XXV
Le lendemain, de nouveaux devoirs obligèrent la reine d'Espagne à se parer ; dès le matin il lui fallut aller saluer la reine, puis revenir chez elle pour recevoir la visite de toutes les princesses du sang, à qui elle lit donner des fauteuils.
La reine et M. le Dauphin entrèrent sans l'avoir fait avertir. Le roi ne vint qu'à midi; la reine d'Espagne alla au-devant
de lui jusqu'à la porte de son antichambre, et le roi passa le premier pour entrer dans la chambre, d'où ils sortirent peu après pour se rendre à la messe. La jeune reine l'entendit sur un prie-Dieu, entre le roi et la reine; puis elle revint passer uu habit de chasse, et monta dans la calèche du roi avec Madame pour suivre la chasse et se promener ensuite autour du canal. Le soir il y eut la comédie française.
— Malgré toute la peine que l'on se donne ici pour amuser la mariée, disait le prince de Conti à son frère, la pauvre enfant est mortellement triste, et ceci fait un singulier lendemain de noces. J'avoue qu'en la voyant si belle, je regrette de n'être qu'un mari postiche. Jamais je ne pardonnerai à monseigneur de laisser partir de la cour de France une si charmante princesse ; je parie bien que l'Allemande qu'il nous donnera en retour ne la vaudra point.
— Oui, mais la paix avec l'Espagne, répondit le prince de Laroche-sur-Yon, vaut bien une jolie femme.
Ces discours, et de plus gais encore, se tenaient de tous les côtés de la salle, et la nouvelle mariée était la seule qui ne comprit pas pourquoi elle semblait, à toute cette cour rieuse, plus amusante que la veille.
On donna le Cid et le Bourgeois gentilhomme.
— Si Molière vivait encore, disait le comte de Gramont, lui qui aimait les pièces de circonstance, il nous aurait donné son Mariage forcé et ses Amants magnifiques, ajouta-t-il en montrant mademoiselle de Fontanges qui redoublait encore d'éclat et de beauté. Voici la vraie reine de la fête. Voyez quel front radieux, quels regards pleins d'ivresse! Ah! celle-là n'est pas veuve de son roi !
— Je suis curieux de savoir comment la marquise prendra cette passion nouvelle^ disait le comte de Ghabannes.
— Gomme un caprice, n'en doutez pas, dit le marquis de Sévigné; si le malheur avait voulu qu'elle en fut instruite brusquement comme nous, elle n'aurait pu contenir la vio-
icnrc de ses premiers mouvements et nous aurait donne le plaisir d'une scène; mais ses amis l'ont déjà prévenue, elle sait que le mal est fait, et son génie adroit va lui faire tolérer l'inévitable pour en amener plus sûrement la fin. Je connais son adresse, sa puissance, et je prévois que ceci n'est qu'un interrègne. C'est dommage que je ne puisse pas mettre à profit cette prévoyance; il y a dedans une fortune, un trésor.
— J'y penserai, dit le comte de Gramont. Il se vantait; la frivolité de son esprit ne lui permettait pas de s'appliquer à un calcul semblable. Le prince de Marsillac seul y pensa, et eut tout lieu de s'en féliciter.
Les jours qui suivirent les fêtes du mariage furent employés de même en visites d'étiquette aux princes et princesses de France, pendant lesquelles la jeune reine dépassait toujours les limites que son rang lui imposait, ce dont les ambassadeurs d'Espagne murmuraient tout bas, car une réprimande, ou même une observation très-fondée, aurait pu être fort injustement punie.
Des courriers du roi d'Espagne apportaient chaque jour des lettres où se peignaient tant d'amour pour Marie- Louise et tant d'impatience de la recevoir, qu'on devait s'attendre à la voir toute puissante, au moins pendant quelque temps, et la prudence du courtisan commandait à l'orgueil national bien des sacrifices.
Le duc de Plastrane et le marquis de Los Balbazès venaient tous les matins prendre les ordres de leur reine et lui remettre la Gazette de Madrid. Ils la prièrent d'y jeter les yeux ce jour-là pour se convaincre par elle-même de l'empresseque le roi son époux avait mis à satisfaire son désir ; en effet, elle y lut ce passage :
« Madrid, ce... On a chanté le Te Dcum dans toutes les églises de cette ville. L'amirante de Gastille, grand écuyer, a été rappelé avec tous les autres exilés.
— Ah! bénie soit la main qui a signé ce rappel! s'écria la
jeune reine, je ne leur serai pas inconnue à ceux-là ! Ils me nommeront dans leurs prières !
— Pas plus souvent que nous, Madame, dit en s'inclinant le duc de Plastrane; il n'est pas un Espagnol qui n'attende de Votre Majesté le bonheur de son maître, et partant celui de toutes les Espagnes.
C'était faire sentir à la reine que du haut de son trône elle ne devait laisser tomber aucune préférence, même sur les malheureux. Elle reçut la leçon sans paraître l'avoir comprise, et continua de lire dans la Gazette les nominations des personnes choisies par Charles II pour composer sa maison.
« La charge de premier écuyer de la reine qui avait été destinée au marquis de Monroi, mort depuis peu, sera donnée au marquis de Vilamçina. Le marquis d'Astorga sera majordome major de la reine, la duchesse de Terra-Nova, sa camerera-mayor; et la plupart de ses dames et de ses filles d'honneur sont allées à Tolède prendre congé de la reine-mère, et doivent ensuite venir prendre possession des appartements qu'on leur a préparés dans le palais, elles partiront au mois de septembre avec le duc d'Ossone, grand écuyer, et tout le reste de la maison, pour aller recevoir la reine sur la frontière de France. Le roi a fait donner à chacune des filles d'honneur mille pistoles pour leur voyage et une pension de mille ducats. Le grand archidiacre de Madrid a été fait capelano-mayor de la reine et a refusé l'argent que le roi lui voulait donner pour son voyage. Le roi attend la reine avec impatience. Il fait dresser des arcs-de-triomphe et préparer tout ce qui est nécessaire pour lui faire une entrée magnifique. On croit qu'il ira au-devant d'elle jusqu'à Burgos avec toute sa cour, et de là il s'avancera incognito jusqu'à la frontière pour lui baiser la main comme un gentilhomme particulier (1).
(1) Extrait de la Gazette du 30 août i67&.
En lisant ces détails qui ne permettaient plus à la jeune reine de se faire illusion sur son prochain départ, plus d'une fois des larmes vinrent obscurcir ses yeux; mais elle les comprima avec courage devant les nobles espions des moindres impressions de son ûme. Elle se retira pour écrire au roi son époux, et le remercier d'avoir aussitôt, et aussi généreusement satisfait à sa prière.
L'idée d'avoir rappelé de l'exil tant de familles malheureuses, d'être la cause de la réconciliation du roi d'Espagne avec la reine-mère, et de son retour à Madrid, mêlait une douce consolation aux chagrins amers qui dévoraient le cœur de la jeune reine ; car la pitié de Dieu a voulu qu'il ne fût point de désespoir inaccessible au calme divin qui résulte d'une bonne action.
Avant de prendre congé de la reine d'Espagne, le marquis de Los Balbazès lui remit une respectueuse invitation de se rendre le lendemain à Paris pour y donner audience au Parlement et aux principaux corps de l'État, et pour lui faire l'honneur d'accepter chez lui un souper que Monsieur, Madame et Mademoiselle daigneraient aussi honorer de leur présence.
Ces corvées d'usage étaient indispensables, et elle s'y résigna avec une bonne grâce que l'espoir de rencontrer M. le Dauphin rendait peut-être moins méritoire. Mais après avoir satisfait à toutes les cérémonies exigées en pareille circonstance, il fallut se décider aux adieux.
Il n'est pas de mémoires, de lettres de cette époque qui ne parlent des regrets déchirants de la jeune reine d'Espagne (1).
(1) On lit dans madame de Sévigné, lettres 562 et 567 : « La reine d'Espagne crie toujours miséricorde et se jette au pied de tout le monde Je ne sais comment l'Espagne s'accomode de ses désespoirs.
« La reine d'Espagne devient lontaine, aujourd'hui je comprend* bien aisément le mal des séparations. »
L'insensibilité, l'ironie des courtisans ne tinrent point contre le spectacle d'une douleur si franche et si vive. C'était le double désespoir de l'amour pur, de l'amour de la patrie. Le peuple lui-même en était attendri, il disait en voyant passer Marie- Louise dans la rue Saint-Honoré, la dernière fois qu'elle quitta le Palais-Royal pour se rendre à Fontainebleau.
— Ali! Monsieur est trop bon, il ne la laissera pas aller, elle est trop affligée.
Honorable et douce pitié qui l'aurait consolée si elle eût été consolable! Mais ce bon peuple ignorait que la vertu des princes est dans leur héroïsme à sacrifier les plus doux sentiments de la nature aux intérêts de la politique ; qu'ils ont paré l'ambition du fanatisme du nom d'une passion sacrée, pour se faire pardonner de lui tout immoler ; qu'ils en ont fait un devoir, une vertu, une religion, et qu'à force de la servir, de l'honorer, ils pensent faire oublier sa honteuse origine. Eh ! qui reconnaîtrait un vice sous des vêtements si beaux, un faux dieu sous le dôme d'un temple chrétien toujours rempli d'adorateurs !
La veille du jour où le reine d'Espagne devait partir de Fontainebleau, accompagnée du roi, de la reine, de monseigneur le Dauphin, de Monsieur, de Madame, de Mademoiselle, et d'une partie des seigneurs de la cour, Madame lui fit demander un moment d'entretien particulier.
— J'ai voulu vous donner quelques avis importants, dit-elle en embrassant cordialement sa belle-fille ; je sais par expérience ce que c'est pour une jeune princesse que de se voir tout à coup transplantée au milieu d'une cour étrangère, où l'ignorance des usages et des caractères expose à tomber
MA1UE-L0UISK n'or.LKANS 1 il'.)
chaque jour clans dos fautes légères en apparence, et qui ont souvent des conséquences très-graves. Je conçois vos ri gitëts, ma fille; j'ai connu, ainsi que vous, le malheur de quitter tout ce qu'on aime pour aller consacrer sa vie à des indifïérents; mais je sais qu'il ne faut pas ajouter à ce malheur le danger d'ignorer le caractère, les sentiments et les intérêts des personnes qui vont vous entourer, je suis sûre que vous n'avez point encore pensé à l'importance de connaître un peu d'avance les différentes autorités que vous aurez désormais à braver ou à flatter.
