‹ Marie Stuart et le Comte de BothwellChapitre 10 sur 257 · Goodall, t. I, p · texte numérisé non relu

Goodall, t. I, p

traité d'Edimbourg, un plan nous fut communiqué par Lethington lui-même, lui qu’elle (Marie) a tenu ensuite dans une faveur spéciale, pour la priver de sa couronne : proposition que nous rejetâmes absolument *. » Qu’on nous parle, après cela, du zèle de la religion chez ces traîtres.

Marie Stuart et François II désavouèrent leurs négociateurs et refusèrent de ratifier le double traité qui livrait la royauté d’Écosse à la discrétion de l’Angleterre et de l’aristocratie ; à plus forte raison , les actes du parlement d’août qui s’était réuni, avait délibéré, résolu, exécuté sans eux. La Congrégation continuant d’agir comme un pouvoir indépendant, dépêcha une brillante ambassade à Élisabeth. Morton , Glencairn, Lethington, allèrent la remercier, et la prièrent, pour établir une perpétuelle amitié entre les deux royaumes, d’épouser le comte d’Arran. La reine déclina l’offre. Qu’avaitelle besoin en effet de subir ce mariage ? N’avait-elle pas mis une chaîne à l’Ecosse? On se contenta d’expédier à Marie Stuart un simple gentilhomme, sir James Sandilands, à la vérité grand-prieur de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, mais prieur sécularisé et marié. Parmi les débats qui s’élevèrent alors en France au sujet de cette ratification, nous rapporterons les paroles du cardinal de Lorraine àThrockmorton, parce qu’elles peignent au naturel l’anarchie de l’Écosse : « Je vous dirai franchement que les Écossais, sujets du roi, ne remplissent nullement leur devoir; le roi et la reine sont de nom leurs souverains, et votre maîtresse possède leur obéissance effective. Us voudraient changer le royaume en république, et ce n’est qu’en paroles qu’ils se disent les sujets du roi. Vous rapporter leurs désordres en détail serait trop long ; chacun d’eux agit à sa fantaisie. Tout cela est par trop contraire au bon ordre ; quand on les prend en faute, ils menacent le roi de recourir à la reine, votre

1. Instruct. du6 avril lô83, dans Goodall, t. I,p.l*0 Goodall fait observer qu'il n’affirmerait pas qu'il s’agit dans ce moment-là du lord James; que c’est peut-être du comte d’Arran qu’Élisabeth veut parler. Peu importe, nous ne nous attachons qu'au projet de détrôner Marie Stuart.

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maîtresse. Que votre maîtresse, ou bien en fasse des sujets obéissants, ou bien qu’elle se retire tout à fait ; car, plutôt que de laisser venir les choses à ce point, le roi sacrifiera tout. Ils ont fait sans nous une ligue avec votre maîtresse : quelle conduite est-ce là pour des sujets,! Voilà ce qui les rend si insolents *. »

Pendant les négociations, Marie de Lorraine avait expiré le 10 juin, au château d’Édimbourg; pendant les débats qui suivirent le traité, un autre deuil plus funeste encore frappa Marie Stuart : François II mourut à Orléans, le 5 décembre 1560.

L’écrasant fardeau des affaires d’Écosse retomba donc tout entier sur elle, une veuve de dix-huit ans. Les Guises, alors qu’ils étaient maîtres du pouvoir, n'avaient pu lui apporter qu’une aide insuffisante, malgré leur bonne volonté et celle de François II ; repoussés des marches du trône sous le nouveau roi Charles IX par Catherine de Médicis qui s’empara de la régence, ils furent tout à fait impuissants.

Les lords de la Congrégation suivant leur pointe, envoyèrent à Marie une liste de vingt-quatre personnages désignés au parlement d’août, et parmi lesquels elle devait choisir le conseil de gouvernement. C’est une sorte de dénombrement des chefs de ce parti : le duc de Châtelleraut, le comte d’Arran, les comtes d’Huntly, Argyle, Glencairn, Morton, Athol, Menteith, Marshal et Kothes; les lords James, Erskine, Ruthven, Lindsay, boyd,Ogilvy, Saint-John et le maître (héritier) de Maxwell; les lairds deLundy, Pitarrow, Dun, Cunninghamhead, brumlanrig et Maitland de Lethington *. On pense bien que Marie Stuart n’était pas disposée à se laisser enfermer dans un tel cercle d’ennemis. Elle voulut y introduire au moins quelques amis ; parmi eux, le comte de Bothwell. La régente,

1. Throckm. à Élisaheth, 17 novembre lûOtl, dans Tytler, t. V, p. 160, 161, édit. 1846.

2. Keilli, p. 162. — Tytler, t- V, p. 148, édit 1846. — Le duc de Chitelleraut et le comte d'Hun il y étaient catholique», mais dans la l'action aristocratique.

