‹ Marie Stuart et Catherine de Médicis: étude historique sur les relations deChapitre 160 sur 215 · T. Il de la traduct. française , Parii · texte numérisé non relu

T. Il de la traduct. française , Parii

i58 ASSERTIONS D'AUBERY ET DE BAYLE.

vie de cette pauvre reine , et qui avoit une très- ample instruction à cette fin , qu'il en avoit une toute contraire de la main du roi Henri III pour exhorter la reine Elisabeth à faire décapiter cette ennemie commune de leurs personnes et de leurs royaumes. » Cette assertion paradoxale est avidement accueillie par Bayle. Il l'étend , la développe, la commente : « La sentence*, dit-il , fut longtemps sursise, et n'auroit jamais été exécutée si la France n'y eût poussé Elisabeth. » Il reproduit ensuite textuellement les assertions de Louis Aubery , et ajoute * : « La raison d'une si étrange conduite étoit que la reine Marie étoit parente de messieurs de Guise , et entièrement à eux , si bien que la succession d'Elisabeth , plus âgée qu'elle , la regardant , il pouvoit arriver qu'elle devînt maîtresse de trois grands royaumes; auquel cas messieurs de Guise, soutenus de tant de forces , eussent fait en France tout ce que bon leur eût semblé , c'est-à-dire qu'ils eussent confiné dans un monastère le roi Henri III , tondu et revêtu d'un froc , selon la mesure de ce distique :

« Qui dédit ante duas unam abstulit; altéra nutat; Tertia tonsoris est facienda manu. »

Des esprits plus graves , des historiens savants et consciencieux ont adopté et répété ces assertions. Burnet*, Rapin-Thoyras*, et, de nos jours, Sharon Tumer*, n'ont pas craint d'accuser Henri III d'une perfide dissimulation ,

1. Critique générale de Phiit. du calvinisme du P. Maimbourg^ édit. de la Haye, 1727 , 2- lettre, p. 13 et suiv.

2. Ibidem; Toy. dxusi Dictionnaire critique et /itMort^rue de Bayle , article Elisabeth : « il n*est point vrai que Henri UI ait appris avec déplaisir la mort de Marie , ni qu'il eût enyoyé Bellièyre pour sauver cette malheureufle reine ; l'ambassade de BeUiè?re ne fut qu'une comédie , etc. »

3. Burnet, Hist, de mon temps, t. II, p. 219,220, coUect. de Mémoires relatifs à VHxst. d'Angleterre, par M. Guizot

4. Rapin-Thoyras, Hist. d'Angleterre, édit. in-4», t. II, p. 422.

6* Sharon Turner, Reign of queen EUxabeth y 2'' édit* , Lond. 1829, t. II , p. 457.

RÉCITS OPPOSÉS. i59

d*une trahison infâme , toujours en s'autorisant du témoignage de Louis Aubery. Qu'a-t-on opposé à ces allégations dénuées de preuves , mais séduisantes pour l'esprit de parti et de paradoxe ? Des assertions non moins téméraires. Je ne parle pas des grands historiens du xvi* siècle , des de Thou , des Cambden , qui n'ont pas songé à discuter ces questions et se sont bornés à raconter l'ambassade de Bellièvre. Mais Mézeray suppose à Henri III un zèle dont les documents authentiques sont loin de fournir la preuve ; il parle de la mission d'un ambassadeur appelé Rancher- Foucaudière \ dont on ne trouve trace dans aucune dépêche de cette époque. Varillas va bien plus loin. Cet écrivain fécond , qui se vantait de puiser la vérité à des sources ignorées avant lui , afQrme que Henri III n'eut pas le temps de sauver sa belle-sœur ■ ; tant le procès , la condamnation et l'exécution furent hâtés ! Et cependant plus de six mois s'écoulèrent entre les premières nouvelles reçues par Henri III et la mort de la reine d'Ecosse.

Une exposition impartiale des faits, s'appuyant sur des documents incontestables , sera le meilleur moyen d'éclaircir une question qui a été embrouillée à plaisir par la mauvaise foi et l'ignorance.

Pomponne de Bellièvre était un homme éminent, même au jugement d'historiens prévenus contre lui : « Le roi, dit Strada', lui confiait les missions les plus délicates; il était habile à se plier aux mœurs et aux temps, d'un talent merveilleux pour feindre, et d'une dextérité impénétrable pour

1. Mézeray, Hist de France ^ t. m, p. 424, édit. de Paris, in-^, 1761.

2* a L'affaire fut précipitée de sorte que là sentence de mort aroit esté {HTononcée arant que L*Aubespine , ambassadeur de France à Londres , eust eu le loisir d'employer pour un sujet si plausible les offices du roi son maître. » Varillas , Hist. de Henri III ^ t. III , in-4'», p. 76 , édit. de 1694.

3. cVirum régi suo perqoam gratum atque ardua quaeque allegari so- « litum ; quippe solertem , morumque et temporum in primis callidum , ad « simulanda vero negotia mire compositum , nec minus aliéna arcana • dexteritate inobservabili penetrantem quam sua opportune condentem. » Stradae Alex. Parm., lib. IV, p* 196, éditi 1648, juita exemplar Romae.

