XII
Le 26 juillet 1569, Monsieur, Madame et Mademoiselle partirent avec le roi pour Fontainebleau. Le 28, M. de Pomponne, ministre secrétaire-d'état, alla, au nom du roi, remettre la procuration du roi d'Espagne au prince de Gonti, et les dispenses du pape au cardinal de Bouillon, qui, en qualité de grand aumônier de France, devait faire la cérémonie du mariage. 11 le prévint que celle des fiançailles aurait lieu, dans le grand cabinet du roi, le surlendemain, veille du jour de la noce royale ; et l'on disposa tout pour que rien ne manquât à l'ordre et à la magnificence de ces deux solennités.
M. le Dauphin ne devait arriver à Fontainebleau qu'au moment de se rendre chez Mademoiselle pour la mener chez le roi; car l'étiquette voulait que ce fût lui, premier prince de la couronne, qui conduisît sa cousine à l'autel.
— Se pourrait-il? s'écria la princesse, en lisant le programme du maître des cérémonies. Quoi! c'est lui!... lui! qui va me livrer à l'exil ! C'est de sa propre main qu'un autre va me recevoir... Et il en aura le courage! Ah! cet amour qu'il m'a juré, cet amour qui faisait ma vie, il n'était que dans mon cœur! le sien ne l'éprouva jamais. Eh quoi? dans cet affreux moment où le plus effrayant avenir s'offre à moi, je perds tout, jusqu'aux rêves du passé!...
Pendant que Mademoiselle s'abandonnait ainsi à ses tristes réflexions, elle vit, de ses fenêtres, mademoiselle de Fontanges courir seule et d'un air égaré, dans le parc, se dirigeant vers les bosquets, et regardant sans cesse si on ne la suivait pas.
C'était avant l'heure du lever; chacun occupé de son service, ne pensait point à s'aller promener, et particulièrement
les filles d'honneur de la reine ou de Madame, qui consacraient cette heure à leur toilette.
La princesse, supposant qu'une indisposition subite avait porté mademoiselle de Fontanges à vouloir prendre l'air, dit à madame de Saint-Gervais qu'elle aussi se sentait un violent mal de tête, et qu'étant obligée d'être en représentation pendant toute la soirée, elle désirait jouir auparavant de quelques moments de loisir. Il faisait un temps admirable, mais qui présageait une journée brûlante. Madame de Saint-Gervais fut la première à engager Mademoiselle à se promener pendant la fraîcheur du matin, et toutes deux se rendirent dans les jardins, accompagnées de deux autres femmes attachées au service de la princesse..
Au milieu d'une espèce de labyrinthe où aboutissait une petite allée tournante, bordée d'une haute charmille, la princesse aperçut mademoiselle de Fontanges assise sur un banc de gazon, ses cheveux en désordre, sa robe du matin à peine attachée, ses beaux bras sans être gantés exposés au haie ; elle est immobile, ses regards sont fixés sur le sable; elle n'entend rien... En vain Mademoiselle l'appelle; ce n'est qu'au moment où elle est en face d'elle que mademoiselle de Fontanges lève les yeux, tressaille, et veut s'enfuir. Mais la princesse la retient.
— Qu'avez- vous? lui dit-elle; pourquoi me fuir? ne suisje pas votre amie?...
-— Vous, Madame'.... répond Angélique d'i"^ voix tremblante.
— D'où vient l'agitation où je vous vois? vous aussi, seriez-vous malheureuse?
A cette question, madame de Saint-Gervais entraine discrètement les dames de la suite de la princesse dans l'allée du labyrinthe.
— Ah ! parlez, continue la princesse, confiez-moi le sujet du trouble où je vous vois.
102 MARIEtLOUISE D'ORLÉANS
— Jamais... non, jamais, répond mademoiselle de Fontanges en portant la main sur son front, comme pour chercher à rassembler ses idées.
— Serait-ce quelque nouvelle insulte de madame de Montespan? dit Marie-Louise. Ah! n'hésitez pas à vous en plaindre, je vous en obtiendrai justice; la soumission dont je fais preuve aujourd'hui vous répond du succès de la première grâce que je solliciterai. Ne craignez donc pas d'employer pour vous le crédit momentané qui me coûte si cher.
— Votre Altesse s'abuse... Je n'ai plus besoin d'aucune protection et l'affection... dont elle m'honorait...
Ici des larmes interrompirent Angélique; la princesse prit sa main, la serra tendrement.
— Vous pensez, dit-elle, qu'affligée de tant de chagrins, je ne puis m'intéresser au vôtre; c'est me faire tort, et m'enlever la seule consolation qui me reste, celle de vous témoigner...
— Ah! ne me plaignez pas! s'écria mademoiselle de Fontanges avec exaltation; je pleure, mais je suis heureuse!...
Il y avait dans la voix, dans le regard d'Angélique quelque chose de fébrile qui frappa la princesse. Le bonheur dont elle se vantait ressemblait au désespoir, tant il trahissait d'agitations pénibles; mademoiselle de Fontanges tremblait et souriait à la fois ; son cœur ne pouvait contenir l'abondance de ses émotions; c'était un mélange de douleur et de joie qui avait toutes les apparences du délire.
— Je ne vous comprends pas, dit la princesse; mais, sans vouloir pénétrer de force dans votre secret, peut-être mon amitié vous serait-elle utile dans l'agitation où vous êtes, et qui paraît troubler votre raison.
— Oui; la raison m'abandonne... et j'en rends grâce au ciel... Qu'en ferais- je aujourd'hui, que son cœur seul me reste?... Ah! madame, fuyez-moi... ne me demandez pas la cause de ma démence... Les anges tels que vous ne doivent
s'intéresser qu'aux amours des cieux... ils méprisent ceux de la terre... ceux que Dieu n'a point bénis... qu'il ne bénira jamais... Adieu... madame... adieu...
— Quoi? c'est dans le moment où j'avais l'espoir de vous attacher à ma personne, d'obtenir du roi la permission de vous emmener en Espagne, que vous me dites adieu pour toujours?
— Je ne saurais vous suivre, une puissauce invincible m'enchaîne ici... Il faut que j'y meure... Au nom de Dieu, ne me questionnez pas, madame... ne permettez pas que j'outrage la pureté, la sainteté de votre âme en lui confiant les tourments, les délices, les remords qui m'enivrent... Ce serait en vain que votre voix céleste tenterait de me ramener à la vertu, à ces nobles sentiments, à ce pieux sacrifice que j'aurais dû préférer atout... Mais, tant d'héroïsme n'est pas en mon pouvoir... Je ne suis plus digne de vos bontés, de cette alïection dont j'étais sifiôre... Abandonnez-moi, vousdis-je... ne laissez pas supposer aux méchants de cette cour que vous connaissez ma faiblesse... mon crime... Montrez-vous sévère... implacable... rompez tous rapports avec moi. Qu'ils sachent bien qu'en foulant aux pieds l'honneur de ma famille, le respect dû au noble nom de mon père et les principes religieux qu'il avait placés avec tant de soin dans mon âme, j'ai respecté du moins la vertu, la courageuse innocence dont vous me donniez l'exemple; qu'ils sachent que je vous ai caché mon trouble, mes combats, ma faute, mon bonheur... et pourtant ce bonheur il me coûtera la vie... je le sens... Vous me le pardonnerez alors... mais, d'ici là, n'en demandez pas le sacrifice... Dieu lui même ne l'obtiendrait point... C'est un enivrement, un délire d'être aimée... adorée de celui que tout le monde adore! une joie qui ne saurait être coupable tant elle est...
Qu'entends-je! s'écria la princesse. Elle aussi, n'a pu résister à l'amour du roi!... elle! dont la jeunesse, la candeur
devaient être respectées!... Malheureuse! avez-vous donc oublié le sort de madame de la Vallière, et ces tortures dont madame de Montespan vous offre chaque jour le spectacle douloureux? Avez-vous pu braver la honte, le mépris attaché à cet amour criminel?... *
— Qu'importent les tourments, le malheur qui me menacent? dit mademoiselle de Fontanges avec exaltation. Ne sont-ils pas payés d'avance par le bonheur qui m'enivre, par cet enchantement de ma pensée qui fait que je ne vois, que je n'entends que lui; qu'il est là, sans cesse présent à mes yeux, à mon cœur, que je me sens brûlée par ses regards, rassurée par ses serments, justifiée par son amour.... Non! il n'est point de chagrins, de regrets, de remords, qui puissent m'atteindre
tant qu'il m'aimera Et qu'ai-je à redouter, si je ne survis
point à son amour!
