffrance, c'est celui où l'on se sent renaître par et pour l'amour. Qu'on s'imagine, si cela est possible, le réveil de Louis XIV, en proie depuis plusieurs jours à toutes les tortures de l'âme et du corps, désespéré par l'idée d'être à jamais séparé de celle qu'il aime, et l'apercevant là, près de son lit de douleur, ses beaux yeux fixés sur lui, sa bouche lui souriant avec amour, toute sa physionomie lui commandant l'espérance; quel rêve enchanteur!... quelle vision angélique !
— Marie ! dit le roi d'une voix à peine articulée. Et Marie, au son de celte voix qui semblait s'exhaler de la tombe, éprouve une joie au-dessus de ses forces; ses yeux se ferment, sa respiration s'arrête, elle reste sans mouvement.
Alors Je malade ne doute plus que cette vue si douce ne soit une apparition, un mirage de la fièvre. Mais cet être immobile, insensible à sa voix, ce fantôme adoré, il voudrait s'en approcher; il se soulève avec effort, il veut de sa main maigre et tremblante tou-
cher cette belle main inanimée qui pèse sur les dentelles de son couvre-pied, mais il retombe aussitôt sur son oreiller, haletant, le front couvert d'une sueur froide, et sentant s'évanouir le peu d'existence qu'il a reconquise.
Cependant le bonheur qui les accable agit en dépit du trouble de leurs esprits. Les joies de l'àme triomphent si facilement des souffrances du corps! Marie retrouve bientôt la force et la pensée, mais la reconnaissance d'un cœur religieux est le premier sentiment qu'elle éprouve, elle se précipite à genoux et remercie Dieu de lui rendre la vie de celui qu'elle adore.
Aux accents de cette prière passionnée, Louis ne doute plus. C'est bien Marie dont les pleurs de joie inondent la main qu'il lui tend ; c'est sa voix qui l'appelle, c'est son amour qui l'arrache à la mort. 0 douce résurrection! ô moment ineffable!...
— Revivre pour être aimé!...
La reine, trop heureuse pour dormir longtemps, revient bientôt s'assurer que ce retour à la vie n'est point une illusion; mais à peine le roi l'a-t-il aperçue que, se rappelant la sévérité de sa mère pour Marie, il repousse involontairement ses caresses.
— Ah! bénie soit la reine, s'écrie aussitôt Marie r c'est à elle que je dois le bonheur de vous soigner. Et le roi, repentant des larmes qu'il voit dans les yeux de sa mère, lui tend ses faibles bras.
C'est alors seulement qu'elle se livre à la joie de retrouver son fils.
Mais mademoiselle de Mancini, à qui les médecins ont confié l'exécution de leurs ordonnances, ne permet pas au roi de parler ni d'écouter davantage. Son auto-
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rite n'emploie qu'un mot pour se faire obéir, mais c'est un talisman infaillible.
— Si Ion ne m'obéit pas, dit-elle au roi, je sors d'ici.
Et cette menace a toujours le même succès.
Dès que la reine n'a plus d'inquiétude sur le danger du roi, elle charge le prince de Marsillac d'aller porter cette bonne nouvelle à Monsieur. Et le duc de La Rochefoucault réclame la faveur d'accompagner son fils dans cette agréable mission.
— J'y consens, cKt la reine, à condition que, pendant que votre fils portera la parole, vous observerez un peu l'effet de cette nouvelle sur le visage de madame de Fienne et de madame de Cboisy; car pour Monsieur, je connais son cœur et je ne doute pas de la franchise de sa joie.
Ce fut en effet quelque chose de remarquable que la stupeur de cette cour ambitieuse en apprenant le miracle qui renversait toutes ses espérances : excepté Monsieur, l'on peut affirmer que tous ceux qui se trouvaient dans son salon furent frappés de cette nouvelle comme d'un arrêt du ciel lancé contre eux; il est vrai que, pour les moins discrets sur tout ce qu'ils attendaient de la mort du roi, l'exil était certain; on devinait que la reine serait implacable. C'est à ceux-là principalement que le duc de La Rochefoucault racontait, avec le plus de complaisance, tous les détails de la cure surprenante qui rendait le jeune roi aux vœux de toute la France.
C'est une bonne fortune pour les esprits tant soit peu malins que de pouvoir exercer leur malice sur la turpitude et l'ambition déconcertées; provoquer des
actions de grâces d'une bouche qui voudrait maudire; forcer l'envieux, qui enrage, à sourire au bonheur de son riva1., le contraindre à des félicitations quand le deuil est dans son cœur pervers, c'est un châtiment que le moins méchant des hommes aime à infliger, et c'était, il faut l'avouer, un vrai plaisir pour M. de La Rochefoucault : il est si rare de pouvoir être malin innocemment.