— Il est vrai, madame ; je me suis promis une soumission complète aux volontés du roi mon maître ; voilà tout.
— Ah! vraiment, celle-là ne m'inquiète pas pour vous, mon enfant; rien que la vue de votre portrait l'a rendu amoureux passionné, et lorsqu'il vous verra si aimable, si spirituelle, votre mari en perdra la raison; mais ces sortes de délire ont un terme, et la faiblesse qui le fait naître, prouve seulement une grande facilité à se laisser dominer par des préférences où la connaissance raisonnée des personnes n'entre pour rien. La mère de Charles II fut aussi l'objet de l'adoration de son fils jusqu'au jour où don Juan d'Autriche s'empara de l'esprit du roi, et l'anima tellement contre la reine-mère qu'elle fut honteusement répudiée de la cour. Sans vous, sans votre mariage, qui doit naturellement l'empêcher de ressaisir le pouvoir, elle aurait fini ses jours dans l'exil à Tolède. Un tel exemple doit vous servir de leçon et Vous mettre en garde contre le choix d'un favori qui pourrait succéder à don Juan d'Autriche, car, d'après les dernières dépêches qui annonçaient son agonie, ce prince n'existera plus lors de votre arrivée à Madrid. Il est donc essentiel de connaître les ambitieux qui vont se disputer les charges et le crédit que la mort de don Juan livre à leurs espérances, ou plutôt à leurs intrigues.
Hélas! qu'y ferai-Je, madame? suis-Je en état dé frénfee*
à ces sortes d'intérêts quand je suis tout au malheur... de...
— Je sais, interrompit madame, que tout ce que je vous dis en ce moment ne vous semble d'aucun intérêt, que vous l'écoutez à peine. Mais je sais aussi que dans trois mois toutes ces paroles qui glissent en ce moment sur votre cœur désolé reviendront tout à coup à votre souvenir, et vous serviront de fanal pour vous guider sur une mer orageuse. C'est pour cela que j'insiste, et que je me résigne à vous ennuyer aujourd'hui pour vous servir plus tard.
— Croyez, madame, que cette preuve d'affection ajoute encore à tous mes sentiments pour vous.
-*- Eh bien donc, apprenez ce qu'un homme tout dévoué à ma maison m'a fait parvenir sur la cour où vous allez régner. Je commencerai par la personne la plus redoutable pour vous, par votre camerera-mayor, la duchesse de Terra-Nova, autrement dit votre dame d'honneur, où plutôt votre duègne, car l'Espagne, jalouse d'une si tyrannique institution, y soumet les jeunes reines aussi bien que les autres femmes. La duchesse de Terra-Nova, de la maison de Pignatelli, a hérité des biens immenses de Fernand Cortès ; sa mère portait le nom de ce grand capitaine qui lui a laissé un petit royaume dans les Indes-Orientales.
« Son humeur est fière, impérieuse avec les personnes qui sont au-dessus d'elle, insupportable avec ses égales, douce et bonne avec ses inférieures. Elle a de l'esprit, de la fermeté et de la pénétration; elle est froide, sérieuse et fidèle à la gravité espagnole, ne fait jamais un pas ni une démarche qui ne soient calculés; elle parle peu, et dit un : Je le veux ou un Je ne le veux pas de manière à faire trembler.
C'est une femme maigre et pâle, qui a le visage long et ridé, les yeux petits et rudes; elle est une fort dangereuse ennemie. Don Carlos d'Aragon, son consin germain, fut assassiné par des bandits qu'elle fit venir exprès de Valence, parce
qu'il lui demandait la restitution du duché de Terra-Nova, sur lequel il avait des droits et dont elle jouissait.
— Oh! mon Dieu! s'écria la reine d'Espagne, et c'est un pareil monstre qu'on place près de moi.
— Elle s'est convertie depuis, reprit Madame. L'éclat que cette affaire fit dans le monde obligea la duchesse à se retirer en Aragon. C'est là qu'elle s'est liée avec don Juan d'Autriche ; c'est là que, séduit par les dehors fastueux d'une dévotion profonde, et la croyant revenue à toutes les vertus, don Juan l'a fait nommer votre camerera-mayor. C'est, comme vous le voyez, un caractère à ménager et un orgueil à flatter. Enfin, n'oubliez pas qu'on peut tout craindre de cette femme, et qu'elle a la confiance du roi d'Espagne.
— Je ne me sens pas la force de combattre de semblables ennemis.
— Il faut la prendre, cette force, dans le sentiment dé vos devoirs. Il faut profiter de l'empire que vous ne pouvez manquer de prendre sur un roi faible, élevé par sa mère dans une soumission aveugle qu'il applique à la personne quelconque qui parvient à s'emparer de son esprit. Il faut profiter de ces premiers moments où tout vous sera accordé pour obtenir, sinon le renvoi de la duchesse de Terra-Nova, du moins quelques changements dans les attributions de sa charge ; car vous ne sauriez vous faire une idée de la surveillance minutieuse, étrange, que cette charge lui donne le droit d'exercer sur vous. Enfin, c'est une inquisition pire que l'autre ; mais le marquis d'Astorgas et le duc d'Ossone vous protégeront sans doute contre l'autorité sournoise et obsédante de madame de Terra-Nova. Le premier, nommé par don Juan grand maître de votre maison, est, par sa place, en rivalité avec votre Camerera-Mayor, ce qui vous répond de son zèle à la contrarier. Le duc d'Ossone est un des exilés rappelés par vous. En le nommant votre grand écuyer, le roi a voulu placer près de vous un homme dont le dévouement vous fût acquis d'avance;
mais, croyez-moi, ne vous fiez ni à l'un ni à l'autre, car le meilleur des deux passe pour avoir fait assaillir, par des assassins, le comte d'Humanès, et cela pour le punir d'être plus heureux que lui auprès d'une jolie femme de la cour d'Espagne.
La reine-mère, reconnaissante de la réconciliation qu'elle vous doit, va d'abord vous accabler d'amitiés. Mais se retrouver à la cour après y avoir régné despotiquement pendant tant d'années et se résigner à ne pas se mêler des aifaires de l'Etat, à ne pas gouverner sous le nom de son fils ; c'est ce qui lui sera impossible. Étudiez-la donc avant de répondre à sa tendresse intéressée, et tenez-vous en garde contre sa puissance si elle doit la reconquérir, ou contre son ressentiment si votre crédit l'emporte sur le sien.
— J'espère que le ciel m'épargnera le supplice de vivre longtemps au milieu de tant de haines et d'intrigues, dit la reiDe; moi, si incapable des calculs d'une méfiance continuelle; moi, que la malveillance abat si vite, et qui m'intéresse trop peu à moi-même pour prévoir ni parer les coups qu'elle porte. Hélas! que pourrai-je contre tant d'ennemis caché
— Vous les déjouerez par une conduite prudente, et vous les amènerez à vous servir en servant leurs intérêts. On ne meurt pas quand on le veut, mon enfant ; le chagrin tue lentement, et c'est s'exposer à de grands dangers que de compter sur lui pour nous tirer d'embarras. Le mieux est de demander à Dieu la raison et le courage qui nous aident à supporter dignement une situation pénible. L'Europe a les yeux sur vous; montrez-lui ce que peut une fille de France, quand le ciel lui confie la gloire de sa famille et le bonheur de tout un peuple.
La jeune reine s'inclina, en signe de soumission aux avis de Madame.
En cet instant le prince de Marcillac vint, de la part du roi, prévenir Sa Majesté catholique que le lendemain 20 septembre,
après avoir entendu la messe dans la chapelle du château, le roi, la reine et M. le Dauphin monteraient en carrosse pour conduire leur bien-aimée nièce. et cousine la reine d*Espa{ jusqu'à deux lieues au-dessus de Fontainebleau; que là elle continuerait sa route accompagnée de Monsieur et de Madame jusqu'à Orléans, puis seule avec Monsieur jusqu'à Arnboise.
Cette manière d'échelonner ses adieux, inventée pour les rendre moins déchirants, en devait prolonger la douleur; mais elle n'en fit pas la réflexion. 11 est un état de l'âme qui rend insensible à ce qui devrait alléger ou augmenter la peine. Qu'importe une plaie de plus ou de moins sur un cœur tout sanglant?
Malgré le sombre désespoir que la reine d'Espagne s'efforçait vainement de dissimuler il lui fallut se rendre le soir au jeu de la reine.
— C'est la dernière fois que je viens ici, pensait-elle, ce palais si beau, cette cour si brillante, je les vois pour la dernière fois, et ce mot fatal revenant sans cesse à sa pensée, remplit ses yeux de larmes.
L'entrée de la reine d'Espagne chez la reine, interrompit plusieurs conversations à voix basse, chacun était occupé ce soir-là de l'audience obtenue le matin même par le duc de Mazarin, dans laquelle, prenant l'air inspiré, le duc avait dit au roi que Dieu lui était apparu, et lui avait révélé que l'État était menacé d'une révolution effroyable et prochaine, si Sa Majesté ne renvoyait promptement mademoiselle de Fontanges.
— Et moi, lui avait répondu le roi fort tranquillement, je me crois obligé de vous donner avis du prochain renverse-
ment de votre cerveau, si vous n'y mettez ordre. « Puis le roi lui avait tourné le dos.
Les malins prétendirent que le roi avait ajouté :
« Si Dieu vous dit tout, pourquoi ne vous a-t-il pas averti de l'enlèvement de votre femme(l)? »
La reine et sa nièce étaient les deux seules personnes qui ne fussent pas instruites de cette audience, dont le roi avait ri avec le duc de Saint-Aignan, sans lui en demander le secret, et que ce dernier avait répété partout pour en faire sa cour à mademoiselle de Fontanges.
On s'attendait à la voir arriver plus triomphante que jamais. Les plus adroits combinaient déjà les moyens de lui faire compliment de la réponse du roi sans paraître trop indiscrets, mais elle ne vint point ce soir-là chez la reine.
