‹ Marie Stuart et le Comte de BothwellChapitre 155 sur 257 · I. Gooilall, Append.. p · texte numérisé non relu

I. Gooilall, Append.. p

SON MARIAGE AVEC BOTHWELL

après-demain, » c’esl-à-dire le jour de l’enlèvement, le 24 avril. De ces mots, combinés avec le souhait de bonne nuit qui termine la première lettre, nous avons déjà déduit la conséquence qu’elles sont toutes trois de la nuit du 22 au 23 avril. On remarque les mots « vostre beau-frère, qui fust. » Cela signifierait que regardant le mariage de Bothwell avec lady Jane Gordon comme rompu virtuellement, elle ne connaît plus de lien de parenté entre Bothwell et Huntly. Les soucis de ce dernier viennent de ce qu’il y a beaucoup de gens à Stirling (la lettre parle plus bas de plus de trois cents chevaux d’Huntly et de Livingston présents la veille), entre autres le comte de Sutherland, qui aimeraient mieux mourir que de souffrir qu’elle fut emmenée, eux la conduisant'. 2“ de ce qu’il craint de paraître ingrat et traître envers sa souveraine. Marie lui a conseillé d’en écrire à Bothwell ; et à celui-ci elle dit : « Pour l’amour de Dieu, soyez plustost accompagné de trop que de trop peu ; car c’est le principal de mon soucy. » « Je m’en vay achever ma dépesche, et prie Dieu que nous nous puissions entrevoir bientost en joye. Je vous escry en diligënce, afin que soyez adverty à temps. »

La correspondance finit sur ces mots, sans que Bothwell et Marie soient convenus de rien, ni des dispositions à prendre, ni du lieu, ni du temps; elle, pressante, mais contradictoire et vague ; lui, glacé, immobile, variable et muet dans son éloignement; Huntly, bourrelé de frayeurs et de perplexités. Quels singuliers machinateurs de l’entreprise la plus effrontée et la plus scandaleuse ! Personnages postiches, ils se démè-

1. M, Migaet s’est bien écarté du sens (t. I, p. 303) : * Lorsque, dit il, le moment de l’exécution approcha, des difficultés survinrent de la part de ceux qui devaient L’escorter. Le comte de Sutherland déclara qu’il aimerait mieux mourir que de souffrir que la reine fût emmenée pendant qu’elle serait placée sous sa garde. » — La lettre ne porte pas du tout que Sutherland ait fait cette déclaration. C’est seulement une objection du comte d'Huntly; il est persuadé que Sutherland ue souffrirait pas un enlèvement. La différence est grande pour le fond des choses. Car si le comte de Sutherland avait fait cette déclaration, cela prouverait qu’à Stirling on délibérait sans ambages sur l’enlèvement ; tandis que la lettre, en la supposant authentique, exprimerait seulement une opinion particulière du comte d'Huntly.

lient dans le vide; et parlant comme ils agissent, leur jargon n’est que logomachie. Combien un vrai complot, dont l’hislorien aurait la bonne fortune de fouiller les replis et la pensée jusque dans ses documents les plus intimes, serait-il autrement noué et décidé; combien autrement vivantes les allures des acteurs ; logique et significatif, leur style épistolaire sous les réticences obligées. La vie de l’infortunée reine nous en fournirait plus d’un exemple, mais chez les nobles d’Ecosse et les ministres anglais, lorsqu’il est question de l’arrêter dans la mer du Nord en 1501, d’empêcher son mariage avec Darnley, d’assassiner lliccio ; lorsqu'au 20 avril 1567, Kirkaldy de Grange écrit à Bedford la première de ces lettres qui étincèlent comme le poignard, et lorsqu’ils multiplient leurs correspondances d’Ecosse et d’Angleterre, à mesure que leur conjuration approche de son but, le renversement de Marie Stuart. C’est là, qu’en prenant la réalité sur le fait, on peut mesurer la différence entre des conspirateurs de chair et d'os comme ceux-ci, et les fantômes imbéciles par qui l’on fait balbutier la langue du crime à Stirling et à Glasgow.