La princesse contemplait avec une sorte d'effroi cette fièvre d'amour, qui troublait une belle âme au point de l'aveugler sur ses torts, au point d'ériger son déshonneur, sa dégradation en noble sacrifice ! Cet exemple d'une passion insensée lui faisait faire un retour sur elle même ; en voyant où peut conduire la séduction d'un amour entraînant, elle excusait le Dauphin de ne point tenter de la détourner de ses devoirs et déplorait moins son ingratitude. D'ailleurs son imagination chaste et pure se refusait à croire qu'il fallût si peu de temps pour passer d'une vie tout innocente aux égarements les plus coupables ; elle espérait que dans l'excès de son délire, Angélique exagérait ses torts pour s'ôter à elle-même toute xcuse; et elle tenta de la convaincre de cette grande vérité chrétienne : qu'il n'est jamais trop tard pour revenir à la vertu.
La vertu ! répéta mademoiselle de Fontanges avec amertume, est-ce à vous, princesse, d'en vanter les douceurs! vous qui en êtes le modèle, et que le ciel accable de tant de peines pour prix d'une résignation sublime! vous qui lui
sacrifiez plus que la vie, quelle récompense attendez-vous !
— Aucune dans ce monde, répond Marie-Louise en pleurant, mais dans le choix du malheur, je préfère le mien au vôtre, car je ne saurais appeler autrement cette joie qui fait couler vos larmes; ce délire qui ressemble aux convulsions du remords. Pauvre amie !... oui, je vous plains encore plus que moi; oui, je reconnais que celui dont la politique ambitieuse me livre au désespoir, se montre encore plus cruel pour vous que pour moi, car il n'a détruit que mon bonheur!
— Oh ! ne l'accusez pas, s'écrie Angélique, moi seule suis coupable. Elevée dans l'admiration de toutes les qualités qu'il possède, éblouie par l'éclat qui l'environne, je n'ai pu le voir sans l'adorer; mon amour a devancé le sien, non, ce n'est pas un séducteur infâme; gardez-vous de lui donner un nom si odieux. Il a deviné ma faiblesse, voilà tout ; et je n'ai pas eu le courage de la nier. Ah ! ne soyez pas injuste envers lui, madame ; cessez de me plaindre, blâmez-moi, méprisez-moi, mais qu'il conserve votre estime.
En cet instant, madame de Saint-Gervais vint avertir Mademoiselle que le roi était chez Madame, qui les invitait toutes deux à suivre la chasse.
A ce nom du roi, mademoiselle de Fontanges tressaillit, se leva brusquement et disparut dans l'allée qui devait l'éloigner du château.
Mademoiselle, triste et rêveuse, revint au château à pas lents; puis en entrant dans l'appartement de Madame, ses yeux se fixèrent sur le roi avec une expression de mépris, de reproche, qui le déconcerta un moment. Mais se rappelant
IQK MARIE-LOUISE b'OIlLÉANS
bientôt le ressentiment de sa nièce contre la volonté royale, qui l'obligeait à se laisser couronner le lendemain, il s'expliqua ainsi le regard indigné de la princesse ; puis, tout à son amour, il ne pensa plus qu'à faire naître l'occasion de revoir le plus tôt et le plus longtemps possible mademoiselle de Fontanges.
La princesse s'excusa de ne pouvoir suivre le roi à la chasse, ayant des devoirs religieux à remplir avant la cérémonie des fiançailles qui devait avoir lieu le soir même. Le roi, sans l'avoir écoutée, fit un signe d'approbation, et dit à Madame de faire prévenir les personnes de sa suite, car il avait hâte de se rendre dans la forêt.
Un moment après, madame de Grancey vint dire à Madame que mademoiselle de Fontanges n'était point dans son appartement, et qu'on l'avait cherchée vainement dans le parc.
— Où peut-elle être, s'écria le roi avec inquiétude et en se levant, comme pour aller lui-même à la recherche de mademoiselle de Fontanges.
— Elle se sera sans doute égarée dans le labyrinthe, dit Madame; cette sorte de promenade empruntée à notre Allemagne, où. l'on n'est jamais pressé, est fort mal placée en France, où l'on n'a jamais un seul instant à perdre. Je suis sûre que la pauvre Fontanges se dépite au milieu de ce dédale qui la ramène toujours, malgré sa volonté, là d'où elle est partie. Ce sont de ces plaisirs imbéciles qui tournent en supplice.
— Si nous allions à son secours? dit le roi.
— Voici madame de Glérembault qui l'amène, dit madame de Grancey.
En effet, la maréchale, toujours la première à lire dans la pensée du roi, venait d'empêcher mademoiselle de Fontanges de rentrer chez elle avec le projet d'y rester toute la matinée, sous prétexte qu'elle avait la migraine. Madame de Glérem-
bault lui avait fepfé9enté que son absence serait fort I
pprétée; qu né en prendrait de l'humeur, et ftîfld s
moiselle de Fontanges, dans un trouble qui ne lui 00ftneitci!
lias de se conduire par elle-même, s'était laissé entraîner à suivre le couscil de la maréchale.
Ce fut un spectacle d'un grand intérêt pour les pereonnjs qui se trouvaient chez Madame, que l'entrée de mademoiselle de Fon langes ; il n'y a pas de secret impénétrable pour l'observation inquiète, obstinée des courtisans; leur fortune est attachée aux différentes phases ds la faveur. Celui qui le premier en pressent l'inconstance, peut tout espérer de la prodigalité de ri'iîidèle. et quel bon guide pour apprendre, pour deviner même, que la certitude de tourner à son p: 'it la faiblesse qu'on découvre.
L'empressement du roi à aller au-devant de mademoiselle de Fontanges, l'embarras de celle-ci, qui n'osait ni avancer ni lever les yeux; la manière moitié galante et moitié impérieuse dont le roi la conduisit au siège qu'elle n'aurait osé choisir, et qui se trouvait presque au niveau de celui des princesses, tous ces riens mirent si bien la cour dans la confidence du triomphe de Sa Majesté et de la future puissance de mademoiselle de Fontanges, que les ambitieux imitèrent l'indiscrétion des amants, et formèrent bientôt un cercle d'adulateurs autour de la divinité nouvelle.
Cette adoration spontanée redoubla le trouble de mademoiselle de Fontanges; mais en lui donnant l'assurance que son secret était connu de tous, en lui ôtant tout espoir de cacher sa honte, elle lui donna le courage d'affronter le mépris, non par celte audace qui n'appartient qu'aux âmes perverties, mais en se livrant à toute l'exaltation d'un amour vrai. C'est ainsi que la pénétration dispense du mystère. Le souvenir de madame de Montespan et de ce que l'on devait craindre de son caractère vindicatif ne vint pas même à l'idée de Louis XIV tant il était enivré des charmes de sa nouvelle conqué'e;
aussi ne fit-il point attention à l'air sévère que prit Madame lorsque, après lui avoir offert son bras pour la conduire vers la calèche qui les attendait, il se pencha vers mademoiselle de Fontanges et lui dit :
— Vous nous accompagnerez, n'est-ce pas? sinon la chasse serait malheureuse.
Angélique s'inclina en signe d'obéissance ; et aussitôt les plus grands seigneurs se disputèrent l'honneur de lui donner la main jusqu'au carrosse du roi. Placée à l'une des portières, son attitnde était si humble, que l'envie et la pruderie des autres femmes en paraissaient déconcertées ; elles ne concevaient pas qu'on fût si honteuse d'un tort dont elles eussent été fières. Les plus spirituelles lui pardonnaient d'être aimée du roi, par le plaisir qu'elles ressentaient de le voir enfin dégagé de madame de Montespan, et par l'espérance que leur donnait cette infidélité. Dans une cour galante, on maudit la constance du maître ; ses capricss sont comme les pièces de monnaie qu'il jette au peuple les jours de fête ; on peut toujours se flatter d'en ramasser une.
