‹ Marie-Rose, histoire de deux jeunes orphelinesChapitre 11 sur 79 · III · texte numérisé non relu

III

On la croit insensible , elle sent vivement , L'ouvrière I elle souffre et se plaint rarement. Ainsi que tu le dis, la froide indifférence ; Ajoute a son chagrin , a sa longue souffrance. Succombant sous le poids d'un incessant labeur. Pour la fille du peuple il n'est point de bonheur. Oh ! non il n'en est point , surtout quand cette fille Sans parents , sans amis , sans nom et sans famille, Naît poëte , et qu'elle est fidèle à son devoir ! Mais , dis , pourquoi livrer son âme au désespoir? Est-ce parce qu'en proie au besoin qui l'assaille. De l'aube au crépuscule il faut qu'elle travaille , Pour gagner chaque jour le pain qui la nourrit? Ou que dans l'abandon qui , suivant toi, l'aigrit, Loin des salons dorés où le riche s'amuse , Il lui faut vivre seule , et de sa chaste muse Étouffant à regret les généreux élans , Prendre du lendemain les soucis accablants? De sa vie , ô ma sœur ! c'est faire un long martyre. Des sons plus consolants tomberont de ma lyre. Ahl n'exagérons rien: l'ouvrière ici-bas Vit durement ; mais Dieu ne l'abandonne pas ,

la misère qui sont le partage de la fille du peuple, qui n'obtient pas môme de son travail de quoi satisfaire à ses plus pressants besoins. Reine Garde , en lui répondant, cherche à lui faire comprendre que l'ouvrière trouve toujours, dans sa condition modeste, des motif de résignation, surtout lorsque Dieu lui a accorde le sentiment de la poésie.

(note de l'éditeur.)

Surtout quand , pour calmer les chagrins de la vie , Il permet que son cœur s'ouvre à la poésie. Seulement repoussons l'encens doux et trompeur. Que nous offre parfois un monde adulateur. L'obscurité , \oilà notre première gloire I Écartons loin de nous la coupe où \inrent boire Malfilàtre , Gilbert , Hégésippe Moreau , Mercœur..., d'autres encor descendus au tombeau. Leurs noms sont entourés de quelque renommée ; Mais n'ont-ils pas trop cher payé cette fumée? Si d'un refus honteux le volontaire affront N'a pu faire un seul jour rougir leur noble front, Combien ils ont souffert 1 Jouets du sort bizarre , Sur un mauvais grabat ainsi que le Lazare, N'ont-ils pas succombé de misère et de faim? De ces frères aimés ! quelle est triste la fin 1 Qu'il est touchant ladieu qu'ils firent à la vie 1

Ne les imitons pas , plaignons-les , Gésarie 1 Gomme eux nous entendons ce langage des cieux Que nous parle la muse , et les pleurs de nos yeux Prouvent que notre cœur se refuse avec peine A ces doux entretiens dont le charme l'entraîne. Comme eux nous éprouvons, nous sentons tout cela; Mais la prudence dit de nous en tenir là. Va , contre le destin n'ayons pas de rancune ; Gardons-nous seulement de tenter la fortune ,

Car ce but vers lequel chacun tend ici-bas , Souvent on ne l'atteint qu'au moment du trépas. Loin de nous affliger, ma sœur en poésie, De ce que notre coupe est \ide d'ambroisie , Nous deyons chaque jour faire un nouvel effort , Pour triompher des coups que nous porte le sort. Cependant si des vers le charme nous enivre , Chantons en travaillant pour gagner de quoi vivre. Puisqu'à notre foyer la muse vient s'asseoir, Laissons-là , mais faisons du matin jusqu'au soir. Toi des bonnets , et moi des corsets, des chemises ; Et , lorsque la nuit vient , au murmure des brises , En rêvant, du destin oublions la rigueur. Ah! qu'on respire à l'aise après un dur labeur! La mansarde a pour nous quelque chose d'aimable. Un regard de fierté plane sur notre table , Quand seules, et souvent de nos larmes baigné, Nous mangeons le pain bis que nous avons gagné. Crois-moi , fuyons des biens si peu dignes d'envie , Et dès ce jour, ma sœur, de notre obscure vie, Dont nous trouvons parfois si rude le chemin , Parcourons ce qui reste en nous donnant la main.

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