‹ Marie Stuart et Catherine de Médicis: étude historique sur les relations deChapitre 203 sur 215 · MICHEL PE CASTELNAU A HENRI UI · texte numérisé non relu

MICHEL PE CASTELNAU A HENRI UI

25 novembre 1584.

Sire , il y a deuz jours que, estant la royne d'Angleterre à disner à trois ou quatre milles de ceste [ville], pour delà venir coucher [icy] et faire son séjour cest hiver, et y tenir son parlement, elle m'envoya dire, comme le fit le conte de Lestre (Leiçester), que, sy je y vouUois aller, je serois le bien venu et que la dicte dame seroict bien aizede me voir. Je ne failly pas de m'y trouver, et n'ay veu de longtemps la dicte royne plus curieuse de m'enquerir des nouvelles et de la bonne santé de V. M. Aussy avoict-il couru ung bruit auparavant par toute çeste ville, qu'il vous estoict survenu quelque accident de malladie et catartes, dont je fus en très-grsmde peyne, n'ayant p^u sçavoir, ny aussy ladietedame, selon que^lle m'a dict, que avoict faict courir ce bruit, qui a esté soudain converty [en celui] que votre dicte Majesté se portoit très bien, dont je loue et rends grâces à Dieu, en le supplyant très humblement de continuer vostre bonne santé.

Mais, pour retourner à la dicte royne, qui essaya tirer demoy sy je sçavois quelque chose de vostre intention pour le faict des Pays-Bas, je ne lui en pus dire davantaige que ce qu'elle mesme avoict entendu : le sieur de Piennes avoir passé à Callais pour

aller trouver V. M., luy disant que vous estiez le plus seur et affectionné voysin, qu'elle auroict jamais ; ce qu'elle trouveroict par effects et Tasseurance que je luy en avois tousjours donnée. Sur quoy elle medeist, avec affection et belles paroles, que, à la vérité, en toutes les praticques et conspirations qu'elle avoict descouvertes, depuys dix ans, contre elle et son Estât, et les menées du pape, du roy d'Espagne et de tant de jesuistes envoyez en ce royaulme pour luy troubler son dict Estât, elle n'avoit jamais trouvé que V. M., la royne [vostre] mère, ny vos mynistres, y fussent meslés en aulcune chose, dont elle vous avoit une sy [grande] obligation qu'elle n'oubliroict jamais ; et me parla sy honnestement sur cela qu'il n'est possible de monstrer plus d'affection à Vostre dicte Majesté.

[Elle désire] d'entendre bientost quelle sera sa résolution pour le regard desdicts Pays-Bas, suyvant laquelle elle fera la sienne, qui est, à ce que j'en puis veoir et apprendre, des propos que j'ay euz avec ses conseillers, mesme les sieurs grand trésorier, conte de Lestre et de Walsingan, que la dicte royne ne sera point marrie que vous entrepreniez la protection desdicts pays, pourveu qu'elle se puisse, pour le présent et pour l'advenir, asseurer de vostre protection et amytié, et luy communiquer voz intentions ; et croys que, au lieu de demeurer en ceste jalousie où elle estoict, il y a quelque temps, qu'il seroict meilleur à l'Angleterre et à elle que le pays demeurast plustost en l'obéissance du roy d'Espagne que en la vostre, elle convertira plustost en cela à vous ayder que à vous nuyre, et aussy que ladicte dame et ses subjectz ont de grandes entreprises pour la navigation, s'ilz ne s'accordoient avec le roy d'Espagne.