160 INSTRUCTIONS DONNÉES A BËLLIËVRE.

deviner les secrets d'autrui et cacher les siens. » Les instructions que lui donna le roi ne sont pas connues, mais il est facile de s'en faire une idée par la correspondance de Bellièvre. L'affaire principale était, quoi qu'en aient dit les Espagnols et les ligueurs , la négociation pour Marie Stuart. L'ambassadeur devait aussi demander l'intervention d'Elisabeth auprès du roi de Navarre pour la pacification de la France ; mais il ne tarda pas à reconnaître que les étrangers, Anglais et Espagnols, ne cherchaient qu'à entretenir la guerre civile en France*. Enfin, il lui était recommandé de concerter ses démarches avec les ambassadeurs écossais, qui devaient intercéder pour Marie Stuart. Jusqu'alors Jacques VI s'était montré peu touché du danger de sa mère *. Mais le chargé d'aflaires, laissé en Ecosse par d'Esneval, Courcelles, était un homme zélé, dont l'activité inquiétait les Anglais', et qui ne cessait de provoquer une intervention efficace. Henri III lui vint en aide; le 21 novembre, quelques jours après le départ de Bellièvre, il écrivit à Courcelles une lettre pressante : « Je désire, lui disait-il*, que vous excitiez le roi d'Ecosse à embrasser la défense et protection de sa mère, et lui témoigniez de ma part que, comme c'est chose de laquelle il sera grandement loué de tous les autres rois et princes souverains, il doit s'assurer que, y défaillant, ce lui sera un grand blâme et possible, enfin un notable dommage en son particulier. » Les instances de Courcelles décidèrent Jacques à envoyer en Ecosse un ambassadeur extraordinaire. Mais la faction protestante fit désigner Guillaume

1. «si TOUS attendes que les Espaîgnols ou Anglois vous conseillent la paix, vous ne Taures jamais. Vous ne devés pas chercher chez les aultres ce que vous avés chez tous.» Lettre autographe de Bellièvre à Brûlait, 18 décembre 1586. Ms. de la Bibl. imp. , suppl. fr. , n» S93% fol. 425 recto.

2. Voy. les lettres de Courcelles au roi , ms. de la Bibl. imp., ibidem ^ fol. 363, 864, 365, 383, 384, 385.

8. « Corcelius , homo irrequieti ingenii. » Cambdeni Hist, Elix,^ pars III, p. 426.

4. Lettre de Henri 111 à Courcelles, pubb'ée par M. Labanoff dans le l» recueil des Lettres de Marie Stuart (1839), p. 151.

AUDIENCE DE BELLIÈVRE (7 DEC. 1586). i6i

Keith, que Courcelles appelle dans ses lettres au roi et à Châteauneuf im peîU Anglais y v/n homme de peu d'étoffe ^ pen^ sionncdre d'Elisabeth^. L'imminence du danger et surtout les instances de Courcelles et des partisans de Marie Stuart déterminèrent Jacques à envoyer une nouvelle ambassade en Angleterre. Il choisit Robert Melvil et Gray qu'il avait élevé à la dignité de comte de Marr. Afin que leur mission eût un caractère plus solennel, il fît lire en plein parlement les instructions qu'il leur donnait*. Les ambassadeurs écossais devaient s'entendre avec Bellièvre et Ghâteauneuf pour sauver Marie Stuart. Mais, pendant que Robert Melvil s'acquittait de son mandat avec loyauté, Gray continuait ses perfides manœuvres. Il rassurait Elisabeth sur les projets de Jacques VI et paralysait tous les efforts de son collègue.

L'ambassade française conduite par Bellièvre était arrivée à Londres le l" décembre 1586 *. Dès le lendemain Bellièvre avait fait demander une audience à Elisabeth, mais elle avait été différée sous divers prétextes jusqu'au 7 décembre. Admis en présence de la reine , Bellièvre prononça une longue harangue remplie de citations classiques et d'exemples empruntés à toutes les histoires : David , Conradin, Marc Antoine, Théodoric y formaient un étrange pêlemêle. Ce discours passa alors pour une œuvre remarquable*, et de Thou lui fit l'honneur de le traduire en entier et de l'insérer dans son Histoire* ? Quant à Elisabeth, elle s'en

1. Bibl. Cotton., Caligula, chap. ix, fol. 445, lettres de Courcelles du 30 novembre, adressées à Henri m et à Ghâteauneuf. Les extraits de ces lettres se trouvent dans Raumer , Elisabeth et Marie Stuart , p. 481 , 482.

2. Ms. de la Bibl. imp., suppl. fr.. n» 693^, fol. 408; Life ofTfwm. Egerton, p. 96, 97, 98.

3. Mémoire sur cette ambassade adressé au secrétaire d'Etat Villeroi et publié par M. Labanoff, Lettres de Marie Stuart y 1" recueil (1839), p. 157 et suiy.

4. « U ne sepouvoit user d'une remonstrance plus belle et pleine d'efficace, » écrit Henri UI à MM. de Bellièvre et Ghâteauneuf. Ms. de la Bibl. imp., suppl. fr., n» 593^, fol. 415 verso ; Life of Thom. Egerton , p. 94 et 95.

5. Le texte français de la harangue se trouve dans le manuscrit cité, fol. 405 et suiv. -- Gf. Thuani Hist. sui tetnporis^ lib. LXXXVl.

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