Ainsi toutes les idées, tous les intérêts se tournèrent vers mademoiselle de Fontanges. Quant à la grande solennité qui réunissait la cour et tous les ambassadeurs à Fontainebleau, pour ces noces royales qui devaient effacer toutes les autres par leur magnificenee et que tant de sentiments divers rendaient si dramatiques, on s'y prépara sans y penser. Cependant ce jour allait disposer du bonheur et de la vie d'une princesse digne de l'amour de tout un peuple ; mais qu'importaient aux courtisans ses vertus inutiles !
Le 30 août, Mademoiselle, après avoir communié le matin, se rendit à cinq heures chez la reine où se trouvaient toutes les princesses de la maison royale. A six heures le sieur de Saintot, maître des cérémonies, vint avertir la reine que le roi était dans son appartement et qu'il était temps qu'elle y menât Mademoiselle. Au même moment, M. le Dauphin enti. ; la reine, voyant pâlir la princesse, et craignant qu'elle ne pût surmonter son émotion, lui dit du ton le plus affectueux :
— Vous savez, chère Louise, que l'étiquette exige que mou fils vous donne la main d'un côté, et Monsieur de l'autre, pour vous conduire demain à l'autel, et ce soir à la cérémonie des fiançailles; ayez du courage, que le Dauphin apprenne de vous à faire noblement son devoir.
— 0 mon Dieu! quelle épreuve! dit Marie-Louise d'une voix étouffée par les larmes.
— Vous en triompherez, et le ciel vous en récompensera, reprit la reine en l'entraînant vers la partie du salon où étaient les personnes qui devaient former le cortège.
Alors M. le Dauphin s'avança pour saluer la princesse et lui présenter la main, en même temps que Monsieur prenait celle de sa fille et lui disait tout bas d'un air solennel :
— Songez que l'Europe vous regarde, et faites bonne contenance.
On ne saurait décrire ce que Mademoiselle éprouva lorsque la main du Dauphin s'empara de la sienne. Cette main, dont elle avait si souvent senti la douce étreinte, était froide, muette, et sans le léger tremblement qui l'agitait, on l'aurait pu croire insensible. Hélas! cette froideur, en mettant le
Wt MARIE-LOUISE D'ORLÉANS
comble au désespoir amer qui remplissait l'âme de Marie- Louise, la sauva peut-être d'un malheur de plus, celui d'avoir à se reprocher une scène d'attendrissement qu'on n'aurait pas manqué d'appeler scandaleuse, et qui lui eût attiré le double ressentiment du roi de France et du roi d'Espagne.
Pendant qu'elle souffrait le martyre, on s'extasiait sur sa beauté, sa parure, sur sa mante de gaz rayée d'or, dont la queue de six aunes de long était portée par mademoiselle de Valois ; celle-ci était suivie par sa sœur, mademoiselle d'Orléans, la grande duchesse de Toscane et la duchesse de Guise, toutes trois filles de feu Monsieur et petites-filles de Henri-le- Grand; venaient ensuite mademoiselle deBlois, mademoiselle de Nantes et la duchesse de Verneuil.
La reine entra la première dans le grand cabinet où le roi était sur une estrade; de chaque côté se tenaient debout le prince de La Roche- sur- Yon, le comte de Vermandois, le duc du Maine et le duc de Verneuil; il y avait derrière le roi un fauteuil, et devant lui une table avec une écritoire.
La reine se mit à la gauche du roi, les princes et les princesses qui la suivaient montèrent sur l'estrade et se rangeant de chaque côté du roi et de la reine, formèrent un demicercle; à la droite du roi était monseigneur le Dauphin, à la gauche de la reine était Monsieur et Mademoiselle.
En ce même moment, le chevalier de Lorraine, accompagné du marquis de Rhodes, grand maître des cérémonies, et de M. deBonneuil, introducteur des ambassadeurs, allait prendre dans les carrosses du roi le marquis de Los Barbazès, pour qu'il se rendît avec lui chez le prince de Conti, afin de le prier de la part du roi d'Espagne d'assister en son nom à la cérémonie des fiançailles.
Le chevalier de Lorraine, celui que le bruit public accusait d'avoir envoyé le poison qui avait tué Henriette d'Angleterre, la princesse allait le revoir là, comblé de tous les honneurs dus à son rang! Ce n'était pas tout encore ; le marquis d'Ef-
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flat, son complice, était revenu la wilte de la stMOi dont Monsieur l'avait chargé auprès du roi d'Espagne; G'eÉI lui à qui ce roi avait confié une lettre pour la jeune reine, et c'est de cette même main qui avait, dit-on , enduit la tasse fatale d'une substance vénéneuse, que la princesse .Marie-Louise allait recevoir les assurances d'amour de Charles IL ! Monsieur avait exigé ces marques de déférence pour ses deux favoris, dans l'idée de détruire par là les préventions élevées contre eux et qu'il croyait injustes ; mais elles étaient trop bien établies, et chacun s'identifia au cruel sentiment qu'éprouva la princesse en se voyant contrainte à recevoir les serments écrits de son royal époux des mains de l'assassin de sa mère.
Lorsque le prince de Conti entra, ayant à sa droite l'ambassadeur d'Espagne, et de l'autre côté le chevalier de Lorraine, il alla se placer entre la grande-duchesse et le prince de la Roche-sur-Yon. L'ambassadeur s'approcha du roi pour lui faire un compliment de la part du roi d'Espagne; il se couvrit en pariant; tous les princes de la maison royale et le chevalier de Lorraine en firent autant.
Alors le cardinal de Bouillon entra, revêtu de ses habits pontificaux et suivi de l'évèque de Metz et de l'abbé de Saint- Luc, aumôniers de Sa Majesté, du P. Lachaise, et de quelques autres ecclésiastiques de la chapelle royale, et s'assit dans un fauteuil qu'on avait mis sur l'estrade vis-à-vis du roi.
Mademoiselle, conduite par monseigneur le Dauphin et par Monsieur, s'approcha de la table; le prince de Conti, s'étant mis à sa droite, présenta au cardinal les dispenses de Rome et la procuration du roi d'Espagne ; le cardinal fit ensuite la cérémonie eu fiançailles, après laquelle Mademoiselle se retira avec la reine, et l'on ne s'occupa plus qu'à tout disposer pour la grande solennité du lendemain. Celle qui en était l'héroïne écoutait d'un air stupide tout ce qui se disait sur les merveilles de magnificence qui se préparaient; on eût dit, à la voir inditïérente à tout ce qui devait ajouter à l'éclat de
cette auguste cérémonie, qu'elle n'y jouait aucun rôle. C'est qu'en effet elle venait de perdre, avec l'illusion d'être aimée, la faculté de souffrir d'un autre malheur. L'esclavage, l'exil, tout lui semblait indifférent, après avoir vu s'évanouir le rêve de sa vie : quand la mort du cœur est accomplie, qu'importe l'existence du reste?
Rentrée dans son appartement et débarrassée de son riche habit de cour, Mademoiselle dit à ses femmes de se retirer ; puis elle passa dans son oratoire, espérant trouver dans la prière, dans le secours du ciel, les consolations qu'elle ne pouvait plus attendre du monde. En jetant les yeux sur son prie-Dieu, elle y aperçut un billet ; à cette vue son cœur battit avec tant de violence, qu'elle fut obligée de s'asseoir; sa tête se troubla; elle se sentit prête à s'évanouir. Toutes les forces qu'elle avait amassées pour supporter son malheur, succombaient à la plus faible lueur d'espérance; c'est sur ce même prie-Dieu qu'elle avait souvent trouvé des lettres du Dauphin ; des lettres qu'elle croyait écrites sous l'inspiration d'un amour inaltérable. Sans doute elle allait revoir encore ces caractères chéris, elle allait s'enivrer des expressions les plus tendres, des regrets les plus consolants; déjà son imagination brûlante s'accuse d'injustice, et rêve au moyen de réparer une ingratitude involontaire par quelque témoignage imprudent, coupable même ; car elle ne s'appartient plus, et sa pensée ne peut rester fidèle à son premier amour sans être criminelle aux yeux de la divinité. Mais il est des épreuves au-dessus du courage d'une femme.