Louis XIV était sans doute prévenu de son absence, car il n'en témoigna aucune inquiétude. Il affecta d'être tout occupé de la reine d'Espagne, et s'appliqua à empêcher le Dauphin de lui adresser un seul mot en particulier. Il craignait avec raison que le son de la voix du jeune prince ne portât dans l'âme de la reine Marie-Louise un trouble insurmontable. 11 la voyait à chaque instant prête à se trouver mal, et causait vivement avec les ambassadeurs d'Espagne pour détourner leur observation de dessus leur souveraine, car il était facile de s'apercevoir que les regrets de Marie-Louise dépassaient ceux qu'on a d'ordinaire en quittant son pays et sa famille.
La reine, qai était plus que personne dans le secret de la torture qu'éprouvait sa nièce, lui prenait la main et la quittait aussitôt en sentant le tremblement qui s'emparait de la jeune reine. Les preuves d'affection et de pitié pouvaient redoubler son attendrissement et mettre à bout son courage.
(i) Hortense de Mancini, duchesse de Mazarin, s'était évadée la nuit du 13 juin 1668, et le duc son mari était, venu réveiller le roi trois heures après minuit, pour le prier de faire courir après la duchesse.
MÀRIE-I.OITÏSE D'ORLÉANS 145
Quelque chose encore redoublait l'émotion delà jeune reine. Le Dauphin impatienté du soin que prenait le roi de l'empêcher de parler à sa cousine, et faisant de vains efforts pour parvenir à elle, ne la quittait pas des yeux et mettait dans ses regards beaucoup plus de pensées tendres qu'il ne lui en aurait sans doute adressées. Ce regard magnétique la rappelait à la plus douce illusion de sa vie. Gomment l'aurait-elle supporté sans trouble?
Le jeu commença. Le roi prit place à la table, et M. le Dauphin, au lieu de le suivre, vint droit à la reine d'Espagne, lui demanda si Sa Majesté voulait être de moitié dans son jeu.
Elle inclina la tête pour toute réponse, tant il lui était impossible de proférer une parole. Le roi se retourna, surpris de la proposition du Dauphin; mais en voyant qu'il s'asseyait à côté de lui à la table de jeu, il se tranquillisa et cacha son mécontentement.
Le Dauphin n'était pas en veine, il perdit ; la reine d'Espagne s'en félicita, car c'était une occasion toute naturelle de donner à son cousin un souvenir qu'elle n'aurait pas osé lui offrir.
— Voilà qui doit suffire à m'acquitter, dit-elle en dégageant de son doigt une bague admirable, que le Dauphin prit en lui baisant la main.
Le roi se leva aussitôt, et prétextant la nécessité de se préparer au départ du lendemain et d'écrire une lettre à Charles II, qui lui serait remise par la jeune reine, il se retira en faisant signe au Dauphin de l'accompagner.
C'était mettre fin au jeu de la reine; mais avant de se séparer, les personnes de la cour qui ne devaient pas accompagner la reine d'Espagne une partie de la route vinrent prendre congé d'elle.
Ce commencement d'adieux éternels la plongea dans un tel accès de douleur, que craignant d'y sccomber, elle se tourna
vers la reine, comme pour la supplier de lui épargner le supplice de ces adieux précurseurs de plus déchirants encore.
La reine interrompit les phrases de regrets des dames de sa cour en invitant sa nièce à aller se reposer des fatigues de ce jour, et à renouveler ses forces et son courage pour supporter les tristes émotions du lendemain.
Arrivée dans son appartement, ses forces l'abandonnèrent ; elle tomba évanouie. La maréchale de Glérembault vayant la nourrice de la reine d'Espagne s'élancer vers elle pour la secourir, la repoussa durement en lui faisant sentir que son rang ne lui permettait point de passer devant une maréchale de- France, et qu'il fallait que le flacon d'éther qui devait servir à ranimer la reine, lui fût présenté par sa dame d'honneur.
En ce moment la perte de l'oratoire s'ouvrit, et une femme se précipita vers la reine Marie-Louise, détacha les nœuds, rompit le lacet de son corsage, s'empara du flacon que tenait la maréchale, le fit sentir à la pauvre souffrante, dont la respiration se ranima; bientôt la jeune reine ouvrit les yeux, et sourit avec reconnaissance à celle qui lui prodiguait de si tendres soins.
Madame de Glérembault aurait pu réclamer avec la même insolence les privilèges que lui donnaient sa naissance et son rang sur la femme qui usurpait en ce moment sa charge auprès de la reine. Mais elle était trop bon courtisan pour commettre une faute semblable, et lorsque mademoiselle de Fontanges se retourna de son côté, pour lui dire :
— Excusez-moi, madame la maréchale, mais j'ai à parler à Sa Majesté, madame de Glérambault se retira en s'inclinant respectueusement, et lit signe aux autres dames de la suivre.
Lorsque mademoiselle de Fontanges se vit seule avec la reine, elle se jeta à ses pieds.
— Pardon, lui dit-elle, d'avoir tout bravé, jusqu'à votre mécontentement peut-être, pour vous voir, Madame, pour vous parler une dernière fois. Mais j'avais à vous donner un avis important, et l'intérêt de Votre Majesté" l'a emporté sur toutes... les considérations... qui... devaient... m'arrêter.
Ces derniers mots dits avec le9 yeux baissés, et le ton d'une humilité consciencieuse touchèrent le cœur de Marie- Louise.
— Dieu seul a le droit de vous juger, dit-elle en relevant Angélique, moi, je vous plains et je vous aime.
— Et cette pitié, cette affection qui me console du malheur de rougir à vos yeux, je veux que vous sachiez, Madame, qu'elle vous donne le droit de disposer de moi. Je veux que vous sachiez dans l'isolement où vous allez vous trouver, sur ce trône superbe, au milieu de cette cour magnifique, qu'il est un être ici qui s'intéresse à vos moindres actions, à vos peines surtout, et qui n'attache de prix au crédit qu'elle peut avoir en ce moment, que dans l'espoir de l'employer à vous servir.
A ces mots, la reine fit un mouvement involontaire et facile à comprendre.
— - Ce crédit vous fait horreur, je le vois, reprit mademoiselle de Fontanges; aussi croyez-bien que je n'aurais pas la honte de vous en parler s'il ne devait parer aux dangers qui vous menacent. Mais instruite par un ministre du roi des intrigues de la cour où vous allez régner, du caractère faible et ombrageux du roi votre époux, des sentiments jaloux de la reine-mère qui médite déjà, malgré ce qu'elle vous doit, de combattre, par tous les moyens possibles, l'ascendant que votre beauté et votre supériorité en tous genres doivent naturellement obtenir sur le cœur et l'esprit de son fils, j'ai dû vous avertir que ces menées ambitieuses, ces intrigues sourdes peuvent être déconcertées par des avis secrets de la cour de France. Le roi a non-seulement un vif attachement, mais
un orgueil jaloux pour sa famille; s'il apprenait que sa nièce fût l'objet de quelques méchants complots, il mettrait toute sa puissance à l'en garantir, ou à l'en venger. La difficulté est de lui faire parvenir ces avis; car, vous le pressentez, Madame, désormais nulle lettre de votre main n'arrivera ici, sans avoir été lue par le roi et par les ministres intéressés à surveiller vos sentiments et vos démarches. Il ne faut donc pas penser à écrire jamais franchement vos craintes ni vos soupçons. Mais vous pouvez les confier en toute assurance à madame Viremont, votre bonne nourrice, qui saura tromper la vigilance des espions pour me faire remettre ces lettres. Nous sommes convenues ensemble d'un chiffre impénétrable; et grâce à ces avertissements, nous pouvons espérer déjouer d'ici les conspirations les mieux ourdies contre votre repos et votre honneur. Soyez généreuse, Madame, ne me refusez pas l'honneur de crier au secours pour vous s'il était nécessaire. Je vous le demande à genoux, au nom de votre mère, qui vous ordonne la prudence pour échapper à son sort.
En parlant ainsi, mademoiselle de Fontanges pleurait, et cette attitude suppliante, ce beau visage baigné de larmes, avaient quelque chose de si touchant, que la reine en fut vivement attendrie.
— Je vous dois déjà, dit-elle, la consolation d'emmener dans mon exil une amie dévouée, une seconde mère. Ce bienfait vous répond de mon affection, de ma reconnaissance. Je prévois le sort qui m'attend, mais après le désespoir de quitter pour jamais la France, ajouta-t-elle en portant la main sur son cœur, j'espère rester insensible à toute autre peine. Dédaigneuse du pouvoir qu'on veut m'arracher d'avance, il ne faudra nul effort pour s'en emparer, et je désarmerai la haine par mon indifférence.
— N'importe, s'écria Angélique, promettez-moi d'instruire madame Viremont de tout ce qui vous intéresse. Songez que je ne suis peut-être pas la seule à vous adresser cette prière,
et qu'il est de votre bonté, de votre devoir aussi de l'exaucer.
— Eh bien, soit, dit la reine, interprêtant selo;. son cœur ce qu'il y avait de mystérieux dans les derniers mots de mademoiselle de Fontanges; ma nourrice saura tout. Puisse le ciel et la volonté du roi mon maître la laisser près de moi jusqu'à mon dernier jour.
En ce moment on frappa doucement à la porte, et madame Viremont vint dire, qu'inquiets de l'absence de mademoiselle de Fontanges, ses gens la cherchaient dans tout le château.
Elle comprit l'avertissement, et, s'emparant du gant blanc que venait de quitter la reine, elle y imprégna un baiser; puis, cachant le gant sous sa mantille, mademoiselle de Fontanges s'éloigna sans oser baiser la main que lui tendait la rane.
Le 20 septembre, les premiers rayons du soleil surprirent la reine d'Espagne à la même place où l'avait laissée mademoiselle de Fontanges. La fatigue, l'accablement où la plongeaient tant d'émotions douloureuses n'avaient pu la déterminer à donner au sommeil une heure de celles qui lui restaient à passer dans le château de ses pères.
Cette nuit s'était écoulée, sans qu'elle s'en aperçût, sous l'influence d'une seule idée : — Suis-je toujours aimée !
