‹ Marie, ou, La corbeille de fleurs [microforme]Chapitre 9 sur 34 · CHAPITRE XII Mort de Jacques · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII Mort de Jacques

Aussitôt que la maladie de Jacques eut pris un caractère alarmant, Marie alla à Erlebron, paroisse du domaine de Sapincour, pour avertir M. le euré de l’état de son père. Dès ce moment M. le curé, digne et respectable ecclésiastique, rendit de fréquentes visites au malade; il eut avec lui des entretiens très édifiants, et ne s’éloigna jamais sans prodiguer à Marie de pieuses consolations. Un jour, il vint l’aprèsmidi, et trouva le bon vieillard sensiblement affaibli. Jacques fit sortir Marie pour quelques instants, ayant à parler à M. le curé en particulier. Lorsqu'elle rentra, son père lui dit: ‘* Chère Marie, je viens d’arranger mes affaires de conscience, et demain matin, s’il plaît à Dieu, je pense recevoir des mains de notre digne pasteur le saint Sacrement.”

Marie s’effra ya, et les larmes lui jafllirent des yeux ; car la désolante idée de la mort prochaine de son père revint assaillir son esprit, éclairé cette fois par un indice trop certain.

Jacques passa le reste du jour et toute la soirée en oraison et en prières : il était dans le plus grand recueillement, et parla très peu. La piété avec laquelle il reçut le lendemain son divin Sauveur dans la sainte communion ne se peut dignement exprimer. Marie, à genoux au pied de lit de mort, tremblait, priait et foudait en pleurs. Le fermier, sa femme et toutes les autres personnes de la maison assistaient à la sainte cérémonie avec la plus grande dévotion. Dans ce moment touchant et solennel, on ne pensait plus à la mort ; tous les cœurs s’élancaient vers la vie éternelle. Oh ! oui, la religion chrétienne nous offre contre les souffrances et à l'heure de la n ort des consolations célestes !

Cependant le bon Jacques apprachait de sa fin. Le fermier et sa femme, qui le chérissaient et l’estimaient comme le meilleur ami, et qui bénissaient le jour où il était entré dans leur maison, lui prodiguaient les soins les plus touchants. Plus de dix fois le jour ils vinrent à sa petite chambre, tantôt l’un, tantôt l’autre, pour voir comment il se portait; et Marie ne manquait jamais de leur dire : ‘ Ne pensez-vous pas qu il puisse en revenir? ...”

Une fois la fermière répondit : ‘ O mon enfant, pour sûr, il ne saurait aller plus loia que la floraison des arbres.”

Depuis ce moment, la triste Marie regardait sans cesse la petite fenêtre du jardin, ct n'y regardait

y'en frémissant, Autrefois esie se réjouissait toujours du retour du printemps ; mais actuellement elle vit avec douleur les premières feuilles du groseillier épineux et les nouvelles pousses des arbres ; elle entendit avec effroi le chant du pinson, L'aspect des primevères et des perce-neige lui serrait le cœur.‘‘Ah! mon Dieu ! disait-elle, tout renaît dans la nature. Faut-il donc que mon pauvre père... ! ” Et les sanglots lui coupaient la voix.

MARIE si

Une auit, Marie veillait seule auprès de son père. La lune jetait une si vive clarté dans la chambre, à travers la petite fenêtre, qu’elle éclipsait presque entièrement la veilleuse, “ Marie, dit Jacques, allume la bougie, et viens me lire encore une fois quelques passages que voilà dans ce livre.”

C'était le Nouveau Testament. Le pauvre vieillard l'avait acheté avec les pee économies qu'il avait pu faire depuis son bannissement, en épargnant sur sa nourriture même.

La lectu:e achevée, et après quelques moments de silence : ‘* Chère Marie, lui-il, je te remercie encore pour les preuves d'amour filial que tu m’as données durant cette maladie, qui est pour moi la dernière. Tu as observé le quatrième commandement de Dieu fidèlement et avec toute la sollicitude de ton excellent cœur. Rappelle-toi ce que je te prédis, Marie, tu en seras récompensée ; tu seras encore heureuse, malgré la pauvreté et l'abandon où je te laisse après moi. Hélas ! mon enfant, je ne puis rien te léguer que ma bénédiction et ce livre que ve..à. Conserve-toi sage et bonne, et ma bénédiction portera ses fruits. La bénédiction d’un père qui met sa confiance en Dieu vaut mieux, pour les enfants qui la méritent, que le plus riche héritage. Quant à ce livre, tu le garderas en souvenir de moi; il est bien précieux, car il renferme la parole de Dieu, et la parole de Dieu a la vertu de consoler, de soutenir et de sauver tous ceux qui y croient avec foi et sincérité. Ah ! combien de fois je l'ai éprouvé dans le cours de ma vie, au milieu des peines et des chagrins qui sans cesse m’auraient découragé et accablé ! la lecture seule des paroles de Jésus-Christ a soutenu mon courage et ranimé mes espérances.”

Après ces mots, il pe sur son oreiller pour

reposer un peu. Vers trois heures du matin, il appela Marie et lui dit: ‘ Je me sens oppressé, ouvre un peu la fenêtre.”