On dit quelquefois, pour appuyer l’authfenticité des lettres de Marie Stuart, que la simplicité et les particularités de certains détails sont des choses qui ne s’inventent pas; et que si on avait fabriqué cette correspondance, on l’aurait faite plus précise et plus accablante encore. Sur le premier point, il n’avait pas été difficile d’introduire dans les lettres de Glasgow, notamment la première, la seule où il y en ait, certains incidents dont les uns, comme l’entrevue de Marie avec Crawford à l’entrée de la ville, avaient eu lieu en public; les autres, comme les conversations entre le roi et la reine, avaient dû transpirer dans leur entourage. Tout en les dénaturant, on put leur donner un semblant de vérité. Les lettres de Stirling ne contiennent rien de pareil. On n’y sort pas du vague, parce que les faussaires n’eurent aucun trait réel, aucun fait solide à y insérer, et qu’ils durent se contenter de battre les buissons. Quant au second point, il n’est pas aussi facile que l’on penserait d’imposer une ordonnance régu-

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lière à un tel amas d’impostures. Comment la fraude, surtout quand elle est si vaste, ne serait-elle pas grossière en plus d’un endroit? Comment le mensonge ne se laisserait-il pas surprendre à ses contradictions, ses impossibilités et ses lacunes? Et puis, tous ces faux documents ne furent pas forgés simultanément, comme le bronze colossal coulé d’un seul jet. Il se succédèrent au fur et à mesure des besoins. Vers la fin de 1567, on inventa les lettres, auxquelles on adjoignit ultérieurement les promesses de mariage et les sonnets1; l’on remania les dépositions de Hay, de Powrie, de Dalgleishet d’Hepburn. Dans l’été de 1568, on créa le journal de Murray, les dépositions de Thomas Crawford et de Nelson ; au mois d’août 1569, celles de Paris. Quoi d’étonnant que des écrits rédigés précipitamment, souvent avec étourderie2, au milieu du tumulte des affaires, sous l’empire et les exigences du mensonge du moment, se coupent comme de faux témoins’? Bu-

1. Les actes du Conseil privé et du parlement de décembre 1567 ne mentionnent absolument que les lettres. Comment douter, à voir te luxe des énumérations de pièces accusatrices que les lords dressèrent plus tard dans leurs communications avec l’Angleterre, qu’ils eussent dénoncé dès lors les promesses de mariage et les sonnets, s’ils les avaient possédés en décembre 1567?

2. Par exemple, rien de plus étourdi que les traductions latine et fran-

çaise des lettres, et les lettres elles-mêmes, no fût-ce que pour leur chronologie. r

3. La prétendue promesse de mariage de Selon en donne un échantillon curieux. On se rappelle que, datée du 5 avril 1567, elle mentionne comme pendantes les phases du procès de divorce entre lord et lady Bothwell , quoique ce procès n’ait commencé que le 27 avril. En forgeant cette pièce, on n’avait pas pensé h la contradiction des dates. Quand il voulut l’imprimer à la suite de la Detectto, Buchanan crut se tirer de difficulté en ajoutant l'observation suivante : « Il appert des termes de l'acte lut même qu'il fut dressé avant le jugement de divorce entre Bothwell et sa première femme; et même, en réalité, il fut dressé avant tout procès de divorce entamé ou commencé entre lui et sa première femme, quoique certaines expressions qu’il contient semblent marquer le contraire. » L’auteur ajoute que ce qui le prouve, c’est que, tandis que l’acte est daté du 5 avril, le procès fut entamé seulement les 26 et 27 avril (dates inexactes pour 27 et 29 avril); voir plus bas, même chapitre). — Avec sa triomphante assurance, il s’imagine que de signaler la contradiction suffira pour en détruire le mauvais effet et pour laver de tout reproche l’authenticité de l’acte. Et le fait est que plus d'un écrivain s'en est contenté, sans croire même qu’il fût nécessaire d’exposer l’état de la question au lecteur.