Le Dauphin, dont la résignation avait si souvent toute la dureté de l'inditïérence, n'était-il pas a": fond de l'âme trèsaflligê de la perdre à jamais? L'intérêt qu'il lui avait témoigné la veille, la crainte que le roi paraissait éprouver de voir son fils se trahir par quelques mots imprudents, tout ne devait-il pas lui taire croire que le Dauphin, ayant satisfait aux vo-
lontés de son père, pensait être enfin libre de montrer ses regrets?
Qui ne sait ce que de semblables suppositions peuvent dévorer d'heures? qui n'a pas plaidé de toute l'éloquence de son âme en faveur d'un ingrat? qui ne s'est reproché comme un crime de l'avoir deviné?
C'est que les ingrats ont aussi leurs caprices, qu'ils ont des éclairs de sentiments qu'on s'obstine à prendre pour un ardent foyer, ainsi qu'on s'obstine à regarder les rares aumônes de leur cœur comme l'excédent d'un trésor caché.
Les suppositions flatteuses qui préoccupaient la jeune reine l'empêchèrent de succomber aux douleurs de ce jour de départ. Car le ciel a voulu que l'espoir d'être aimée l'emportât sur tout dans l'âme d'une femme.
Après avoir passé son habit de voyage, elle fit demander toutes les personnes attachées à son service, et leur distribua les bijoux qu'elle portait étant princesse; puis elle se rendit à la chapelle, où le roi et toute la cour l'attendaient pour y entrer avec elle et lui décerner pour la dernière fois les honneurs dus à sa couronne.
Le roi parut surpris de lui voir faire si bonne contenance pendant la messe. C'est que, placée entre le roi et la reine, elle avait laissé tomber son livre d'heures; M. le Dauphin, qui se trouvait derrière elle, s'était empressé de le ramasser, et elle avait senti presser sa main par la main qui lui remettait le livre. Alors son cœur battit avec violence, et elle cacha sa rougeur en inclinant son front vers son prie-Dieu. Mais nul soupir, nui sanglot ne s'échappa de son sein, et personne ne soupçonna que dans ce moment de désespoir elle dissimulait une joie.
Si douce que fût cette impression, elle ne put triompher du déchirement cruel que son cœur devait ressentir, lorsque, conduite par Louis XIV vers le perron de cette cour si justement renommée, avant et depuis, par tant d'adieux célèbres,
MARIE-LOUISE D'ORLÉANS loi
elle aperçut tous les seigneurs, toutes les dames de la cour, tous les gens de la maison du roi, tout jusqu'aux moindres serviteurs, et même les pauvres de la paroisse, réunis là pour recevoir ses adieux.
Alors, des flots de larmes s'échappant de ses yeux, elle tomba à genoux comme pour attendre, la. l/'in'ilictionde cette foule attendrie, et joignit les mains en signe de reconnaissance; puis, faisant un effort pour se relever et accomplir la douloureuse séparation, elle sentit que ses forces l'abandonnaient, et se jeta dans les bras de la reine.
Le roi, craignant de voir se prolonger cette scène pénible, s'empara du bras de la reine d'Espagne, et l'entraîna presque évanouie vers le carrosse qui l'attendait au bas du perron. Soutenue par ses écuyers, elle monta sans savoir ce qu'elle faisait. Monseigneur le Dauphin, Monsieur, Madame, Mademoiselle et la grande-duchesse de Toscane (1) montèrent aussi dans ce même carrosse, dont toutes les glaces baissées laissaient voir les grands personnages qu'il contenait.
Le roi se plaça près de la reine d'Espagne, la reine de l'autre côté; tous deux lui disant :
— Allons, courage, ouvrez les yeux ; voyez tout ce peuple qui vous regarde, qui vous bénit. Saluez-le donc.
Alors les cris de : Vive le roi ! Vive la reine s Vive la reine d'Espagne ! réveillèrent Marie-Louise de la torpeur où l'avait plongée une souffrance d'âme au-dessus de toutes ses autres souffrances. Elle se ranima, mais pour pleurer encore. A la vue d'un désespoir si vrai, le peuple disait :
— Ah! quelle belle reine nous perdons!...
(!) La grande-duchesse avait follement quitté la Toscane, (Lettrée de madame de Sévigné, septembre 1679.)
À deux lieues de Fontainebleau, les carrosses s'arrêtèrent. Celui destiné à la reine d'Espagne s'approcha. La reine embrassa sa nièce, la baigna de ses larmes, sans pouvoir proférer le mot d'adieu. Cet attendrissement contagieux allait sans doute' renouveler le spasme de la malheureuse Marie- Louise lorsque le roi la rendit à elle-même et à toute la sévérité de sa situation par ces mots, dits de manière à être entendus de la grande-duchesse de Toscane et de toutes les princesses présentes :
— Madame, je souhaite de vous dire adieu pour jamais. Ce serait le plus grand malheur que de revoir la France.
A cet adieu aussi raisonnable qu'impitoyable, les yeux de la reine d'Espagne se séchèrent tout à coup ; elle reçut froidement le baiser royalement paternel que Louis XIV déposa sur son front, et elle descendit d'un pied ferme du carrosse du roi pour monter dans le sien, où Monsieur, Madame et Mademoiselle devaient la suivre. Le Dauphin, qui était descendu le premier pour la soutenir, baisa respectueusement la main de Marie-Louise ; elle lui sut bon gré d'épargner son courage, en ne lui faisant pas de plus tendres adieux, en ne l'embrassant point, comme son titre de cousin germain lui en donnait le droit, et, lui serrant à son tour la main, qui portait cette bague donnée la veille, elle dit :
— A jamais !
En ce moment, le roi fit un signe à son premier écuyer, et les chevaux de ces brillants attelages partirent au galop, mais dans un sens inverse, entraînant, chacun de son côté, des parents, des amants, des têtes couronnées qui ne devaient jamais se revoir.
Le prince et la princesse d'Harcourt, la maréchale de Clérambault et la marquise de Grancey, nommés par le roi pour accompagner la reine d'Espagne, ne devaient la quitter qu'à la frontière, où le marquis d'Astorga, son majordome-mayor, la duchesse de Terra-Nova, sa camarera-mayor, et les autres officiers de sa maison royale, l'attendaient pour la conduire àBurgos; là, le roi d'Espagne viendrait au-devant d'elle.
Le marquis et la marquise de Los Balbazès étaient aussi du voyage, et la présence de ces deux nobles espions força la reine d'Espagne à contraindre sa douleur. Déjà, en la voyant pleurer, l'ambassadrice lui avait dit : « Ah! madame, si le roi mon maître vous voyait ainsi désolée, il en serait bien malheureux I » Ce qui, en laDgage de cour, veut dire bien offensé. La reine avait compris l'avertissement, mais elle n'en tint pas compte lorsque, arrivée à Orléans et à Amboise, il lui fallut successivement se séparer de sa belle-mère, de sa sœur et enfin de son père.
Ce dernier adieu renouvela le désespoir causé par tous les autres. Monsieur aimait tendrement sa tille ; sans sa soumission aveugle aux volontés du roi, il n'aurait jamais consenti au mariage qui l'éloignait de lui pour toujours; et dans cet état cruel, il déplorait sa propre faiblesse ; mais c'était trop tard : il fallait s'arracher des bras de cette fille adorable ; il fallait la livrer à cette nation, à cette cour étrangère qui la réclamait; il fallait revenir seul près du souverain qui avait ordonné de son sort,avec la triste prévision des malheurs qui attendaient cette pauvre princesse, et avec le remords d'avoir condamné à l'exil un cœur tout français.
La santé de la reine Marie-Louise fut vivement altérée par les angoisses d'un chagrin si profond, mais elle ne voulut point retarder son voyage en consacrant quelques jours aux soins dont elle avait besoin. La souffrance physique est la plus puissante distraction aux douleurs de l'âme, pensait- elle, et loia de vouloir se guérir, elle espérait arriver en Espagne
dans un état si déplorable qu'il faudrait nécessairement ajourner la grande solennité de la seconde bénédiction nuptiale, qui devait avoir lieu à Burgos.
Mais sa jeunesse l'emporta sur tant de fatigues et de peines. Cependant le chevalier Talbot, son premier médecin, s'obstinait à la dire malade, et voulait la soigner malgré elle. Importunée des ordonnances qu'il lui prescrivait en vain, elle imagina de l'envoyer auprès du comte de Montaigu, lieutenant général de Guyenne, qui était tombé dangereusement malade à Bordeaux. C'était s'assurer quelques jours de liberté.
La reine d'Espagne en profita pour voir son ancienne gouvernante, madame de Saint- Chaumont, exilée dans sa terre par suite de son dévouement pour madame Henriette d'Angleterre. Elle la fit prévenir de son passage à Poitiers, et madame de Saint-Chaumont accourut aussitôt recevoir les embrassements de sa royale élève.
La maréchale de Clérembault en pensa mourir de dépit ; mais la puissance qui lui avait servi à faire exiler madame de Saint-Chaumont, était annulée par le mariage de Marie-Louise ; et il lui fallut voir patiemment sa victime comblée des dons et des caresses de cette jeune reine, heureuse d'oublier un moment ses chagrins présents, par le souvenir des doux plaisirs de son enfance (1).
Cette entrevue touchante fut trop tôt interrompue par le maire et les échevins de la ville, qui présentèrent à la reine le dais, la haranguèrent, et la conduisirent au travers de deux haies de bourgeois sous les armes, jusqu'à la maison de ville où elle logea.
C'est là qu'un courrier extraordinaire lui apporta la nou-
(i) La reine d'Espagne a fait mille tendresses à madame de Saint- Chaumont en passant dans ce pays; la maréchale de Clérembault n'a pas parU depuis ce jour. Madame* de gtfyigné» ktïte 4tt 8 ft?*
veile de la mort de don Juan d'Autriche, de cet illustre bâtard de Philippe IV, dont la mère reçut l'habit de religieuse des mains d'Innocent X. Avant d'expirer, don Juan avait nommé par testament le roi Charles II son héritier, et il léguait par moitié ses riches pierreries à la reine d'Espagne et à la reine-mère.