Des courriers furent aussitôt expédiés à Paris et dans toutes les provinces; ils arrivèrent au moment où le peuple, prosterné devant le saint-sacrement, demandait à Dieu la vie de son jeune roi : cette résurrection n'était pas encore certaine , que déjà les gazettes s'évertuaient en actions de grâces et disaient :
« Enfin, le ciel s'estant contenté des appréhensions de la France pour la personne du meilleur et du plus grand monarque qu'il lui ait jamais donné, comme il l'a autrefois accordé à ses vœux, l'a rendue à ses prières et à ses larmes; et l'entière convalescence de Sa sté estant à cette première des monarchies un sujet de la plus parfaite joie qu'elle puisse avoir, l'allégresse qu'elle cause parait d'autant plus grande en celle-ci, qu'elle a l'honneur de posséder à présent ce glorieux prince et qu'elle lui a servi de séjour depuis l'ouverture d'une campagne qui a déjà ajouté tant de célèbres avantages à ceux qu'il avait remportés sur ses ennemis dans les précédente?. Ainsi chacun, bannissant la tristesse que l'on voyait y régner de toutes parts, témoigne une pleine sagesse d'un si heureux changement; mais surtout la plus excellente des reines et la plus tendre des mères, qui. ayant lait des choses extraordinaires pour obtenir une guérison si précieuse,
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en a des transports de joie dont personne ne peut être capable que cette bonne princesse. »
Ainsi, l'obscur médecin qui avait sauvé le roi, et la personne qui, après lui, avait le pli> bué à le rendre à la vie, ne furent même pas cités. Voilà comme de tout temps les gazettes ont écrit l'histoire.
Tout le monde sait être sérieusement malade, et il n'y a pas grand mérite à se soumettre lorsqu'on est sans force. Mais c'est quand cette force se ranime lentement et qu'on revient à tous les goûts de la vie sans pouvoir en satisfaire aucun, que l'on tombe dans l'ennui et qu'on a besoin d'être soigné par ceux qu'on aime, pour supporter avec résignation les lenteurs de la convalescence. Ces jours de langueur, les plus cruels à passer après un grand danger, furent autant autant de jours de bonheur pour Louis X1Y : Marie en charmait tous les moments par une conversation à la fois tendre et piquante, et par des lectures intéressantes. C'est alors seulement que le roi commença à connaître nos richesses littéraires et plusieurs des auteurs qui illustrent l'Italie. C'est eu l'initiant ainsi aux délices de la poésie, aux leçons amusantes de l'histoire, qu'elle inspira à Louis XIV le désir d'encourager les écrivains de son siècle, et la volonté de les protéger contre l'envie et le fanatisme.
Le cardinal Mazarin , que ces lectures contrariaient
beaucoup, les interrompait le plus qu'il pouvait par des caquets de cour, dont la reine s'amusait toujours. Ils avaient alors plus d'intérêt que jamais, car ils portaient sur les actions ou les discours des personnes qui s'étaient prononcées sans aucune prudence sur ce que la mort du roi devait leur rapporter.
Prince ou particulier , la conversation des convalescents porte toujours moins sur les preuves d'intérêt qu'ils ont reçues pendant leur maladie que sur les oublis ou les marques d'indifférence des personnes de leur connaissance. Excepté pour la comtesse de Soissons , qui s'était contentée d'envoyer ^demander des nouvelles du roi sans jamais en venir chercher ellemême , procédé que le roi ne lui pardonnait pas, il montrait fort peu de rancune pour ce qu'il appelait ses infidèles. Mais le cardinal Mazarin,que cette indulgence contrariait, et qui était bien aise d'avoir un prétexte de sévir contre les amis du cardinal de Retz, affecta de prendre le parti du roi plus que le roi lui-même, et lui fit signer l'exil de M. et madame de Brissac, du marquis de Gerzé, du président Pérot, de la comtesse de Fienne; et madame de Choisy, malgré sa grande faveur auprès de Monsieur , reçut de la reine l'invitation de se rendre dans son château, en Normandie. Cette dernière était accusée d'avoir écrit une lettre pendant le danger du roi, où elle se félicitait d'échapper enfin à la puissr.r.co de la reine et du cardinal , et cela dans des terme? fort injurieux pour tous deux. Le jeune comte de Gu^he se trouvait, disait-on, mêlé dans cette affaire ; mais mademoiselle de Mancini prouva que la blessure de M. de Guiche l'ayant retenu lui depuis la journée des Dune:^ il n'avait pu as-
sister à aucune des réunions , qui avaient eu lieu chez les chefs de la cabale, et le cardinal le raya de sa liste d'exil.