Et j'ay présentement esté adverty, de lieu fort segret, que, pour chose d'importance, il (le roy d'Espagne) a faict despescher ung marchant anglois, qui estoit en Espagne, pour venir icy persuader à ladicte royne et à ceulx- de son conseil qu'il estoit prest à remettre l'amityé avec elle et ce royaulme plus grande, qu'elle ne fut jamais avec la maison de Bourgongne et d'Espagne, et de la satisfaire en ce qu'elle se pourroict plaindre

de luy, comme il esperoict [que] elle feroict le mesme en sa part, en oublyant le passé, et pourveoir à Tadvenir, sans demeurer en sy maulvayse intelligence qu'ilz ont faict jusques à ceste heure, et remettre le commerce plui? fort que jamais en Flandres, Espagne et de tous costez, et que, s'il plaisoit à la dicte royne, le roy d'Espagne enyoiroict incontynent vers elle le chevallier Girally avec commission fort ample, soit pour rester ambassadeur résidant, [soit] pour accommoder les affaires segretement, chose de quoy la dicte dame et son conseil ont esté estonnez, et que le dict roy d'Espagne de luy-mesme aict prins ce chemin-là, ne sçachant sy ce n'est la nécessité qui le y contraint, ou s'il les veult trompter, de sorte que, poursuyvant celluy qui a apporté ceste nouvelle quelque responce, il a esté remis jusques à ce que l'on aict icy eu celle de V. M. ; et, si elle est bonne envers ceste princesse, et pleine de l'assurance de vostre amityé, elle se [fiera] du tout de vostre costé, et ne baillera poinct de passeport audict Girally, qui a demeuré près de dix ans pour ambassadeur, en ce royaulme, des rois don Sébastien et Henry de Portugal.

C'est chose. Sire, [qu'il] me semble devoir incontynent mander à V. M , et qu'il y a icy ung jeune ambassadeur du roy d'Espagne, appelé le maiatre de Gray, qui a, comme l'on dict, très-bonne part avec son maistre, [qui] l'a prins en grande affection depuis ung an qu'il retourna de France, d'où il m'envoya plusieurs lettres pour la royne d'Escosse, vostre bellesœur, à laquelle il ofifroict son service, où elle le reçut de trèsbonne vollonté et l'a tousjours tenu depuys pour l'ung des plus fidelles qu'elle eust auprès de son filz. Or, ledictGray est venu icy pour gaigner entièrement la boime grâce de la royne d'Angleterre et luy ofi&îr le dict roy d'Escosse en telle sorte qu'elle le vouldra avoir, l'asseurant qu'il ne fera jamais ny ne veult faire que ce qui luy plaira, et tout ce qui peult despendre de telles offres en gênerai et en particulier. Sur quoy, ledict Gray a esté bien receu; mais, d'aultre part, il eat catholique, nourry et eslevé tel; cequeladicte royne luy a dict sçavoir bien. Aussy

ne l'a-t-il pas nié, et qu'il ne fust affectionné à la royne d'Escosse, mère du roy, duquel toutesfois il cherchoit, selon le commandement qu'il en avoit, de faire les affaires, sans se mesler en aultre chose que ce que trouveroict bon la dicte royne d'Angleterre, que son maistre vouloit aymer et honorer sur toutes choses. D'aultre costé, le dict Gray me dict et me mande souvent que son maistre n'ayme rien tant au monde que la royne d'Escosse sa mère, laquelle m'a, ces jours icy, envoyé plusieurs lettres en chiffres par le dict Gray, avec des mémoires et instructions de ce qu'il avoict à faire icy pour elle et son fils.

Hier le dict Gray me dict qu'il avoict peiu* , en se montrant favorable à la mère, de mettre la dicte royne d'Angleterre en plus grand soubson du filz, qu'elle a recherché d'avoir du tout à sa dévotion, comme je l'ay mandé à V. M., sans vous, ny la dicte royne d'Escosse, dont aulcuns de son conseil sont de ceste oppynion, les aultres, non, comme les sieurs de Lecester et de Walsinghand; le grand trésorier balance entre les deux, disant qu'il fault attendre responce de V. M., et ce qu'elle respondra pour les Pays-Bas et ce qu'elle donnera de satisfaction et asseurance d'amityé à la dicte royne d'Angleterre. Son segond filz, qui estoit en France et [est] retourné, a dict tous les biens du monde de Voz Majestez et de vostre cour, et qu'il n'avoict jamais veu ung plus beau prince et de meilleur naturel que V. Majesté., dont le dict grand trésorier m'a dict se ressentir infiniment de l'honneur qu'il vous a pieu faire à son filz, et que, de sa part, il estyme n'y avoir rien plus nécessaire à présent, entre la France et l'Angleterre, V. M. et sa maistresse que une bonne et asseurée amityé.