Dans tout autre moment, la mort d'un prince qui supportait depuis tant d'années le poids des affaires de l'État, aurait fait une vive impression sur l'esprit de Charles II, et aurait amené un long deuil à la cour d'Espagne. Mais on y reçut en même temps la nouvelle du départ de la jeune reine, de sa prochaine arrivée sur la frontière, et faisant trêve à ses regrets, le roi amoureux ordonna des feux de joie et des illuminations dans toutes les rues de Madrid. Il y eut des courses de masques dans la place du palais, des feux d'artifice, des combats de taureaux. Toutes ces réjouissances devaient servir aussi à célébrer le retour de la reine-mère. Son fils alla au-devant d'elle sur la route de Tolède et la mena ensuite à Àranjuez. Le peuple applaudit à cette réconciliation et bénit d'avance la jeune reine qui l'avait provoquée. Les vieillards seuls disaient:
— Puisse-t-elle n'avoir jamais à se repentir de cette bonne action
A Blaye, où la reine d'Espagne fut reçue au bruit des canons de la citadelle et de ceux des vaisseaux qui étaient dans la rade, elle trouva un bateau magnifique que le sieur Pontoise, jurât de Bordeaux, lui avait fait préparer. Au moment de s'embarquer, on lui annonça la visite du marquis d'Efïïat, envoyé extraordinaire de Monsieur, près le roi d'Espagne^ et
porteur d'une lettre de Charles II pour Sa Majesté eaUH^ue.
La nécessité de revoir, d'accueillir avec tous les égards dus à sa mission ce marquis d'Effiat, généralement soupçonné d'être l'un des empoisonneurs d'Henriette d'Angleterre, ajouta un sentiment d'horreur à tous ceux qui torturaient le cœur de Marie-Louise. Recevoir cette lettre d'amour, ces promesses Si tendres d'un bonheur conjugal des mains de l'assassin de sa mère, lui parut d'un sinistre présage ; et lorsque le marquis d'Effiat lui demanda la permission de l'accompagner à Bordeaux pour y être témoin des fêtes que la ville préparait pour la recevoir, il lui fallut penser au scandale que causerait son refus, au ressentiment que Monsieur en éprouverait ponr la faire consentir à prolonger le supplice d'une telle présence.
Le marquis d'Effiat, en qualité d'ambassadeur français, offrit la main à la reine pour l'aider à monter dans la barque; mais elle, tout à coup saisie d'une terreur invincible, s'éloigna brusquement du marquis d'Effiat, et vint prendre le bras du sieur Pontoise, en disant qu'elle voulait être conduite par lui dans le bateau qu'il avait si élégamment décoré pour elle.
M. d'Effiat pâlit de colère, et sans dire un mot, il se retira pour laisser passer la reine accompagnée du jurât de la ville, et il se mit à leur suite.
A peine la reine et toute sa cour furent-elles embarquées, qu'il s'éleva un vent contraire, la pluie tomba en abondance, des nuages sombres couvraient l'horizon et faisaient craindre une tempête. Le commandant de la barque se crut obligé d'en prévenir le prince d'Harcourt, celui-ci vint faire part à la reine d'Espagne des craintes du commandant, et proposer à Sa Majesté de rentrer dans la rade de Blaye. Mais la reine était dans la situation d'âme où l'on savoure un danger. Elle traita les craintes du prince d'Harcourt de chimère, et ordonna de voguer vers Bordeaux au grand regret de la maréchale de Clérembault et de la princesse d'Harcourt qui tremblaient de peur.
Le trajet deBlaye à Bordeaux fut tellement contrarié par ce temps affreux, que la reine d'Espagne n'arriva qu'à sept heures du soir. Les jurats de la ville l'attendaient sur le port, et le sieur de Ris, intendant de la généralité, lui présenta un dais de brocard d'or et d'argent, sous lequel elle fut conduite à l'archevêché, où l'on avait préparé son logement.
Le comte de Montaigu, trop gravement malade pour commander la garnison de Bordeaux, avait prié son jeune ami, le comte de Feuquières de Rébenac, qui était lieutenant général de Béarn, devenir, avec le consentement du roi, le remplacer dans ses fonctions pendant le séjour de la reine d'Espagne à Bordeaux.
C'était quelque chose de poétique que de voir cette belle princesse, souriant encore au danger qu'elle avait couru, descendre d'une barque tapissée de damas cramoisi, avec des crépines d'or, pavoisée aux armes de France attachées par des guirlandes de fleurs, et remplie de personnes dont les vêtements couverts d'or et de pierreries resplendissaient aux derniers rayons du soleil ; car le temps s'était remis et promettait pour le lendemain une belle journée.
A cette vue, on avait peine à se défendre d'une comparaison mythologique. Le comte de Rébenac en resta saisi d'admiration, au point d'oublier de commander à ses troupes de présenter les armes. Un de ses officiers prit sur lui d'obvier à cet oubli ; ensuite il s'excusa près de son lieutenant général de la liberté qu'il prenait. Mais M. de Rébenac, tout au spectacle qui l'éblouissait, ne l'entendit point, et ne sortit de son extase que lorsque l'intendant de la généralité et le prince d'Harcourt vinrent le chercher pour le présenter à la reine d'Espagne.
Le comte la salua respectueusement; il écouta avec ravissement les mots polis qu'elle lui adressa; sans pourtant se faire aucune illusion sur les phrases banales que cette malheureuse reine était obligée de répéter dans chaque ville aux mêmes autorités qui lui rendaient les mêmes honneurs. Mais
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le charme de cette voix si douce avait complété son enchantement. Il était sous l'empire d'une vision qui devait rester dans son souvenir.
Malgré tous les avantages qui distinguaient le comte deRébenac, malgré son visage agréable, sa noble tournure, la manière élégante et fière dont il portait l'uniforme, malgré sa préoccupation, qui lui donnait un air étrange et qui frappait tout le monde, la reine ne le remarqua point.
On venait de lui remettre une lettre de Louis XIV, qui l'engageait à se reposer trois jours à Bordeaux pour y assister au bal que désiraient lui donner les dames de la ville, et pour leur en rendre un le lendemain. Il ajoutait que le roi d'Espagne était prévenu par lui de la nécessité, pour elle et sa suite, de prendre ces trois jours de loisir, et qu'ainsi rien ne s'opposait à ce qu'elle fit cet honneur à sa bonne ville de Bordeaux.
La reine se soumit sans peine à une invitation qui retardait de quelques jours sa sortie de France. Elle chargea le prince d'Harcourt de satisfaire aux désirs du roi en ordonnant un bal magnifique, et en confiant le soin des invitations aux jurats de la ville. S'occuper de plaisirs dans la disposition d'âme où elle se trouvait n'avait rien de surprenant pour elle ; n'étaitelle pas accoutumée depuis longtemps à traîner son désespoir dans les fêtes!
Le lendemain, elle alla au Château-Trompette. Puis, en se promenant sur les ramparts, elle fit l'honneur au comte de Montaigu, lieutenant général de Guyenne, de s'approcher des fenêtres de la chambre où il était malade, et de lui demander de ses nouvelles. Elle visita ensuite les couvents des filles de la Visitation et des Carmélites ; et lorsqu'on lui témoignait la crainte de la voir se fatiguer par tant de visites, elle répondait :
— Ah! laissez-moi ajouter encore à tous mes souvenirs de cette belle France! Hélas! je n'aurai bientôt plus que cela
Les fêtes, les présents généreux, et surtout les aumôn royales de cette époque, ont conservé dans les vieilles familles bordelaises le souvenir du passage de Marie-Louise d'Orléans. Ses larmes coulèrent de nouveau en quittant cette ville.
Le comte de Rébenac sortit de Bordeaux pendant la nuit qui précéda le départ de la reine, pour aller la recevoir dans sa généralité de Bayonne.
Toute la garnison et même les bourgeois étaient sous les armes lorsqu'elle y arriva, le 25 octobre. Là, des lettres de la duchesse de Terra-Nova, et de son grand écuyer, le duc d'Ossonnc, lui apprirent qu'ils l'attendaient à Irun, ils se préparaient à recevoir légalement Sa Majesté des mains des mandataires du roi de France.
A cette lecture, qu'elle entendit comme une sentence, la jeune reine s'exhorta au courage ainsi que le fait d'ordinaire un noble condamné qui veut mourir dignement devant la foule curieuse d'observer toutes les angoisses de son supplice.
La prévision d'une douleur inévitable ne donne pas toujours les moyens d'y résister; et l'àme forte qui s'arme victorieusement contre la pensée, contre le fait du malheur qui l'attend, succombe au moindre accessoire, à la moindre solennité attachés à ce malheur!
La reine d'Espagne quitta Saint- Jean de Luz avec tout le courage qu'elle s'était promis, et pourtant c'était la dernière ville de France qu'elle devait traverser. Mais, arrivée dans la maison qu'on lui avait préparée sur le bord de la Bidassoa, de cette rivière qui sépare la France de l'Espagne, elle se sentit vivement troublée.
Alors le sieur de Saintot , maître des cérémonies, alla prendre, au sortir de la barque royale, le marquis d'Astorga, majordome de la reine d'Espagne; il le conduisit dans la chambre où la reine était assise sous un dais, le prince d'Har*
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maréchale de Glérembault et la marquise de Grancey derrière son fauteuil.
Le marquis d'Astorga se jeta d'abord aux pieds de la reine, lui baisa la main, lui fit un compliment, après lequel la reine lui dit de se couvrir; ce qu'il fit. Le prince d'Harcourtse couvrit aussi, et dit au marquis'd'Astorga qu'il avait ordre du roi de remettre la reine d'Espagne entre ses mains.
Au même instant, le sieur de Ghâteauneuf, conseiller au parlement de Paris, lut en français l'acte de délivrance, et don Alonzo Garnero le lut en espagnol. Après quoi le marquis d'Astorga avertit la reine qu'il était temps de se rendre dans la barque qui devait la porter sur la rive espagnole.
Elle se leva, surmonta le tremblement qui l'agitait, et marcha vers la barque; là se trouvait la duchesse de Terra-Nova, qui se prosterna devant elle, lui baisa la main et lui présenta plusieurs autres dames espagnoles.
La vue de ces visages étrangers inspira à la reine une sorte de répulsion qui la défendit quelque temps de l'attendrissement de cet adieu suprême; mais lorsqu'elle vit les gardes du corps qui l'avaient accompagnée jusqu'à Fontainebleau, tomber à genoux et crier :
— Vive la reine d'Espagne! Vive la nièce du roi! Que le Seigneur la bénisse!
