A M. DE GRIMALDI
Auciea sous -préfet à Aix eu Provence.
Deux chiens de race et du même âge Habitaient la même maison.
L'un des deux, le pauvre Grisou, Né boiteux, maladif, de la laideur l'image.
Vivait, au quatrième étage,
Des restes d'un humble ménage;
Tandis que l'autre, fait au tour, Et de belles couleurs la tête nuancée,
Fut heureux dès qu'il vit le jour.
A lui prodiguer son amour ■ La dame du rez-de-chaussée
Se montra, dit-on, empressée.
Et tout en lui donnant le beau nom de Lindor,
Une petite chaîne d'or A son cou gracieux par elle fut passée.
Devenu l'heureux favori
De la dame et de son mari.
Et dorloté .par eux sur la plume légère.
Ou sur un tapis moelleux,
De la cabane de sa mère
Lindor se montrait oublieux.
.Mais poui rions-nous trouver cet animal coupable
Ou même tant soit peu blâmable?
J'en doute fort, car ici-bas,
De l'homme telle est la faiblesse,
Que du bonheur qui le caresse
Ses yeux ne se détournent pas.
Lindor, au sein de la mollesse,
Venait de passer sa jeunesse,
Sans se méfier du destin,
Qui, changeant du soir au matin, Abandonne à l'oubli ses élus de la \eille.
Lorsque, sous ses terribles coups,
La mort, qui jamais ne sommeille,
Fit succomber les deux époux.
Un avide héritier vint occuper leur place, Et dans moins d'un clin d'œiltout eut changé de place.
Par ce mortel au cœur de glace Du beau logis tout fut chassé, jusqu'à Lindor, Qui se blottit au fond d'un sombre corridor,
Où, pendant plus d'une journée,
Il pleura sur sa destinée.
La faim pourtant vint le saisir.
« Que faire? disait-il, que faire, qu'entreprendre,
« Pour gagner de quoi me nourrir?
« Mendier ! l'oserai-je? Oh ! non, mieux vaut mourir i »
Mais Grison qui l'entend gémir.
Du haut de son grenier se hâte de descendre.
Et tout en s' approchant de lui :
« Puis-je te demander, confrère,
« Le sujet de ta plainte amère?
« — Favori du bonheur, naguère
« Tout me souriait sur la terre,
« J'avais un asile, un appui, « Et sans savoir pourquoi, dans sa colère,
« A rabaiidon, à la misère
« Le destin me livre aujourd'hui.
" — Le désespoir aigrit, irrite la soullVaiicc,»
Lui dit Grison avec douceur.
« Si tu ne liens pas trop à vivre dans l'aisance, « Suis-moi dans la demeure où, depuis ma naissance,
^ Du sort je brave la rigueur.
« Avec toi, frère, de bon cœur
« Je partagerai, bien que dure, « La paille de mon lit, les croûtes et l'eau pure
« Qu'on me donne pour nourriture,
« Sans m'obliger à les gagner.
« — Ton offre, cher ami, comment la dédaigner!
« Ton ofire m'émeut jusqu'aux larmes! » Et ce disant, Lindor de Grison suit les pas. A dater de ce jour, au fond du galetas. Quoique maigre,- leur vie à deux eut tant de charmes ,
Tant de sympathie et d'accord, Que sans effort, Du sort
Ils oublièrent le caprice
" Et l'injustice, Tout en s'aimant jusqu'à la mort.
Oh! pourquoi dire à la légère Que l'on ne trouve point d'amis dans le malheur ! Si les chiens de ma fable aux enfants de la terre
N'ont pas su prouver le contraire,
J'en appelle à l'homme de cœur, A cet ami du pauvre, à qui je la dédie.
Si je goûte un peu de bonheur.
Au déclin de ma triste vie,
Il en est en grande partie L'auteur.