Cependant la dicte royne, avec l'advis de son conseil, sur la prière que je luy ay faicte de la part de la dicte royne d'Escosse, qu'elle pust envoyer pour dire ses raisons, et mettre une fin au traité de sa liberté, pourvoir à la seureté d'elle et de son filz, m'a accordé qu'elle envoira qui il luy plàyroict. Ce sera son secrétaire, homme fort advizé, appelle Nau, lequel sera icy

d'icy à ung jour ou deux, avec liberté de dire toutes les raisons de sa maistresse, et adviser de quelque accord, lequel ne seroict pas à propos [qu'il] se fist sans Y. M. , selon que quelques ungs le vouldroient, les aultres, non.

Et, pour le regard du dict roy d'Escosse, je vois bien par les discours de son ambassadeur qu'il vouldra plustost tascher à faire ses affaires seul, que de les reculler en monstrant Taffection qu'il porte à la royne sa mère. Et sur cela la royne d'Angleterre demeure en doubte, sy elle se doibt accorder avec V. M. , et les deux ensemble, ou séparément.

Cependant j'ay cejourd'huy envoyé à la dicte royne d'Escosse ce qu'elle a tousjours désiré et recherché depuis uhg an, c'est que la contesse de Cherosbery et ses enfans de son premier mariage fussent ouis et examinés sur les bruits que l'on avoit respandus par ce royaulme contre l'honneur de la dicte royne d'Escosse ; ce qu'elle pensoict et disoit avoir esté inventé par la dicte contesse, ses enfans de son premier mariage et aultres de leurs parens, amys et serviteurs qu'elle avoict apostez contre la dicte royne d'Escosse. Mais, en présence de ce conseil, elle et ses enfans et ceulx, qui accusoient la dicte royne d*Escosse, ont desclaré qu'ils n'avoient jamais dict, semé ny respandu telles choses ny rien qui lui peust toucher à l'honneur, comme aussy n'y avoient-ils rien veu ny congneu qui ne fust digne d'une princesse, et qu'ils tenoient tous ceulx qui en avoient parlé mal pour meschans et avoir très mal faict; ce qu'ils affirmeroient vray, le diroient devant moy, comme devant l'ambassadeur de V. M., le bailleroient par escript et signeroient de leur main ; chose qui contente presque aultant la dicte royne d'Escosse que sa liberté, qui sera tousjours conditionnée. Aussy est-elle remise du tout en ce que advisera pour le mieulx la dicte royne d'Angleterre, en qui elle se remet comme en sa bonne sœur, en la pryant que V* M. soict le tiers en leurs amityés et promesses, chose où j'ay travaillé depuys ung an; reste de mettre la chose en exécution. Et, pour la fin de ceste longue lettre, je suppliray très humblement vostre

royale grandeur, Sire, d'avoir pitié d'ung ancien et fidèle serviteur, et que je sorte de ce royaulme avec honneur, en y payant mes debtes, comme je ne puys faire aultrement, et je suppliray à jamais Dieu qu'il conserve Vostre Majesté en très parfaite santé, très heureuze et très longue vye.

De Londres, ce xxv de novembre 1584.

LETTRES ET AUTRES DOCUMENTS RELATIFS AUX MIS- SIONS DES AMBASSADEURS FRANÇAIS, D'ESNEVAL, CHATEAUNEUF ET DE BELLIÈVRE, EN ECOSSE ET EN. ANGLETERRE.

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