Lorsqu'elle eu aperçut quelques-uns qui essuyaient leurs yeux avec la manche de leur uniforme, elle ne put se contenir davantage; des sanglots s'échappèrent de son sein. Ne sachant comment répondre aux regrets, à la reconnaissance que ces braves soldats lui témoignaient, elle détacha le long rang de perles fines qui tournait trois fois sur son beau bras, et le leur jeta en souvenir d'elle; puis, exaltée parla douleur, elle arracha une poignée de terre à la rive, la couvrit de pleurs, de baisers, et se tournant vers sa nourrice :
— Garde-moi ce trésor, lui dit-elle, pour qu'à ma mort tu puisses jeter sur ma tombe un peu de terre de France.
Cinq minutes après Marie-Louise abordait d'un pied tremblant sur la rive espagnole, et pleurant encore du malheur de quitter une patrie pour un royaume; elle crut, à l'excès de sa douleur, que Dieu prenait pitié d'elle, et qu'elle n'atteindrait pas vivante cette rive où l'attendaient tous les seigneurs de son royaume. Mais le ciel la destinait à de nouvelles épreuves. Elle était un de ces êtres marqués par la Providence pour dégoûter les ambitieux du rang suprême.
La séparation éternelle était accomplie, et le sentiment du devoir triompha bientôt des pleurs de Marie-Louise. Elle pensa que c'était faire injure au roi son époux et à ses sujets que de se montrer inconsolable ; et sans rien gagner sur sa peine, elle résolut de la cacher à tous les yeux.
Madame de Grancey, douée d'un esprit fin et caressant, fut la seule qui ne s'abusa pas sur le courage dont la reiue d'Espagne faisait preuve. Tandis que chacun lui rendait des honneurs, la marquise cherchait à lui donner quelques consolations, soit en lui parlant des sentiments que Sa Majesté inspirait, soit en lui montrant les lettres qu'elle recevait de Versailles, et qui toutes témoignaient des regrets qu'y laissait la reine d'Espagne.
Au moment d'arriver à Vittoria, madame de Grancey en reçut une de Madrid, qu'elle crut devoir communiquer à la reine.
La marquise de Villars, ambassadrice de France en Espagne, lui mandait que le roi Charles II, dans son impatience de voir la reine, était décidé à aller jusqu'à Vittoria, et à mener avec lui l'archevêque de Burgos pour terminer plus tôt la dernière cérémonie nuptiale.
Après avoir lu cet avertissement, la reine prit affectueusement la main de madame de Grancey, et la remercia. Elle n'avait pu se défendre d'un tremblement nerveux en lisant ces mots :
« Le roi n'a voulu écouter aucun conseil contraire à cette diligence. Il est transporté d'amour et d'impatience; ainsi, avec de telles dispositions, il ne faut pas douter que cette jeune reine soit heureuse. »
— Heureuse ! dit tout bas la reine.
— Probablement, continua madame de Grancey, Sa Majesté catholique fera comme notre roi lors de l'entrevue des Pyrénées, Charles II se mêlera aux seigneurs de sa suite, pour n'être pas connu sur-le-champ de Votre Majesté. C'est l'usage entre les fiancés couronnés. Mais il est bon de le savoir d'avance, car les portraits ne sont pas toujours ressemblants.
C'est par une suite de petits soins de ce genre que la marquise de Grancey avait gagné la confiance de la jeune reine, ou plutôt son affection; car sa pensée restait toujours au fond de son cœur; mais elle aimait qu'on la devinât, et elle savait bon gré à madame de Grancey d'interpréter si bien son silence. La correspondance active de la marquise la tenait au courant de tout ce qui se passait à la cour de France ; et elle trouvait sans cesse le moyen d'amener dans la conversation le nom qui faisait battre le cœur de la reine. C'est la flatterie la plus irrésistible; et les courtisans les plus envieux de la faveur pourraient s'y tenir.
Le bruit des négociations entamées pour le mariage de monseigneur le Dauphin avec la princesse de Bavière, occupait vivement la cour de France, disait madame de Grancey ; on prétendait qu'après avoir vainement sollicité un délai pour son mariage, le Dauphin aurait répondu au roi son père, qui lui proposait de choisir entre trois princesses allemandes.
— Puisqu'il le faut, j'en prendrai une, mais ce sera la plus
Et cette réponse faisait rêver doucement Marie-Louise; elle y voyait le désir de rester constant à son premier amour et d'imiter son exemple.
En approchant de Vittoria, la reine descendit de carrosse pour monter à cheval, et faire son entrée dans la première grande ville d'Espagne. L'idée d'y trouver le roi son mari lui causait un grand trouble. Tout à coup elle entendit plusieurs voix qui discutaient hautement; il se fit un mouvement de surprise, de curiosité parmi toutes les personnes de sa suite. Elle ne douta point que cette rumeur n'eût pour cause la présence inopinée du roi Charles. Elle pâlit, questionna timidement la duchesse de Terra-Nova, et se sentit très-soulagée en apprenent que tout ce bruit provenait d'une querelle entre le marquis d'Astorga et le duc d'Ossone, qui tous deux prétendaient à l'honneur d'être placés à côté de Sa Majesté, le marquis, comme étant chargé de la conduire jusqu'au roi, et le duc d'Ossone en qualité de grand écuyer. Le roi pouvait seul décider entre eux. La reine fut obligée de remonter en carrosse ; elle s'affligea d'être le motif d'une querelle si ridicule, et frémit d'avoir à subir tous les ennuis d'une étiquette à la fois si minutieuse et si implacable.
Bientôt des cris de Vive le roi ! vinrent la faire trembler de nouveau. Mais ce n'était qu'un courrier de la cour que le peuple saluait comme le précurseur du roi, et qui venait apporter la nouvelle que Charles II, s'étant trouvé indisposé, se voyait forcé de rester à Burgos et d'y attendre la reine. Elle se reprocha de se féliciter d'un retard qui lui assurait encore trois jours de liberté.
Au moment de se remettre en route, le duc d'Ossone reçut l'ordre de se rendre près du roi à Burgos, ce qui évita de nouvelles scènes entre lui et le marquis d'Astorga.
Dès l'entrée de la reine en Espagne, elle se vit entourée de toutes personnes inconnues, et dont l'air sévère et cérémonial ne lui faisait pas croire à leur amabilité ; elle ne savait pas
encore assez bien leur langue pour risquer de leur parler; rien n'était plus triste, plus ennuyeux que de voyager ainsi. La manière dont on la servait était si contraire à celle usitée en France, qu'elle en éprouvait une gêne insupportable. Les Espagnols voulaient qu'elle sût et qu'elle fit tout à coup ce que les princesses espagnoles apprennent pendant toute leur vie.
« Ils pensaient (ainsi que le disent les Mémoires de la cour d'Espagne) qu'il fallait de bonne heure mettre Sa Majesté sur le pied où ils voulaient la tenir toute sa vie. Ils ne se relâchaient sur rien, et dès ce temps-là, elle éprouva un esclavage auquel l'humeur rigide de la camarera-mayor ajoutait beaucoup; mais la douceur naturelle de la reine et sa raison lui firent recevoir de bonne grâce les choses qui naturellement la fatiguaient et lui déplaisaient davantage. »
ïl semblait que, par politique, la duchesse de Terr^-Nova dût ménager l'esprit et les goûts de la reine, pour s'attin;r sa protection; mais son caractère l'emporta sur son intérêt. Au lieu de faire preuve de complaisance pour sa jeune maîtresse, elle devint son espion, son tyran, afin de s'en faire un mérite auprès du roi. Non contente d'étudier son humeur et ses inclinations, pour les contrarier, elle questionnait les Françaises de sa suite et tirait des conséquences mystérieuses des moindres détails de la vie passée de la reine. Gomme elle parlait bien français, elle s'en servit pour lui insinuer qu'elle aurait une ennemie secrète dans la reine-mère, que jamais cette princesse ne lui pardonnerait d'avoir fait manquer le mariage de sa petite-fille l'archiduchesse avec le roi «on fils ; qu'elles allaient être rivales de puissance, et que, malgré son exil, la reine-mère se rappelait trop bien d'avoir régné despotiquement sur l'esprit de Charles II pour abandonner l'espoir d'y régner encore. La duchesse ajoutait à tout cela que l'ambassadeur de France ne serait d'aucun secours à Sa Majesté, par la raison qu'il était tout dévoué à la reine-inère, et
MARÎ1Î-L0UÏSF TVOftLÊÀNS 165
ne iui donnerait que de perfides conseils. Ainsi, la malheureuse reine n'avait pas encore essayé du pouvoir qu'elle en connaissait déjà tous les inconvénients et les dangers.
A peine la duchesse de Terra-Nova eût-elle donné ces avis à la reine, que le marquis de Villars vint la saluer à Brihiesca, et réclamer en qualité d'ambassadeur de France, l'honneur d'entretenir en particulier Sa Majesté. L'accueil froid qu'il reçut ne lui laissa aucun doute sur les préventions qu'on avait inspirées à Marie-Louise contre la reine-mère et contre lui qui était fort dévoué à cette princesse, car tel est le pouvoir de la médisance que tout en la détestant on l'écoute, et qu'en la méprisant on la croit.
Alors M. de Villars employa tout son esprit à mettre la reine en garde contre les différentes impressions que Ton cherchait à lui donner. Il lui conseilla de s'unir à la reine-mère pour guider la jeunesse du roi, que sa santé délicate empêchait souvent de se livrer aux soins du gouvernement. La reine, ne voyant dans ces conseils de l'ambassadeur de France que le désir de servir sa belle-mère, y répondit avec politesse, mais sans rien promettre de ce qu'on lui demandait.
— Les avis du roi me dirigeront en toute chose, dit-elle; je viens ici pour obéir et non pour gouverner.