Dès qu'elle peut dominer son émotion, la princesse se lève, prend le billet, l'ouvre7 puis retombe accablée sur les mar-
ches du prie-Dieu. Des larmes couvrent son visage, des sanglots s'échappent de sa poitrine; c'est un retour déchirant au désespoir, une agonie sans résignation ; c'est enfin ce qui suit l'extinction du dernier rayon qui vivifie l'âme, le deuil de la denière erreur qui l'aiderait à souffrir. Marie-Louise avait reconnu l'écriture de Mademoiselle de Fontanges. Ce n'était pas l'adieu qu'elle avait un moment espéré; tout était fini pour elle!
Pendant cette nuit, où les ambitions de la vanité et les anxiétés de l'amour-propre causaient tant d'insomnies parmi les femmes de la cour, une seule, et la plus subalterne, veillait en s'inquiétant sur l'état de la princesse. C'était sa nourrice, cette bonne madame Viremont qui, l'oreille attentive au moindre bruit venant de l'appartement de la princesse, avait cru l'entendre sangloter. Alors, se levant à la hâte, elle descend à pas muets l'escalier dérobé qui touchait à la ruelle du lit de Mademoiselle. Elle ne la voit pas dans ce lit. Effrayée, elle se précipite dans l'oratoire; et lorsqu'elle aperçoit la princesse étendue sur le3 marches du prie-Dieu, elle s'écrie :
— Elle est morte!...
Puis elle se cache la tête dans ses mains, comme ne pouvant supporter la vue d'un si affreux spectacle.
En vain la princesse sort de son accablement à l'apparition subite de sa nourrice, et tente de la rassurer; l'imagination frappée, madame Viremont ne voit, n'entend rien, et ne cesse de déclamer en pleurant contre les monstres, les tyrans qui ont porté sa chère Marie-Louise, son enfant à se donner la mort.
— Mais regarde-moi donc, s'écriait la princesse, c'est moi, c'est ta Marie-Louise qui t'embrasse; tais-toi... ô tais-toi! Grand Dieu! si l'on pouvait t'entendre...
Et la main de la princesse se posait sur la bouche de cette pauvre nourrice que l'effroi rendait insensée. Enfin les soins, les carresses de Mademoiselle parvinrent à
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ta calmer; elle comprit qu'en déclamant ainsi contre la tyran iiie du roi, ce ne serait point elle seule qu'on punirait de cette audace, qu'on accuserait Mademoiselle de l'avoir excitée, et jue cette princesse qu'elle chérissait en deviendrait la première victime. Cette raison si puissante sur son cœur répondait de son obéissance ; mais elle exigea pour prix de sa soumission la promesse de suivre Marie-Louise en Espagne. Elle ne s'en fiait qu'à elle pour découvrir et déjouer les complots qu'on ne manquerait point de former contre sa chère maîtresse, et ne cessait de répéter :
— Emmenez-moi, par grâce, emmenez-moi, et je ne vous laisserai pas empoisonner, comme l'a été votre malheureuse mère.
La princesse, qui désirait s'entourer des souvenirs de son pays, et des personnes qui avaient soigné son enfance, n'avait pas attendu la prière de sa nourrice pour l'inscrire au petit nombre des femmes dont elle voulait être suivie en Espagne. Mais Charles II avait exprimé sa volonté expresse de composer la maison de la jeune reine de dames toutes espagnoles, sauf la marquise de Grancey, qui devait ne rester que peu de mois à la cour de Madrid, et deux seules femmes de chambre françaises, au choix de la reine d'Espagne.
Il était bien difficile de contrarier une volonté si positive, en demandant une exception en faveur de madame Virement. D'ailleurs Louis XIV, trop jaloux de son pouvoir absolu pour ne pas respecter celui d'un autre roi, se refuserait sans doute à servir ce projet.
En faisant cette réflexion, les yeux de la princesse tombèrent sur la lettre de mademoiselle de Fontanges. Elle la ramassa et la lut, poussée par une vague espérance d'y trouver quelque moyen d'obtenir du roi la grâce tant souhaitée par elle pour sa nourrice. En effet, au milieu des confessions les plus humbles, des adieux les plus touchants, se trouvaient les assurances d'un respect et d'un dévouement sans borne.
et cette phrase remarquable de la part d'une femme à qui la ferveur d'une passion folle et mutuelle donnait le droit de demander beaucoup et l'espoir de beaucoup obtenir. — Gonsolez-moi de tout ce que je perds en mettant mon zèle à l'épreuve, et ne dédaignez pas de me donner vos ordres.
Il était clair que ceci se rapportait aux demandes que Mademoiselle n'aurait osé adresser au roi; mais si la dignité de la princesse lui défendait de répondre à cette lettre, rien n'empêchait madame Viremont d'avoir recours au crédit de mademoiselle de Fontanges, pour obtenir du roi la permission de suivre la jeune reine, et pour l'engager de plus à prier le roi d'Espagne de laisser venir la nourrice de Sa Majesté à Madrid.
— Dites-moi seulement que vous consentez à cette démarche, dit madame Viremont; puis vous aurez l'air de l'ignorer
— Va, reprit la princesse; et dis-lui que je serai reconnaissante de tout ce qu'elle fera pour toi.
Le jour les surprit dans cet entretien péniblet et la voix de la maréchale de Clérembault se fit bientôt entendre. L'empressement de donner ses ordres à toute la maison de la princesse, pour que chacun remplît ponctuellement son devoir dans la grande solennité, l'avait fait quitter son lit dès l'aurore, et l'on peut affirmer qu'elle était aussi tourmentée des apprêts de la toilette de la mariée, des moindres détails relatifs aux attributions, aux fonctions de sa charge de gouvernante de la reine future, que cette pauvre reine l'était elle-même des peines bien plus graves qui l'accablaient.
— Quoi! Son Altesse n'a pas pris un instant de repos pendant toute cette nuit? s'écria la maréchale, en voyant que le lit de la princesse n'était point défait. Quelle imprudence! comment pourra-t-elle supporter les fatigues de cette journée et satisfaire aux devoirs qu'elle lui impose !
— Tranquillisez-vous» madame, je ne suis point malade, dit la princesse en sortant de l'oratoire, et le ciel, touché de
mes prières, me donnera, j'espère, la force d'accomplir dignement le sacrifice qu'on exige de moi.
— Appeler un sacrifice, l'honneur de porter une si belle couronne ! reprit la maréchale en ouvrant l'écrin que venait de lui remettre le duc de Plastrane, l'ambassadeur extraordinaire du roi d'Espagne, porteur des bijoux royaux offerts par Charles II à sa fiancée. Ah! madame, que de princesses envient en ce moment le sort de Votre Altesse ! et paieraient cher le plaisir de porter une si riche parure, ajouta madame de Glérembault, en montrant le superbe manteau de velours violet, semé de fleurs de lis d'or et garni d'hermine, que madame de Saint-Gervais, aidée des femmes de la princesse, venait d'étaler sur un canapé ! car ce manteau, de six aunes de long était fort lourd; mais ce qui le dépassait en magnificence, c'était la jupe, bordée de trois rangs de fleurs de lis d'or, entremêlées de pierreries et le surcot, entièrement couvert de diamants et de perles.
— Et les bas violets brodés d'or, demanda la maréchale avec anxiété, et les souliers à fleurs de lis sont-ils là?
— Les voici.
— Ah! je respire, dit madame de Clérembault, que la moindre faute d'étiquette dans le costume de l'auguste mariée aurait mise au désespoir.
Pendant qu'on préparait tout pour sa parure nuptiale, Mademoiselle, absorbée dans sa triste rêverie, ne regardait pas ce qui se passait autour d'elle, et paraissait oublier qu'il était temps de revêtir ces habits royaux. La maréchale Ten fit souvenir en disant que le roi avait ordonné que la famille royale se réunît chez la reine à dix heures pour se rendre ensuite à la grande chapelle du château, où se passerait la cérémonie.