avant de mourir, avait chargé celui-ci d'aller solliciter un appui énergique à la cour de France (mai 1560). Il y avait été le bienvenu. Outre une gratilication, il avait reçu, en récompense de ses services, le titre et les appointements de gentilhomme de la chambre du roi. Throckmorton ne perdit pas une seule de ses démarches, et lorsqu’il repartit de France , en novembre , l’ambassadeur l’accompagna de ses recommandations à Élisabeth : « Le comte est parti subitement de ce royaume pour retourner en Écosse par la Flandre; il s’est vanté qu’il fera de grandes choses et qu’il demeurera en Écosse en dépit de tout le monde. Il est glorieux, vantard, prompt et hasardeux ; ses adversaires feront bien d’avoir l’œil sur lui et de le tenir de court l. » llandolph, l’émissaire anglais près le duc de Chàtelleraut, répond comme un écho : « Le comte de Bothwell est arrivé de Paris, « pour faire tout le mal qu’il pourra. » Lisons, pour servir Marie Stuart, et contrecarrer les menées de la Congrégation et de l’Angleterre : « Je ne sais, dit-il encore, de quelle façon le comte d’Arran et lui régleront leurs comptes »; allusion à l’accident de Cockburn d’Ormiston. Ce retour de Bothwell avait pour objet de seconder l’exécution des mesures par lesquelles Marie se flattait de régulariser le gouvernement de son royaume. Elle envoya, en effet, quatre commissaires, porteurs de deux commissions. La principale autorisait un conseil de sept membres, le duc de Chàtelleraut, les comtes d’Argyle, d’Huntly, de Bothwell et d’Athol, le lord James (frère de la reine) et John Hamilton, archevêque de Saint- André, tous ensemble, ou bien trois d’entre eux seulement, à convoquer les états et à tenir un parlement. Mais les meneurs ne voulurent à aucun prix partager le pouvoir avec les amis de la' reine (février 1561). Le secrétaire d’État, Maitland de Lethington , s’insinua dans la conliance des commissaires, en tira le secret et même la copie de leurs instruc-

1. Throckm. à Élisabeth, Orléans 28 novembre 1560. — Miss Slricklaud, Vies des reines d’Écosse, t. III, p. I7j. — George Cbalmers, Vtc de Un lit Stuart, t. 111, p. U-14, 142.

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tions, et fit passer le tout à lord Cecil. Il ne perdait pas une occasion de trahir Marie Stuart.

Bientôt la question prit une autre face. Marie Stuart, descendue par son veuvage du rang si brillant, et qu’elle avait rendu si populaire, de reine de France, à la condition effacée de reine douairière, songeait à rentrer dans ses États, ou plutôt, on y songeait pour elle. Catherine de Médicis, sa bellemère, soit grief d’amour-propre, soit surtout désir d’éloigner celle qui, sous François II, avait annulé son influence politique au profit des Guises, « trouva, dit Castelnau, fort bon et expédient de s’cn défaire. » Marie d’abord quitta la cour et passa le printemps de 1561 chez ses parents de la maison de Guise. Déjà une petite cour écossaise se groupait autour d’elle. Leslie, évêque de Ross, et le lord James, vinrent au nom, l’un des catholiques, l’autre des protestants, lui apporter leur dévouement et leurs conseils, beaucoup plus sincères chez les premiers que chez les seconds '. Bothwell y parut aussi. Malgré les déclarations présomptueuses que rapporte Throckmorton, il avait reconnu l’inutilité et le péril d’un séjour prolongé en Écosse. La reine l’accueillit à Joinville avec la distinction qu’il méritait (avril 1561), toutefois avec une grande différence entre lui et le lord James. Quoiqu’elle eût beaucoup à se plaindre de celui-ci, l’auteur principal du renversement du catholicisme en Écosse et de l’intervention anglaise, elle l’aimait d’enfance. Il garda toujours sur sa sœur l’empire des premières impressions, et ne s’en servit que pour tramer contre elle sans relâche les trahisons les plus criminelles, jusqu’à ce qu’il la précipitât du trône. Tout

1. Citons l'instructive correspondance de Throckmorton avec Elisabeth. Dans sa lettre datée de Paris, 39 avril 1561, il conseille à Elisabeth de s'assurer de l'Ecosse, et d’acquérir ù sa dévotion les plus puissants, les plus sages et les plus honnêtes de ce royaume. Vingt mille livres par an pour cet objet, c’est cher sans doute, mais il vautmieui ne pas les épargner. 11 faut gratifier le comte d’Arran , le lord James qui n’a personne au-dossus de lui en Ecosse pour le crédit, le dévouement et l'honnêteté ; le laird de Pilarrow, John Wood, secrétaire de lord James, Alexandre Clark, KoberlMelvil, tous gens dont on doit avoir grand soin. (Tytler, t. V, p. 179-181 , éd. 1845.)