Marie obéit; le vieillard leva vers le ciel, alors serein et parsemé d'étoiles, un regard plein de rési-

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gnation et d'espérance; puis il retomba sur son litt s’endormit. du doux sommeil des bienheureux.

Marie crut que ce n’était qu'un évanouissement. Elle n’avait encore vu mourir personne, et la fin de Jacques n'avait pas été jugée si prochaine. Cependant, l'inquiétude croissant à chaque minute, elle évcilla toute la maison, et chacun se hâta d'accourir. Quand Marie apprit que son père était mort, elle l’embrassa en poussant des cris lamentables; elle couvrit de baisers cette figure pâle et glacée, et ses larmes se confondaient avec les larmes de la mort.

‘ O mon père, mon excellent père ! s’écria-t-elle enfin, comment pourrai je m’acquitter de tout ce que tu as fait pour moi ? Hélas ! je le sens, jamais je n’en aurai le pouvoir. Au séjour des bienheureux, où tu habites maintenant, reçois encore mille actions de grâces pour chaque parole, pour chaque exhortation que j'ai reçue de tes lèvres, qui ne s’ouvriront plus pour moi.

‘ Je baise avec une vive gratitude cette main déjà glacée qui m'a comblée de tant de bienfaits, qui a tant travaillé pour moi, et qui dans mon enfance m'a infligé des corrections paternelles. C’est surtout en ce moment que je reconnais combien alors tes intentions étaient bonnes, et combien la sévérité dont tu croyais devoir user m'a été salutaire... Oui, je te remercie, je te remercie pour tout ce qui est venu de toi, et pardonne si jamais j'ai pu l'affliger par des légèretés enfantines.. Dieu, vous, vous seul pouvez récompenser mon père pour tant de bontés et d'amour. Hélas ! que ne puis-je en ce moment rendre le dernier soupir et aller le rejoindre dans le ciel !.… Seigneur, accordez-moi la grâce qu’un jour ma mort soit semblable à la mort de ce juste ! Qu'est ce que donc que notre vie sur la terre ; un rien suffit pour la détruire. Heureusement pour nous il y a un ciel, une vie éternelle ; c’est désormais mon unique consolation.”

Toutes les personnes qui l’entouraient versèrent des larmes, et ce ne fut qu'à force de représentations et de vives instances, que la métayère parvint enfin à

décider la jeune orpheline à la suivre dans un autre appartement.

Mais le soir rien ne put empêcher Marie de revenir, Toute la nuit suivante elle veilla auprès du lit du mort; elle y demeura jusqu'au matin, lisant, priant et pleurant tour à tour. Avant qu'on fermät ce linceul, elle se mit encore une fois à considérer ce corps inanimé. ‘* Hélas! disait-elle, c’est donc pour la dernière fois que je vois ta vénérable figure 1... Qu'elle est belle encore ! on dirait qu'il sourit ; il me semble voir son front entouré de rayons d’une gloire immortelle !.. Adieu ! adieu, père chéri! ajouta-t-elle en sanglotant. Que ta dépouille mortelle repose en paix, tandis que les anges du ciel ont déjà, j'en ai la ferme Sr niet transporté ton âme au séjour de la félicité céleste !”

Elle avait préparé un petit bouquet composé de primevères, de violettes et de romarin. Elle le posa dans la main du vieux jardinier, qui dans le cours de sa vie laborieuse avait semé et cultivé tant de fleurs. ‘* Que ces jolies prémices de la terre rajeunie soient le symbole de ta prochaine résurrection, et ce romarin toujours vert, l’image du souvenir constant et pieux que je garde de tes vertus et de ta tendresse paternelle !”

Lorsqu'il fallut clouer le cercueil, chaque coup de marteau retentissait tellement dans son cœur, qu’elle se serait évanouie, si la compatissante fermière ne l’eût entraînée hors de la chambre, la conjurant de prendre un peu de repos.

Au départ du convoi, Marie suivit le cercueil de son père ; elle portait une robe de deuil qu’une jeune paysanne des environs avait bien voulu lui prêter. Elle était pâle et abaltue ; tout le monde avait pitié de cette pauvre fille, à qui il ne restait plus ni père pi mère.

Le père Jacques étant étranger au village d'Erlebron, on lui creusa une fosse dans un coin du cimetière, près du mur d'enceinte. Quelques grands arbres de sapin, dont les branches s’étendaient par-dessus

le mur, ombrageaient cette tombe. Le curé y prononça une oraison touchante, qu'il termina en remerciant, au nom du défunt, les bons fermiers de Sapincour pour tout le bien qu'ils avaient fait à leur hôte, en les exhortant, au nom de la religion et de l'humanité, à tenir lieu de père et de mère à la pauvre orpheline.

Marie ne manquait jamais de visiter le tombeau bee toutes les fois qu'elle allait à l'office divin

la paroisse d’Erlebron, et bien souvent encore elle revenait les dimanches au soir s’y agenouiller, prier et pleurer. Jamais elle ne quittait ce lieu funèbre qu'avec la ferme résolution d’être fidèle à Dieu et à la vertu. Et cette pieuse résoiution fortifia dans son âme l'heureuse espérance d’être un jour réunie à ses parents devant le trône de l'Eternel.

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