— Le valet de chambre coiffeur prétend qu'il lui faudra près d'une heure pour coiffer Votre Altesse, ajouta-t-elle, et pour placer solidement le bandeau de brillants et la couronne d'or.
En effet, cette couronne, formée par quatre quarts de cercle supportant un globe dont la croix était de diamants, demandait à être retenue par des nattes de cheveux et attachée avec soin.
Mademoiselle s» leva pour^passer dans son cabinet de toilette, mais elle avait peine à se soutenir, et sa pâleur était effrayante.
— Elle se trouve mal! s'écria madame Viremont. Alors apercevant un plateau de vermeil sur lequel on venait d'apporter du café, elle en versa dans une tasse, et supplia la orincesse de le boire.
- Songez qu'il faut soutenir vos forces, dit tout bas madame Viremont, et faire bonne contenance. Allons, du courage!
Mademoiselle obéit à sa nourrice, et, ranimée par l'effet du café, elle se laissa coiffer et parer avec une patience exemplaire.
La marquise de Grancey, qui entrait ce jour-là dans les fonctions de sa charge de dame d'atours de la reine d'Espagne, vint donner son avis sur le costume royal et en discuter les plus petits ornements avec la maréchale de Glérembault. Lorsqu'elles furent d'accord sur ces grands intérêts, madame de Grancey se fit apporter un pot de rouge, puis, s'agenouillant devant la princesse, elle frotta ses joues pâles d'un coton chargé de vermillon ; mais à peine avait-elle coloré d'un côté ce beau visage, qu'une larme s'échappant des yeux de Mademoiselle, traçait un sillon sur sa joue, et qu'il fallait recommencer.
— C'est bien naturel, disait madame de Grancey en remarquant le mouvement d'humeur que la maréchale n'avait pu contraindre. Qui de nous a oublié les craintes, les émotions du jour de son mariage! Qui n'a pas pleuré, les parents, les amis dont ce jour-là nous séparait! Mais heureusement ces larmes sont bientôt séchées, et le bonheur d'être aimée console de ton*,
Ce mot était le plus cruel que pût entendre Mademoiselle ; elle en éprouvait une de ces douleurs amères qui suspendent les larmes.
— Tout est-il prêt? demanda-t-elle en s'efforçant de paraître calme.
— Voici Monsieur et Madame qui viennent chercher Votre Altesse, dit la maréchale.
Alors la princesse se leva pour aller au-devant d'eux.
— Mon père, dit Marie-Louise en se prosternant, bénissez votre fille !
Et Monsieur s'empressant de la relever de peur qu'elle ne froissât les dentelles d'or de sa magnifique jupe, s'écria :
— Et comment ne pas te bénir! toi, le modèle des enfants, des princesses, bientôt celui de toutes les reines.
Puis il l'embrassa tendrement, comme pour la remercier de porter si bien les habits royaux.
Alors la princesse, s'échappant des bras de son père, vint s'agenouiller devant le portrait d'Henriette d'Angleterre, et lui fit une prière à voix basse, dont on n'entendit que ces mots : — Bientôt... ma mère.
Confiante dans la ferveur de sa prière et dans la pitié de Dieu, qui daignerait mettre bientôt fin à son supplice, elle prit la contenance à la fois digne et résignée qui convenait en cette circonstance.
A son entrée dans le salon de la reine, ce fut une exclamation générale sur la beauté, la tournure majestueuse et l'éclat de la parure de la fiancée. Le roi lui-même en fut frappé au point de regretter pour la première fois qu'une si belle prin-
cesse ne restât pas à la cour de France. Peut-être un regre plus coupable vint-il se mêler à celui-là; car on remarqua le ton presque tendre qu'il mit à complimenter la princesse sur le bon goût qui avait présidé à sa parure et sur la noblesse, l'élégance de sa tournure, que les ornements les plus lourds ne pouvaient altérer.
Eh bien, malgré le désespoir amer qui pesait sur la pensée de Marie-Louise, ces compliments la flattèrent; car le Dauphin les entendait; il était là, près de son père, admirant aussi la beauté de Marie-Louise, mais comme on admire une étoile dont on ne peut approcher. Son amour, refroidi par Yîmpossible, s'était réduit tout à coup à une amitié de parent. La future reine n'était plus que sa cousine, il la contemplait avec un orgueil tout fraternel, et se consolait de la voir s'éloigner, en pensant qu'étant si belle, si aimable, elle serait adorée en Espagne.
Les personnes sans imagination ont l'avantage de ne pas s'égarer dans des rêves, de ne point se laisser aveugler par des espérances vaines. Elles se reconnaissent trop peu d'invention pour surmonter les obstacles, déjouer les intrigues; et leur cœur paresseux est bientôt courbaturé des efforts d'une passion luttant contre la destinée. Elles cèdent au premier revers, et cela s'appelle obéir à la raison.
Mademoiselle, dont le caractère ne pouvait comprendre cette sagesse si facile, s'obstinait à croire le Dauphin plus sensible qu'il ne voulait le paraître; elle allait même jusqu'à lui supposer des mouvements de dépit dont il n'avait point l'idée. Ainsi, la femme qui aime de toute la force de son cœur et de son imagination, pare son idole de tous les sentiments qui peuvent légitimer un amour passionné, et crie à la trahison quand le prestige s'évanouit et que le moindre choc vient renverser l'édifice élevé par elle.
A onze heures, toute la cour étant réunie dans l'appartement de la reine, le roi ordonna qu'on se mit en marche pour se
rendre à la chapelle. Nous croyons ajouter à l'authenticité de ce récit, en donnant l'extrait de la gazette du temps sur cette cérémonie solennelle.
« Les chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, précédés de quatre hérauts d'armes, de leur chef, et du président de Mesmes, grand maître des cérémonies de l'Ordre, marchèrent les premiers deux à deux, habillés de noir avec le collier sur le manteau.
» Le duc de Grussol, qui devait porter les honneurs pour le roi d'Espagne, marchait après les chevaliers de l'Ordre. Son habit était brodé de perles avec des boutonnières en diamants. lie1 grand prieur de France et le duc de Vendôme, son frère, venaient ensuite, puis l'ambassadeur d'Espagne, ayant à sa droite le comte de Brionne, introducteur des ambassadeurs ; ils étaient suivis des ducs de Verneuil, du Maine, du comte de Vermandois et du prince de La Roche-sur- Yon.
» Le prince de Gonti, habillé en manteau brodé de perles et de diamants, marchait seul.
» Le roi venait ensuite, précédé de deux huissiers de la chambre avec leurs masses, et du marquis de Tilladet, capitaine des cent- Suisses de la garde ; derrière le roi, étaient le duc de Luxembourg, capitaine des gardes du corps, le duc de Gesvres, premier gentilhomme de la chambre, le prince de Marsillac, grand maître de la garde-robe.
» La reine était menée par le duc de la Vrilliôre, son chevalier d'honneur et par le marquis d'Hautefort, son premier écuyer. La queue de sa mante, qui avait neuf aunes de long, était portée par la duchesse de Richelieu, sa dame d'honneur.
» Mademoiselle marchait ensuite ; sa taille, son air, sa douceur, les grâces qui paraissaient dans toute sa personne faisaient dire à ceux qui la voyaient qu'elle méritait la couronne que le roi venait de mettre sur sa tête. Elle était menée par monseigneur le Dauphin, qui avait derrière lui le duc de Mon-
tansier son premier gentilhomme, et par Monsieur, qui avait derrière lui le chevalier de Chàtillon, capitaine de ses gardes.
» La queue du manteau de Mademoiselle était de six aunes de long et portée par mademoisslle d'Orléans, par la grande duchesse de Toscane et par Ja duchesse de Guise. Madame était menée par le comte de Vaillac, son chevalier d'honneur, et par le marquis de Broon, son premier écuyer : sa mante était de sept aunes, la queue était portée par la maréchale du Plessis, sa dame d'honneur.
» Mademoiselle la suivait, menée par le marquis d'Efliat; la queue desamante était portée par le comte de Flamarens.