Le marquis de Villars, après avoir prévenu la reine de l'inimitié de la cour espagnole contre tous les seigneurs français qui étaient à sa suite, prit congé d'elle pour retourner, avec le prince d'Harcourt, près du roi à Burgos; mais tous deux, ayant rencontré le patriarche des Indes qui allait, disait-il, audevant de la reine à Quintinapalla, village à trois lieues de Burgos, il leur vint à l'idée que peut-être la cérémonie du mariage s'achèverait sans qu'ils en fussent avertis. Ils questionnèrent à ce sujet le secrétaire d'État qui répondit :
— La reine est attendue demain à Burgos. Ce qui ne voulait rien dire; mais d'autres courtisans moins discrets leur apprirent que le roi devait aller le lendemain à Quintinapalla,
pour y achever la cérémonie du mariage, ce qui les décida à retourner sur leurs pas , afin d'être auprès de la reine avant que le roi s'y fût rendu.
A l'étonnement que causa leur retour subit, ils devinèrent que Ton désirait faire le mariage sans eux. L'ambassadeur s'en plaignit à la camarera-mayor : elle répondit sèchement qu'on n'y assisterait point ; que le roi voulait qu'aucune personne n'entrât dans la chapelle, excepté celles dont la présence serait indispensable. Le marquis de Villars répliqua d'un ton résolu :
— Le roi, mon maître, nous a donné l'ordre d'assister à la cérémonie, et nous y serons.
— Le roi, votre maître, ne commande point en Espagne, répondit fièrement la duchesse de Terra-Nova.
— Il commande à ses ambassadeurs, Madame, et nous obéissons partout. Si Sa Majesté catholique ne veut pas que nous assistions à son mariage, qu'elle nous en donne l'ordre par écrit.
A ces mots la camarera s'emporta si vivement, que M. de Villars et le prince d'Harcourt la quittèrent sans en vouloir entendre davantage et se rendirent auprès du marquis d'Astorga, après avoir fait parvenir secrètement à la reine l'avis de l'affront qu'on projetait de faire aux ambassadeurs français.
Un petit billet de madame de Grancey au marquis d'Aslorga décida celui-ci à expédier sur-le-champ un courrier au roi pour l'engager à permettre au marquis de Villars et au prince d'Harcourt d'assister à la cérémonie.
En voyant de quelle manière on traitait ses compatriotes, la reine éprouva un surcroit de douleur. De tristes pressentiments se joignirent à tout ce qu'elle dévorait de souffrances. Et c'est dans cette disposition qu'il lui fallut se parer pour attendre l'arrivée de son royal époux.
MARIE-LOUISE i/OKLÉANS *67
Le lendemain, 19 novembre, les femmes de la reine entrèrent dans sa chambre, portant chacune une partie du vêtement espagnol qui devait remplacer l'élégant costume français si propice à la beauté des femmes de la cour de Louis XIV. Parmi les filles de son service, la reine remarqua l'absence d'une de ses anciennes sous-gouvernantes, nommée mademoiselle Fauvelet; elle en demanda des nouvelles; toutes baissèrent les yeux et plusieurs se mirent à pleurer sans oser répondre. La nourrice de la reine se vit contrainte de lui apprendre que la pauvre mademoiselle Fauvelet était morte la veille en chemin, dans sa litière, n'ayant jamais voulu consentir à rester à Vittoria pour s'y reposer, et cela dans la crainte qu'on ne lui permît pas de rejoindre plus tard sa chère maîtresse.
La reine donna des larmes à sa vieille gouvernante, et regarda ce deuil comme un présage de plus à joindre à tous ceux qui terrifiaient déjà son âme.
On s'étonnait de voir le cérémonial espagnol sacrifié à l'impatience du jeune roi, et la consécration d'un si auguste mariage, célébrée dans un si misérable village. Peut-être fallait-il attribuer à l'embarras de se montrer si humblement, le dessein qu'avait eu le roi d'éloigner les ambassadeurs français de cette modeste cérémonie. Les courtisans qui vantent le maître de tout, ne manquèrent pas de se récrier sur l'excès d'amour qui faisait oublier au roi jusqu'à la magnificence; l'on ne saurait peindre ce qui se passa dans l'âme de la reine en écoutant ces discours.
Ce fut pour elle comme un nouveladieu fait à la France que
l'action de quitter pour toujours ses vêtements français, et de laisser emprisonner sa belle taille dans le corsage baleiné et engoncé d'une robe espagnole. Elle ne put se défendre d'un regret de femme, en voyant défaire les boucles ondoyantes de ses grands cheveux qui accompagnaient si bien son visage, pour en tresser deux longues et larges nattes tombant de chaque côté sur son sein ; et les femmes se regardèrent tristement lorsqu'il fallut cacher sous une guimpe brodée en perles, et dans des manches de drap d'or, les plus belles épaules et les plus beaux bras du monde.
— Dépêchez-vous, disait la duchesse de Terra-Nova, dépêchez-vous; car on vient d'operçevoir un piquet de gardes du roi sur la route, et Sa Majesté sera ici dans peu d'instants.
Alors, les dentelles, les pierreiries, s'attachaient à la fois sur la tête, le cou, les bras de la reine. Elle succombait sous le poids des diamants dont on la couvrait ; mais loin de penser à l'effet de cette parure, elle était uniquement préoccupée de la crainte de ne pouvoir surmonter le tremblement qui venait de s'emparer d'elle.
Enfin, une grande rumeur se fit entendre. Le bruit des tambours, les cris du peuple annoncèrent l'arrivée de Charles II. Aussitôt la camarera-mayor s'empara de la main de la reine, et l'entraîna vers l'antichambre de son appartement.
— N'oubliez pas de vous jeter à ses pieds, dit la duchesse en se tournant vers la reine. Attendez qu'il parle à Votre Majesté pour lui baiser la main. Ah! mon Dieu!... je l'entends; il monte... le voici...
Au même instant le roi entra.
La reine voulut se prosterner, il l'en empêcha, et la salua à la manière Espagnole, en lui serrant les bras avec ses deux mains ; et la nommant d'un ton passioné, Mi reina!... Mi reina!.. Elle balbutia quelques mots en français, que le roi ne comprit point. M. deVillars, qui s'en aperçut, s'avança pour lui servir d'interprète, et saisit cette occasion de faire dire à
la reine plus de choses aflectueuses qu'elle ne lui en aurait dictées.
Le roi Charles était vêtu à la Shomberg, espèce d'habit à la française en usage chez les Espagnols lorsqu'ils vont en voyage. Sa taille était frêle, son visage allongé, maigre et pâle, rien en lui ne rappelait la vigueur et la fraîcheur d'un homme de dix-neuf ans. Le feu qui brillait dans ses yeux contrastait avec la langueur répandue dans ses traits et lui donnait l'apparence d'un malade animé par la fièvre. Il regardait la reine avec tant d'amour, qu'elle n'osait lever les yeux sur lui : une sorte d'effroi la rendait interdite. M. de Yillars la voyant ainsi troublée, et craignant que le roi n'interprétât mal l'expression douloureuse qu'elle ne pouvait parvenir à dissimuler, s'approcha du roi et lui dit à voix basse d'excuser l'excès de timidité qui empêchait la reine de lui témoigner toute sa reconnaissance des sentiments qu'elle lui inspirait. Mais le roi, en extase devant la beauté de sa fiancée, ne pensait qu'au bonheur de la posséder.
11 donna l'ordre de tout disposer pour faire incognito la cérémonie de la seconde bénédiction nuptiale; on dressa un autel dans l'antichambre de la reine. Le patriarche des Indes fit les préparatifs nécessaires, et le roi, averti par lui, vint prendre la main de la reine pour la conduire aux pieds de cet autel improvisé.
Le marquis de Villars rappela au roi le rang que son ambassadeur, le marquis de Los Balbazès, avait eu à Fontainebleau, lors de la première cérémonie du mariage ; et le roi ordonna que les ambassadeurs de France seraient traités de la même manière. Le connétable de Gastille eut quelque peine à quitter sa place, mais enfin il céda.
Pendant la messe, on mit autour du roi et de la reine, un ruban de taffetas blanc noué en lacs d'amour, et une gaze blanche avec une frange d'argent sur les épaules du roi et sur la tête de la reine.
Dès que la cérémonie fut achevée, le roi et la reine dînèrent en public, puis ils partirent pour aller coucher à Burgos.
Charles II et Marie-Louise étaient seuls dans leur carrosse. Le roi paraissait fort empressé et la reine très-silencieuse. Plusieurs grands d'Espagne vinrent au-devant de Leurs Majestés avec des livrées magnifiques, et les accompagnèrent au palais, où l'on joua une comédie et où l'on tira un feu d'artifice.
Pendant les fatigants plaisirs qui terminèrent cette grande journée, madame de Grancey ne put se défendre d'un sentiment de pitié, en voyant la contrainte que s'imposait la reine pour retenir ses larmes. L'oppression qui la suffoquait était visible et elle augmenta d'une manière effrayante, lorsque, prêt à se retirer dans ses appartements, le roi dit à M. de Villa rs qu'il le chargeait d'écrire le soir même au roi son maître, pour le remercier de nouveau, ainsi que Monsieur et son cher cousin, M. le Dauphin, de lui avoir accordé la main d'une princesse encore plus belle que ses portraits, et plus aimable qu'il ne se l'était imaginé.
La duchesse de Terra-Nova vint avertir la reine qu'elle devait entrer dans sa chambre à coucher. Alors madame de Grancey, jalouse de servir encore une fois cette jeune reine, qu'elle allait quitter avec tant de regrets, aide ses femmes à la déshabiller, et trouve le moyen de lui adresser quelques paroles propres à maintenir son courage !
L'aspect de cette chambre immense dont les murs recouverts par d'anciennes tapisseries étaient faiblement éclairés, et de ce vaste lit emprisonné dans de lourds rideaux de damas cramoisi à crépines d'or noircies par le temps, inspirait une tristesse mêlée d'effroi. Le principal ornement de ce lit était un grand crucifix d'ivoire, sur un fond d'ébène richement encadré, et qui semblait mis là comme le divin exemple d'une résignation héroïque. Au chevet, se trouvait un prie-Dieu surmonté d'une belle tête de madone peinte par Murillo.
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La reine, à moitié déshabillée et se soutenant à peine, se prosterna sur la marche du prie-Dieu : elle chercha dans la prière la force d'âme qu'elle sentait prête à lui échapper. Comme elle avait le front appuyé sur ses mains jointes, et qu'elle paraissait absorbée dans une méditation profonde, la duchesse de Terra- Nova craignit de voir celle prière se prolonger trop longtemps, et crut de son devoir d'averlirla reine que le roi attendait dans son cabinet le moment où il pourrait venir la retrouver. Elle accompagna cet avis d'un discours sur la circonstance que la reine n'écouta point, bien qu'il fût dit en français, et que les grands mots de devoir, de soumission aux volontés conjugales, d'héritier du trône, de prospérité de l'Espagne, y fussent prodigués dans l'espoir de produire beaucoup d'effet.