d’abord, en retournanten Écosse, il pritpar l’Angleterre, malgré les recommandations de Marie, et il ourdit avec Élisabeth et Cecil le projet de l’intercepter sur la mer du Nord à son passage, et de la détenir dans une prison anglaise *. Marie Stuart ne fut pas sans avoir connaissance des plans non pas de son frère, mais de sa cousine, surtout lorsque celle-ci lui eut refusé sur le ton d’une haine acrimonieuse le sauf-conduit qu’elle demandait pour naviguer le long du littoral d’Angleterre. L’infortunée reine d’Écosse eut alors l’intuition de l’avenir; elle y lut la page funeste qui lui était réservée. « Si, dit-elle à l’ambassadeur Throckmorton qui prenait congé d’elle à Paris le 21 juillet, si mes préparatifs étaient moins avancés, peutêtre le mauvais vouloir de votre maîtresse m'aurait-il fait retarder mon voyage; mais à présent je suis déterminée à risquer l’entreprise, quoi qu’il arrive. J’espère que le vent sera assez favorable pour ne pas m’obliger à toucher les côtes d’Angleterre. Si j’y aborde, monsieur l’ambassadeur, la reine votre maîtresse me tiendra entre ses mains et fera de moi ce qu’elle voudra. Si elle a le cœur si dur que de désirer ma fin, elle pourra faire à son plaisir et me sacrifier. Peut-être un tel sort vaut-il mieux pour moi que la vie. La volonté de Dieu s’accomplisse!* » Un brouillard tutélaire enveloppa sa faible escadre jusqu’à Leith, à l’embouchure du Forth. Elle débarqua saine et sauve dans son royaume, où une bonne partie de sa noblesse ne l’attendait, ni ne la souhaitait (10 août 1561).

1. Nous nous bornons ici à cette simple mention du complot, dont le développement trouvera sa place dans un autre travail, sur le comte de Murray. Les preuves irréfragables existent dans Caraden, Keith, George Chalmers (t. III, app. ni, p- 356 et suiv.), Goodall (t. I, p. 172-6), Tytler (t. V, p. 181-193., édit. 1845), qui les ont tirées des archives. A ce sujet, qu’il nous soit permis de nous étonner de ne pas trouver dans la brillante narration de-M. Mignet (t. 1, p. 99-105) l’allusion même la plus légère au complot de sir James. C'est tout au plus si la tentative d’Élisabeth est indiquée du bout de la plume : « Bien qu’elle (Marie) craignit d’ètre surprise par les croisières qu’Êlisabelh avait mises en mer, elle parvint sans accident.... » Cependant où des faits de cette nature devront-ils trouver place, si ce n’est dans une histoire de Marie Stuart?

2. Tlirockm. au conseil d’Angleterre , Paris, 19 août 1561. Tytler, t. V, p. 192, édit. 1845. ■

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Le premier accueil qu’elle reçut du peuple fut chaleureux et trompa les espérances de ses ennemis. Son seul aspect désarma les préventions des masses. Disons ce qu’était Marie Stuart, au moment où son mauvais destin la ramenait dans son pays natal.

Elle était née, elle vécut au milieu des tempêtes, sauf les jours de son enfance et de sa première jeunesse, qui s’écoulèrent calmes et heureux à la cour d'Henri II. Transportée en France à l’âge de six ans, on vit les dons les plus riches et les plus rares fleurir et s’achever en elle avec une remarquable précocité. « Sur les quinze ans, dit un contemporain, sa beauté commença à paraître comme la lumière en beau plein midi*. » La personne de Marie Stuart émerveillait, comme le vivant idéal du beau. Elle était grande et bien faite. Ses yeux bruns, des cheveux châtain foncé, un teint clair et brillant alliaient le charme du Midi à celui du Nord. Le correct contour de l’ovale, l’irréprochable régularité des traits n’ôtaient rien à l’heureuse expression de bonté et d’intelligence méditative qui d’emblée lui attirait les cœurs. Si pure et si touchante était sa beauté, et irrésistible sa grâce, qu’un jour qu’elle suivait la procession de la Chandeleur, un cierge à la main, une femme du peuple, tombée à genoux devant elle, s’écria: * En vérité, n’êtes-vous point un ange? ’ » Bien digne aussi d’appartenir à l’époque de la Renaissance, tant elle avait l’amour et la facile compréhension des lettres et des arts, elle parlait le latin et plusieurs langues vivantes s.

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