» Marchaient ensuite mademoiselle de Blois, menée par le comte de Saint-Géran, mademoiselle de Nantes, menée par le marquis de Dangeau, et la duchesse de Verneuil, menée par le marquis de Saint-Héran.
» Les duchesses et les dames du palais fermaient la marche.
» Ils sortirent en cet ordre de l'appartement de la reine, et allèrent jusqu'à la chapelle au bruit des trompettes, des fifres et des tambours, qu'ils avaient rencontrés à l'entrée de la galerie de François Ier, et entre deux haies de gardes du corps, qu'on avait postés dans tous les endroits où ils devaient passer. Ils trouvèrent au bout de la galerie les cent-suisses de la garde, et au bas de l'escalier du fer-à-cheval les archers du grand prévôt.
» Quand ils entrèrent dans la chapelle, les archers s'arrêtèrent à la porte, les cent-suisses et les tambours demeurèrent sous la tribune. Le roi d'armes et les quatre hérauts allèrent se mettre à genoux des deux côtés de l'autel, et les chevaliers de l'ordre se placèrent sur les bancs à droite et à gauche du haut-dais.
» Le duc de Grussol, le grand prieur et le duc de Vendôme, se placèrent sur un banc couvert d'un tapis de velours violet, semé de fleurs de lis d'or, qu'on leur avait préparé à la droite de ceux des secrétaires d'État.
» Le marquis de Los Balbazès, le comte de Brionne et l'introducteur des ambassadeurs se mirent sur un banc pareil, à la gauche du conseil.
» Quand le roi fut arrivé sous le haut-dais, il se mit à genoux auprès du prie-Dieu et ensuite, s'étant relevé, il demeura debout, ayant derrière lui son fauteuil de velours violet semé de fleurs de lis d'or, la reine se mit à gauche, ayant un fauteuil semblable derrière elle, Mademoiselle se mit entre le roi et la reine, un peu plus éloignée du prie-Dieu. Monseigneur le Dauphin, et Monsieur tenaient toujours la main de Mademoiselle. Mademoiselle d'Orléans, la grande duchesse et madame de Guise ne quittèrent point la queue de son manteau. Madame se plaça ensuite derrière la reine ; mademoiselle de Valois se mit de l'autre côté. Le prince de Gonti et le prince de la Roche-sur-Yon se placèrent vis-à-vis l'un de l'autre, derrière Madame. Les autres ducs et duchesses se mirent sur une même ligne au bout du haut-dais.
» L'évêque d'Orléans, premier aumônier du roi, et tout le haut clergé s'étaient rangés entre le prie-Dieu et l'autel.
» Tout le monde étant placé, le cardinal de Bouillon sortit de la sacristie., précédé des éclésiastiques officiants et accompagné de l'évêque de Tulle et de l'évêque de Sens qui lui servaient de sous-diacres d'honneur : il salua l'autel, le roi et la reine, et alla s'asseoir dans un fauteuil placé sur les degrés de l'autel.
» Après que les hérauts d'armes eurent fait leurs révérences à l'autel et à la cour, le roi, la reine, les princes et Mademoiselle, descendirent du haut-dais pour aller à l'autel ; monseigneur le Dauphin et Monsieur quittèrent la main de Mademoiselle, et le prince de Gonti se mit à sa droite. L'ambassadeur d'Espagne s'approcha aussi de l'autel ponr être témoin du mariage.
» Alors le cardinal de Bouillon commença les cérémonies du mariage ; il bénit treize pièces d'or et un anneau d'or et
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d'argent mêlés ensemble, qu'on lui présenta dans nn bassin, et les donna au prince de Conti, qui mit l'anneau au quatrième doigt de la main gauche de Mademoiselle, et lui donna les treize pièces d'or en foi de mariage, au nom du roi d'Espagne. » Quand le cardinal demanda au prince de Conti si, comme procureur de Charles second, roi d'Espagne, il prenait Marie- Louise d'Orléans pour sa femme, le prince de Conti se tourna vers le roi, et lui fit une profonde révérence avant que de répondre. Mademoiselle aussi ne répondit qu'après avoir fait des
révérences au roi, à la reine, à Monsieur, à Madame pour leur en demander permission.
» Les cérémonies du mariage étant achevées, Mademoiselle, devenue reine d'Espagne par le sacrement, marcha la première, menée par monseigneur le Dauphin et par Monsieur, la queue de son manteau portée par les mêmes princesses, et alla se placer entre le prie-Dieu et un fauteuil à fleurs de lis d'or qu'on lui avait préparé entre ceux du roi et de la reine, et sur la même ligne.
» Le roi et la reine retournèrent sur le haut-dais à leurs places. Le Dauphin quitta la main de la reine d'Espagne, et se mit derrière elle sur un pliant de velours. Les autres princes et princesses se replacèrent selon leur rang.
» Les officiers du roi, qui l'avaient accompagné dans sa marche, ceux qui avaient suivi M. le Dauphin, Monsieur et Madame, demeurèrent debout devant le premier degré du haut-dais, de même que l'évoque de Condom qui faisait les fonctions de premier aumônier de Monsieur, et l'abbé Tallemant, aumônier de Madame,
» Quand le roi et les reines furent retournés sur le hautdais, le cardinal de Bouillon, assisté des évêques, vint donner l'eau bénite à la reine d'Espagne, au roi, à la reine, et commença la messe.
» Après l'offertoire et pendant les encensements ordinaires, k roi d'armes salua l'autel, la reine d'Espagne, le roi, la rotao.
M. le Dauphin, monsieur et mademoiselle de Valois, qui devait porter les honneurs pour la reine d'Espagne. Il alla ensuite se mettre à genoux devant l'autel, avec un cierge chargé de vingt écus d'or : et après que le marquis de Rhodes, grand maître des cérémonies, eût fait les mêmes saluts, mademoiselle de Valois s'approcha de l'autel, et la reine d'Espagne descendit du haut-dais, et s'alla mettre à genoux sur un carreau devant le cardinal, qui était dans un fauteuil, ayant les évêques assistants à ses deux côtés, aussi dans des fauteuils. Elle baisa la bague qu'il avait au doigt et lui présenta le cierge qu'elle avait pris des mains de mademoiselle de Valois, à qui le marquis de Rhodes l'avait remis, puis elle retourna à sa place entre le roi et la reine.
» Un moment après, un des quatre hérauts d'armes fit les mêmes saluts et alla se mettre à genoux près de l'autel avec un cierge chargé de vingt écus d'or, et le prince de Gonti, suivi du duc de Grussol, alla baiser aussi la bague du cardinal, puis retourna à sa place. »
» Après le Pater, la reine d'Espagne alla se mettre à genoux devant le cardinal, sur un tapis de velours cramoisi où Ton avait placé des carreaux de même couleur. Le prince de Gonti la suivit et se mit à droite, à genoux devant le cardinal. Alors Tévêque d'Orléans à droite, et l'abbé de Lionne à gauche étendirent au-dessus de la tête de la reine d'Espagne et du prince de Gonti un poêle de brocard d'argent, et ne Fôtèrent qu'après que le cardinal eût terminé les oraisons ordinaires. Le cardinal acheva la messe; puis, s'avançant vers le haut-dais, il donna le corporal à baiser à la reine d'Espagne, au roi et à la reine.
» Le cardinal, qui avait fait apporter le livre des Evangiles, l'ouvrit alors et le présenta au roi. Le chancelier de France et le sieur de Pomponne, secrétaire-d'État, montèrent sur le haut-dais, et le sieur de Pompone lut tout haut le serment par lequel le roi jurait de garder la paix avec l'Espagne, pendant
que le roi à genoux tenait sa main droite sur le livre des Evangiles, que le cardinal soutenait étant debout et ayant la mitre en tête.
» L'ambassadeur d'Espagne s'était approché pour en être témoin.
» Le curé de Fontainebleau apporta le registre des mariages de la paroisse. Le roi, la reine, M. le Dauphin, Monsieur et Madame signèrent comme témoins, dans une colonne; la reine d'Espagne et le prince de C on ti signèrent dans une autre, et le curé au-dessous de tous.