La duchesse parlait encore, lorsque la reine, qui venait de se mettre au lit, sentit deux lèvres brûlantes se coller sur sa main, puis cette main inondée de larmes. C'était madame Viremont qui, agenouillée de l'autre côte du lit, disait ainsi à celle qu'elle avait nourrie de son lait :
— Il y a encore près de vous quelqu'un qui pleure de vos peines.
Ce langage du cœur fut entendu. La reine y répondit par un regard triste et reconnaissant, que la camarera-mayor prit pour l'approbation tacite de son éloquence. Alors, faisant signe à toutes les autres femmes de sortir, la duchesse souleva la portière qui séparait la chambre du cabinet du roi ; eile adressa quelques mots en espagnol à Sa Majesté, puis elle se retira au moment où le roi entrait dans la chambre de la reine.
Comment peindre les regards curieux, indiscrets, iudécents même qui assaillirent la reine, lorsqu'elle sortit le lendemain de son appartement pour se rendre à l'abbaye des Dames de Las Huelgas, riche monastère situé au delà du faubourg de Burgos. Que de réflexions, de commentaires, que de pensées différentes agitaient tous les esprits en voyant la reine pâle, mais calme; en remarquant la mélancolie qui semblait avoir remplacé sa tristesse, et la manière affectueuse qui succédait à la contrainte, à l'espèce de terreur qu'on lui avait vu éprouver la veille, en parlant au roi.
— Les femmes romanesques sont toutes ainsi, pensait la maréchale de Glérembault, se mourant d'amour pour l'amant qu'on leur refuse, et vivant très-bien avec le mari qu'on leur donne.
— Je savais bien, pensait la duchesse de Terra-Nova, que ces pleurs éternels ne résisteraient pas à l'amour de notre jeune roi. Ces françaises font toujours les dédaigneuses; mais, au fond, ce sont des femmes comme toutes les autres.
— Qu'elle est belle! s'écriaient entre eux les courtisans.
— Il n'y a rien tel que l'amour pour embellir les femmes.
— L'amour, disait le duc d'Albe, êtes-vous bien sûr qu'elle en ait?
— On en a toujours pour un roi de dix-neuf ans, répondait don Antonio de Tolède.
« Ne trouvez-vous pas ses regards trop assurés pour la circonstance? Je les aimerais mieux baissés. Il y a des parures pour tous les jours, et l'embarras, la rougeur sont celles d'un lendemain de noces.
— Oui, certainement, pour une villageoise bien naïve, bien
timide; mais songez donc que par son éducation pédante, une princesse est préparée à tous les événements; qu'il lui est défendu de s'étonner de rien, et de ne jamais laisser entrevoir ses impressions, ni ses sentiments ; enfin que son visage doit être un joli masque, et voilà tout.
— Comprenez-vous quelque chose à la sérénité de son front, au doux sourire qui éclaire sa figure? dit tout bas la marquise de Grancey à madame Viremont.
— Je n'ose l'expliquer, répondit la nourrice de la reine; et elle s'éloigna de la marquise pour échapper à ses questions.
On annonça le roi; il donna ses ordres pour l'entrée cérémoniale de la reine à Burgos. On en fixa l'heure après le diner qu'elle ferait au couvent des dames de Las Huelgas. Le roi décida que Sa Majesté la reine entrerait à cheval, et suivie de toute sa maison à cheval aussi ; ce qui n'était pas du goût des vieilles duchesses. Ce fut pis encore lorsqu'elles appriicut que le roi, sachant combien la reine aimait cet exercice, venait d'autoriser l'importation de plusieurs beaux chevaux anglais, qu'elle avait coutume de monter â Versailles lorsqu'elle suivait la chasse de Louis XIV.
— Il faut que le roi soit bien amoureux, disaient-elles, pour faire cet affront à nos beaux chevaux d'Espagne. Mais la reine fera bien de profiter des premiers moments de cette belle passion pour satisfaire ses caprices; car le roi a été élevé dans le culte de nos vieilles coutumes, et il y reviendra bientôt. Elle se trompe beaucoup si elle espère vivre ici à la française. Le roi lui accorde aujourd'hui la permission de dîner en public, celle de donner des audiences particulières aux personnes qu'elle favorise, et la faculté de se promener souvent à cheval; mais il ne tardera pas à s'apercevoir des inconvénients attachés à cette liberté, à ces plaisirs inconnus jusqu'ici à nos princesses, et son humeur^alouse les réprimera bientôt. Quant à moi, ajoutait la camarera-mayor, je compte bien remplir ma charge dans tou'»' >a rigidité. Je connais les de-
voirs qu'elle m'impose, et dussé-je encourir le ressentiment de la jeune reine, je les accomplirai avec fermeté
— Prenez-y garde, dit la belle duchesse d'Hijar, le roi pourrait mal prendre cet excès d'exactitude ; voyez comme il paraît soumis, comme il cherche à lire dans les yeux de la reine les moindres impressions qu'elle ressent. Ces Françaises, même laides, ont un charme irrésistible. Jugez quand elles sont jolies! J'avais bien prévu que le roi subirait l'effet de ce charme; il était déjà passionné pour la reine avant de la connaître, et sa vue devait achever çle lui faire tourner la tête.
- Eh bien, reprit la duchesse de Terra-Nova, je ne lui trouve pas l'air heureux d'un homme qui voit combler tous ses souhaits ; il a le regard triste, inquiet, en dépit de son continuel sourire.
— Ah! c'est la mélancolie du bonheur, dit madame d'Hijar.
— A l'âge du roi on n'en connaît que l'ivresse, reprit la camarera-mayor; et puis j'ai l'habitude de juger des bonnes ou mauvaises impressions qui se peignent sur son visage et je vous affirme que le roi n'est pas en ce moment aussi heureux qu'il voudrait le paraître.
— Qui peut pénétrer les mystères de l'amour conjugal, reprit madame d'Hijar? L'enchantement du cœur tient à si peu de chose! Et puis, dans les rapports subitement établis entre deux personnes qui se connaissaient à peine, il y a autant a"e chances peur se déplaire que pour se plaire. Un mot peut ravir ou oflenser ; ce doit être un supplice que l'observation mêlée aux transports de la passion, et pourtant le moyen de ne [as chercher à connaître son mari, à deviner ce qu'on lui inspire!
La reine, en se levant, mit fin à cette conversation. Le roi monta en carrosse, seul avec elle, et la conduisit hors des murs de Burgos, dans le couvent où elle devait diner puis revêtir les habits royaux les plus magnifiques, et partant les nius lourds { pour faire, son entrée avec plus de pompe. Gepon
MARIE-LOUISE D'OHMANS 175
dant f-utte solennité était loin de devoir être aussi triomphale que; celle qui attendait la reine à Madrid. C'était en quelque sorte la répétition de l'entrée de la reine dans la capitale de son royaume.
Après avoir été reçue par l'abbesse et les sœurs du couvent avec tous les honneurs dus à Sa Majesté, elb entra dans l'église et y resta longtemps en prière.
Le roi l'avait quittée à la porte du couvent, en disant qu'il allait la voir passer sous le balcon du vieux palais. Elle lui avait souri avec une grâce Joufe particulière, ce qui fut remarqué par tous ceux qui avaient quelque placet à présenter au roi ; car la bonne ou mauvaise humeur qu'on lui supposait butait ou suspendait p|us d'une demande.
A trois heures la reine monta à cheval, vêtue à l'espagnole, et les historiens du temps disent :
« Elle étoit si belle çt si charmante que l'on étoit ravi de la voir; trois grands d'Espagne marchaient devant elle : le marquis d'Astorga la suivoit. On portoit un dais sur la tête de la reine ; la vieille duchesse de Terra-Nova était montée sur sa mule, et ses filles d'honneur l'accompagnaient à cheval. Il y eut le jour d'après des parejas, c'est-à-dire des courses de chevaux. Soixante gentilshommes, vêtus de brocard d'argents coururent. Après avoir employé trois jours à ces différents plaisirs, il fallut partir pour Madrid. »
Ce fut le moment fixé pour les dernières séparations. La reine en voulut diminuer l'amertume par des libéralité, pleines de délicatesse. Elle donna son portrait enrichi de diamants, au prince, à la princesse d'Harcourt, à la duchesse de Glérembault et à madame de Grancey. Elle accompagna ces présents de paroles qui devaient le mieux exprimer ses . sentiments et les degrés de sou affection pour chacune des personnes dont elle se séparait avec tant de regrets!
— Ce n'est pas tout, dit la reine à madame de Grancey, Je roi m'a change d'un portefeuille pour vous ; je vous le n
trai dans une heure , quand vous viendrez présider encore une fois à ma toilette de voyage.
Ce portefeuille contenait le brevet d'une pension de deux mille écus.
Madame de Grancey le reçut des mains de la reine en présence de la duchesse de Terra-Nova, dont les regards fixés sur sa maîtresse et sur la marquise ne perdaient pas un seul de leurs mouvements.
En se prosternant pour remercier la reine, madame de Grancey baisa la main qu'elle lui présentait, et lui fit à voix basse le serment d'un dévouement éternel.
— J'y compte, répondit la reine, et vous verrez que j'en étais assurée d'avance. Adieu. Soyez heureuse, vous, et empêchez qu'on ne m'oublie.
Puis, élevant la voix :
— Dites au roi, mon oncle, que vous m'avez vue touchée de l'accueil que j'ai reçu ici, et reconnaissante des bontés dont m'honore l'époux, le maître qu'il m'a choisi.
Les larmes l'empêchèrent d'en dire davantage. Elle se jeta dans les bras de madame de Grancey, en la serrant sur son cœur, contre toutes les lois de l'étiquette : — Priez pour moi, dit-elle.
De retour chez elle, la marquise ouvrit le portefeuille ; elle y trouva, près du brevet de sa pension, un billet sur lequel étaient ces mots :