— Que m'importent ces ingrats, disait Louis XIV en pressant la main de Marie. Vous m'avez vengé d'eux en me rendant la vie.
— Comme je n'ai pas fait seule ce miracle, reprit en riant Marie, je prie Votre Majesté de m'aider à récompenser celui qui, après le ciel, y a le plus contribué; et je la conjure de me laisser choisir pour cela un des meilleurs chevaux de ses écuries, car le riche présent que la reine a fait à votre sauveur anonyme a sans doute dépassé ses vœux sans les satisfaire : il n'emploiera pas son argent a remplacer sa rosse, j'en suis sûre, et c'est pourtant tout ce qu'il désirait. Aussi je lui ménage une belle surprise en vous volant un cheval pour lui. Comme il sera fier de monter le coursier d'un roi !
— Et que je serai heureux de lui rendre cette joie, s'écria le roi; je lui en dois tant !
L'empirique reçut de la part de mademoiselle de Mancini un beau cheval avec une selle de velours dont les arçons étaient remplis de louis d'or. Il usa de ce présent avec reconnaissance, sans jamais s'en vanter. Et l'on appelait ce brave homme un charlatan !...
Dès que les médecin.-- t le roi en état de sup-
porter le mouvement de la voiture, la cour se mit en marche pour Compiègne. Marie monta dans le carrosse du roi avec la reine : personne ne fit la moindre observation à ce sujet, tant on était persuadé que le roi n'en aurait accueilli aucune, et que la présence de
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mademoiselle de Mancini lui était devenue indispensable.
Il est certain qu'indépendamment de l'amour qui l'unissait à elle, nulle présence n'aurait pu lui être plus agréable. L'esprit varié de Marie lui fournissait toujours le genre de conversation qui convenait, que l'on fût gai ou mélancolique ; c'était une longue suite d'observations profondes, fines ou plaisantes; une richesse d'instruction mêlée à d'amusantes futilités; un désir d'intéresser, déplaire, caché sous une abnégation complète de soi-même; une vivacité impérieuse jointe à une coquetterie enfantine : tout cela avait un charme extrême, et le roi s'y livrait avec délices.
En jouissant elle-même de toutes les séductions de cet esprit charmant, la reine ne s'étonna plus de l'empire que Marie avait sur le roi; mais elle s'effraya bien davantage de la difficulté de modétier, de soumettre à la raison un sentiment fondé sur tant de qualités et d'agréments.
C'est au bruit des cloches sonnant le Te Deum que le roi traversa toutes les villes et villages avant d'arriver à Compiègne, où l'évêque de Soissons et les notables de tout le canton lui réservaient une réception pompeuse. Les chemins étaient couverts de gens du peuple qui criaient Vive le roi! et l'histoire a beau démontrer la vanité des vivat populaires, ils seront toujours une harmonie céleste pour l'oreille des rois. Sans penser que son frère aurait obtenu les mêmes hommages s'il était rentré à Paris comme son successeur, Louis XIV s'enivrait du bonheur de se voir ainsi chéri de son peuple; et, sans se demander ce qu'il avait fait pour mériter tant d'acclamations, il en jouis-
sait comme d'un bénéfice attaché à l'état de roi : au fait, ce n'était pas antre chose.
Avant d'arriver à Compiègne, le roi s'arrêta à Mouchy, où la marquise d'Humières eut l'honneur d'offrir une collation à Leurs Majestés.
Peu de jours après l'arrivée du roi à Compiègne, les échevins de Paris vinrent au nom de la grande ville lui témoigner l'impatience que les Parisiens avaient de le revoir, après avoir été menacés de perdre un si bon roi, et demander à quelle époque ils pouvaient espérer son retour à Paris.
— Le jour de l'Assomption, répondit le roi j'irai remplir le vœu de mon père : je suivrai la procession ; je recevrai le parlement et les autres corps de l'État; je visiterai les malades dans la galerie du Louvre ; j'assisterai au feu de joie, à l'hôtel de ville ; on dansera sur toutes les places publiques ; enfin, je veux célébrer mieux que jamais la fête de Marie.
Les échevins saluèrent comme s'ils avaient compris, et revinrent en hâte donner des ordres pour que les désirs du roi fussent satisfaits et dépassés, s'il était possible.
Cette fête, offerte au roi et dédiée par lui à Marie... de Mancini, fut à la fois brillante et-joyeuse. L'absence du cardinal Mazarin, qui s'était rendu auprès du maréchal de Turenne, semblait ajouter plus d'élan à la joie publique. Cette fois, on ne craignnit pas qu'il prît sa part des acclamations; et le peuple, qui se laissait gouverner par lui sans l'estimer ni l'aimer, paraissait content de n'avoir pas à lui donner des bénédictions feintes.
La reine eut beaucoup de peine cà convaincre son fils