» Le cardinal entonna ensuite le Te Deum qui fut chanté par la musique de la chapelle. Après quoi, la reine d'Espagne fut reconduite dans son appartement. Elle marchait la première, menée par M. le Dauphin et par Monsieur ; la queue de sa mante portée par les mêmes princesses. Le roi et la reine la suivirent. Quand elle y fut arrivée, le marquis de Los Barbazès, après avoir fait un compliment au roi pour le remercier de la part du roi d'Espagne, ramena le prince de Gonti chez lui, et fut reconduit chez lui par le prince de Brionne.
» Le roi et la reine, accompagnés des princes et princesses de la maison royale, sortirent après pour retourner dans leurs appartements; et la reine d'Espagne les reconduisit jusqu'à la salle des Gardes. »
En transcrivant ici la relation exacte de cette longue cérémonie, nous croyons donner une juste idée de ce que dut souffrir la jeune reine pendant cette grande solennité, et pourtant elle la supporta avec ce courage religieux que Dieu ne refuse jamais à l'âme pieuse qui accomplit un pénible devoir. 11 est vrai que l'absence de cette figure étrangère, de ce roi,
de ce maître, auquel le ciel lui ordonnait de consacrer sa vie, rendait ce devoir plus facile. Rassurée par la présence de ceux qu'elle aimait, peut-être aussi éblouie par l'éclat qui l'environnait, par toutes les pompes de cette auguste cérémonie dont elle était l'héroïne, elle avait oublié un instant l'avenir et toutes les terreurs qu'il lui inspirait. Il y a dans les grandes solennités quelque chose d'imposant, d'enivrant même, qui suspend toute réflexion ; mais cette léthargie de l'esprit, on n'en sort que pour souffrir davantage.
Dès que la reine d'Espagne fut rentrée dans sa chambre, elle se débarrassa de sa couronne, de son manteau royal; et, aprè? avoir salué les dames de la cour, elle passa dans son oratoire, seul refuge contre Timportunitê des courtisans, et la curiosité maligne des femmes qui se demandaient entre elles comment finirait ce roman à si grands personnages.
A peine la jeune reine, accablée de fatigue et de tristesse, retrouvait-elle une à une toutes les raisons qu'elle avait de s'affliger, que la porte de l'oratoire s'ouvrit, et que madame Viremont vint se jeter à ses pieds, en s'écriant :
— Ah! Madame, quel bonheur ! je vous suivrai... Mademoiselle de Fontanges en a reçu la promesse du roi. Je ne quitterai pas ma chère enfant... je serai là pour la soigner... la préserver de tout malheur... Oh! vous le voulez aussi, n'estce pas? répondez, de grâce !...
— Si je le veux; ô ma chère nourrice, peux-tu le demander? ne seras-tu pas là mon unique amie, la seule avec qui je pourrai pleurer tout ce que je quitte... Mais ce départ... je n'y puis croire... il me semble que le ciel aura pitié de moi... Oui, je l'espère... je mourrai avant de dire adieu pour jamais à la France.
— Quel horrible vœu! et combien il faut que vous soyez malheureuse pour oser le concevoir!...
— Ah ce n'est pas le plus affeux que je veuille accomplir... reprit la reine, en serrant d'une main convuisive le bras de
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sa nourrice. L'idée d'abréger mon supplice, de m'épargner, peut-être, des remords éternels...
— Que dites-vous, grand Dieu! vous, si bonne chrétienne... vous, méditer un tel crime?... Non, la douleur vous égare...
— Mais serais-je donc si coupable de m'affranchir d'un tourment au-dessus de mes forces; et Dieu, que je n'ai jamais offensé ! Dieu qui m'accable d'un malheur dont le seul terme est la mort, peut-il me punir de succomber avant le jour marqué par sa pitié!... Ah! j'avais trop présumé de mon courage!... je l'ai épuise dans ce moment cruel, déchirant, où conduite à l'autel par lui... le conçois-tu?... par lui!... j'ai juré d'être à un autre!... Tu ne sauras jamais ce que j'ai souffert en sentant sa main muette prendre la mienne, en voyant son air calme, soumis, en écoutant le bruit de sa respiration dont nul trouble n'altérait la régularité... enfin, quand je l'ai vu mort pour moi?... Lui! dont l'amour a le premier fait battre mon cœur ; lui, qui a détruit pour jamais le repos de ma vie, lui, dont une indifférence subite m'enlève jusqu'aux douceurs du souvenir; car ces paroles, ces regards si tendres dont il s'enivrait alors n'étaient que l'effet d'un caprice, une lueur d'amour, qui devait s'éteindre au premier souffle d'une bouche puissante. Non, je n'ai pas même la consolation d'avoir été aimée!...
— Calmez-vous, calmez-vous, s'écriait la bonne nourrice ; n'ajoutez pas à tous vos chagrins l'injustice d'accuser monseigneur. Que peut-il contre la volonté du roi? Est-il pour personne en France un moyen do résister à cette puissance?... Ne devait- il pas y obéir pour votre intérêt même? Qui sait le sort qui vous était réservé si l'on vous avait accusée de sa résistance?... Ah! croyez qu'il souffre autant que vous, et que la crainte de vous voir punie de son amour fait toute sa force...
Et parlant ainsi, madame Viremont n'était pas de bonne foi, mais sa ferveur à consoler la jeune reine lui donnait l'ac-
cent de la vérité, elle sentait qu'à ce mensonge était attachée l'existence de sa fille chérie, et sa tendresse lui servait de conviction.
En effet, les bonnes et mauvaises raisons qu'elle réunit pour prouver à Marie-Louise que ses regrets étaient partagés, qu'elle était toujours adorée, mais en secret, sans convaincre parfaitement la triste mariée, lui firent éprouver ce soulagement instantané que produisent les poisons calmants dans les douleurs aiguës.
En ce moment, on vint annoncer à la reine Marie-Louise que l'ambassadeur d'Espagne désirait avoir l'honneur de remettre à Sa Majesté une lettre de son auguste époux le roi catholique.
11 fallut essuyer ses larmes, composer son visage, et passer dans les grands appartements pour recevoir la missive royale avec tout le cérémonial convenable.
Cette lettre de Charles II, écrite en espagnol et traduite en français, peignait en termes les plus passionnés l'impatience qu'il éprouvait de voir, de presser sur son cœur, la belle, l'aimable reine qu'il adorait déjà, et dont l'image ne le quittait ni jour ni nuit.
Trouver dans l'âme d'un inconnu ce qu'on cherche en vain dans le cœur de celui qu'on aime, c'est une de ces ironies du destin qui sont à la fois blessantes et désolantes. La jeune reine, anéantie sous le poids des cruelles réflexions que cette lecture lui inspirait, gardait le silence ; mais l'ambassadeur l'interrompit en demandant, au nom de son roi, s'il n'était point quelque faveur que Sa Majesté désirât obtenir de Sa Majesté Catholique. Qu'à moins d'impossibilité, elle lui serait accordée sur l'heure.
— Quoi! je pourrais rendre la joie à quelques malheureux? dit la reine avec émotion et ranimée par l'idée du bien qu'elle
pouvait faire ; car elle savait qu'un grand nombre de familles espagnoles, victimes de leur dévouement pour la reine-mère et son premier ministre, languissaient dans l'exil. Mais ce serait trop demander peut-être, ajouta-t-elle timidement, que de proposer le rappel des exilés de la cour de Madrid! que de supplier le roi d'Espagne de rappeler près de lui... la reine... sa mère?
— Je pense qu'aujourd'hui Votre Majesté peut tout tenter avec succès, répondit le marquis de Los Balbazès en s'inclinant avec respect.
- Eh bien donc, si vous croyez, monsieur le marquis, que je puisse sans témérité réclamer du roi cet acte de clémence, joignez-vous à moi pour l'obtenir, et faites savoir au roi, votre maître et le mien, dit-elle d'une voix tremblante, qu'en me faisant ainsi bénir de sa famille et de ses sujets, il s'assure mon éternelle reconnaissance.
Alors l'ambassadeur, qui était resté couvert tant qu'il avait parlé au nom de son roi, ôta son chapeau pour débiter le compliment qu'il adressa à la reine comme représentant de la noblesse espagnole, et il prit ensuite congé de Sa Majesté.
Le soir il y eut. bal à la cour. Le roi l'ouvrit avec la reine d'Espagne. Sa beauté, sa parure resplendissante, et, plus que tout cela, l'expression languissante répandue sur toute sa personne, et cet attrait invincible qu'inspire une grande douleur mêlée à tous les dons du ciel et de la fortune, fixaient tous les yeux sur la nouvelle reine, lorsqu'ils en furent tout à coup distraits par l'arrivée d'une femme plus belle encore, et parée de manière à ne laisser aucun doute sur le génie puissant et magnifique qui avait présidé à sa parure.
Mademoiselle de Fontanges, au lieu de se mêler, comme elle faisait d'ordinaire, aux filles d'honneur de Madame, au lieu d'avoir la tête ornée d'une simple couronne de roses, et d'être vêtue de la robe la plus modeste qu'on pût porter à la cour, venait d'entrer dans la salle du bal, conduite par M. le
duc de Saint- Aignan. Sa couronne de roses était remplacée par une couronne de reines-marguerites en brillants, son collier de perles de Venise, par trois rangs de gros diamants ; sa robe, d'étoffe richement brochée, était éblouissante par le nombre d'agrafes de diamants qui en fixaient les garnitures de dentelle; et, pour compléter cette élégante parure, à une longue chaîne en perles fines pendait un médaillon entouré d'énormes brillants, dont la moire bleue, qui en recouvrait le centre, laissait soupçonner un portrait dont tout le monde connaissait l'original.
Enfin, la favorite était déclarée, et cette nouvelle intéressait bien davantage la cour entière que toutes les pompes d'un mariage royal ; que cette haute destinée, que ces regrets douloureux qui faisaient de la jeune reine un objet d'envie et de pitié.
Après le premier mouvement d'une surprise générale, chacun s'efforça de la dissimuler; mais les regards, plus indiscrets que l'esprit, trahissaient la pensée ; ceux de Madame témoignaient une véritable indignation contre l'injure faite à son amie madame de Montespan. Ceux des ennemis du despotisme de la marquise brillaient d'une joie maligne ; les purs courtisans, ces naïfs esclaves qui n'ont d'autre idée que celle de plaire au maître, étaient les seuls dont la voix se fît entendre; ils s'extasiaient tout haut, et sans nul égard pour la reine, sur la divine beauté de mademoiselle de Fontanges. Ils vantaient surtout la magnificence de sa parure et l'éclat des pierreries qui faisait ressortir ses charmes naturels.
C'était la plus douce flatterie qui pût caresser l'amourpropre du roi, car on est fier d'embellir ce qu'on aime ; et puis, voir approuver son choix par une admiration sincère, éloquente, est un plaisir qui trompe sur le blâme muet d'un amour coupable. Aussi, Louis XIV, en contemplant sa nouvelle conquête et l'effet que sa beauté produisait même sur les plus sages, éprouvait-il ce délire d'amour et de vanité que
i un jeune page à son premier succès. Attii «'c juin: « aux de lluurbon par la certitude d'y rencontrer le duc de Lauzuri, et l'espoir de le déterminer à employer l'ascendant qu'il conservait sur l'esprit de mademoiselle de Montpellier, Pour eu~
ger celte princesse à doter le duc du Maine, et à le l'aire héritier de ses grands biens, madame de Montespan avait liiissé le champ libre, et ne se doutait pas de ce qu'elle perdait au même instant où elle intriguait avec tant de succès pour enrichir sa famille.
L'aspect du triomphe de cette belle Angélique à qui s'adres^ saient les hommages les plus llatteurs, qui rivalisait d'éclat et de magniiicence avec la nouvelle reine, livrait cette reine à de tristes réflexions.
Ainsi donc, pensait-elle, l'amour coupable est le seul protégé, le déshonneur n'entraîne plus la honte; et c'est l'amour pur, vertueux qu'il faut cacher comme un crime!!!
Tant de soins rendus à la faiblesse de cette jeune fille, dont elle connaissait la bonté, le respect et l'attachement, la lui faisaient excuser; elle pensait qu'il fallait une sagesse éprouvée, et peut-être une vertu gardée par une mère pour résister à tant de séductions, et plus encore aux témoignages d'admiration, aux préférences avouées, aux honneurs même dont les courtisans accablaient l'heureuse coupable.
La jeune reine craignait que cette nouvelle galanterie de Louis XIV n'affligeât le Dauphin ; mais un regard porté sur lui la détrompa bientôt. Elle le vit s'approcher de mademoiselle de Fontanges, et lui parler d'un air affectueux qui semblait la remercier d'arracher son père à la domination de madame de Montespan ; car, dans sa jalousie filiale, le Dauphin espérait que la préférence du roi pour le duc du Maine se ressentirait de la désunion de madame de Montespan avec le roi. 11 la savait trop violente pour supporter une telle infU délité sans faire d'éclat, le roi en prendrait de l'humeur, et le Dauphin se flattait nue la disgrâce de la marquise entraînerai)
celle de tous ses bâtards. Cette pensée occupait en cet instant l'héritier du trône plus que toute autre chose ; et pourtant ce jour-là le séparait pour toujours de la femme qu'il s'était choisie, et qu'il aimait encore. Mais telle est la force d'une raison d'État pour un homme appelé à régner, qu'il s'y soumet avec une résignation imbécile comme à une de ces lois de la nature, telles que la maladie, la vieillesse et la mort.
L'étiquette voulait qu'après avoir dansé avec le roi, la mariée dansât avec M. le Dauphin. C'était une occasion de l'entendre, de lui parler, qui faisait d'avance battre le cœur de la nouvelle reine ; elle respirait à peine lorsque monseigneur vint prendre sa main pour la conduire là où ils devaient tous deux figurer; elle se sentait trop émue pour lui adresser la parole. Mais lui, tout à l'espérance que lui donnait l'avénement de mademoiselle de Fontanges, l'exprima tout d'abord, et demanda à la reine Marie-Louise si elle ne se réjouissait pas autant que lui de la chute de madame de Montespan, car il la regardait comme inévitable. Il lui fit remarquer la contenance de Madame et de tous les amis dévoués à la fortune de la délaissée. Il parlait avec tant de feu de cet intérêt secondaire, que c'était avouer qu'il avait passé au premier rang. Triste naïveté des âmes médiocres, qui n'ont pas même la charité de dissimuler leur froideur ou leur changement.
Cependant un mot de la mariée ayant réveillé les souvenirs engourdis de ce cœur royal, le Dauphin lui dit que, malgré toutes les pompes de ce jour fatal pour lui, il ne pouvait croire à un mariage dont l'époux était absent, et qu'il ne voyait en ce moment que la riche couronne qu'il aurait voulu pouvoir lui offrir. Il ajouta que sa vue n'étant pas troublée par l'aspect d'un rival, il se faisait illusion, et attribuait à cette absence le calme dont il jouissait encore.
Rien n'était moins propre à contenter une âme vivement pénétrée que ces paroles, et pourtant la jeune reine y puisa
le désir de se conserver le plus longtemps possible à l'illusion de celui qu'elle aimait, et de retarder, à tout prix, son départ pour l'Espagne. — Il regrette de me voir à un autre!... pensait-elle. — Et presque heureuse d'inspirer un si faible sentiment, elle se promettait d'y consacrer toute la vie de son cœur.
L'amour partagé est le seul exigeant. Celui qui donne tout se contente de peu : il se paye longtemps d^un regard, d'un mot avant de découvrir qu'il poursuit un fantôme créé par son imagination, par les besoins de son âme, et qui doit s'évanouir à la moindre épreuve.
La fête se termina par un feu d'artifice et un grand souper, où l'on but à la santé et au bonheur du roi d'Espagne, ce qui lit sourire le prince de Gonti et tressaillir la jeune reine. Elle fut ensuite reconduite en grande pompe dans son appartement par la reine et Madame, qui ajournèrent le sermon maternel au moment du départ de la mariée. Ce fut un soulagement pour Marie-Louise de se retrouver encore dans sa couche virginale, et, bien qu'elle fût accablée d'émotions, de fatigue, elle s'endormit en rêvant qu'elle mourait avant de franchir les frontières de la France.