clianan et ses patrons se gênèrent d’autant moins, qu’ils n’écrivaient pas pour le public C'étaient des papiers destinés à rester secrets, à être secrètement communiqués aux compères d’Angleterre, pour servir de prétextes contre la reine détrônée et prisonnière ; ces papiers, dont elle ne put obtenir ni communication , ni copie. On publia seulement dans la Detectio, en 1571, la promesse de mariage de Selon, les lettres, les sonnets, avec une analyse tronquée et infidèle des dépositions de Hay, Powrie, Dalgleish, Hepburn. Si la discussion en fut tolérée ou interdite, c’est ce que nous apprennent suffisamment les rigoureuses recherches qu’on dirigea contre les écrivains assez hardis pour défendre Marie Stuart. Aujourd’hui, les pièces sont connues non pas du fait de leurs auteurs, mais parce que depuis deux siècles des chercheurs érudits les ont tirées une à une de la poudre des archives. C’est par force qu’elles étalent maintenant au grand jour leurs incohérences, leurs invraisemblances choquantes, leur vaine prétention de s’enchaîner ensemble et de s’étayer les unes aux autres.

Pour donner plus de consistance aux lettres de Glasgow, les faussaires leur apportèrent le support des dépositions de Paris et du journal de Murray. Notre discussion a établi que, bien loin de les affermir, ces auxiliaires achèvent de les ruiner, en accroissant le nombre des impossibilités et des mensonges. Le même artifice ne réussira pas mieux quant aux lettres de Stirling ; et le coup que la déposition du malheureux Paris devait porter à Marie Stuart retombera de tout son poids sur les accusateurs.

Donc, le second interrogatoire de l’ancien valet de Bothwell (10 août 1569), porte que la nuit avant l’enlèvement (23-24 avril), le laird d’Ormiston vint parler à la reine » bien secrètement » à Linlithgow ; que là-dessus elle écrivit une lettre par Paris, et comme il ne savait pas le chemin, elle chargea le laird d’Ormiston de le conduire « chez Monsieur de Ilalton, là où ledict sieur de Boduel estoit en bonne compagnie, et mesrnes les capitaines couchés auprès de luy et d’aultres. Et

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trouvant ledict sieur de Itoduel endormy, l’esveille et luy dict : * Monsieur, voilà des lettres que la Royne vous envoyé. — Hé bien, Paris, ce dict-il, couclie-toy là un peu; cependant je m’en voysescrire. » Et après avoir escrit, il dit audicl Paris : « Recommandez-moy humblement à Sa Majesté, et luy dictes que j’iray aujourd'huy la trouver sur le chemin au pont1 2 3. » Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer dans ces paroles une s.irte de jovialité résolue, fort peu en harmonie avec l’idée que les lettres de Stirling donnent des dispositions du comte. Cette nouvelle lettre de Marie Stuart, évidemment distincte des trois précédentes, puisqu'elle est de la nuit du 23 au 24 avril, à Linlithgow, fixe donc le rendez-vous au pont. Encore ne serait-il pas superflu de spécifier quel pont1. Mais ei»ün, c'est un renseignement d’une certaine précision, quand il n’y en a pas un seul dans les trois lettres. Et vojez la singulière inspiration de Bothwell. Il a déposé dans la cassette de vermeil ces trois lettres à côté des lettres de Glasgow, arsenal terrible qu’il se réservait, nous dit-on, contre les inconstances possibles de la reine’; et en voilà une quatrième, la seule qui articule un fait positif, celui du rendez-vous du lendemain, par conséquent plus compromettante pour Marie, et d’autant plus utile pour le prévoyant Bothwell. Précisément, il néglige de la conserver; elle ne nous parvient que par le récit de Paris.

Mais laissons cela. Quand Ormiston, ainsi mis en scène en 1569 dans cette déposition, eut à son tour à répondre en 1573 de sa complicité dans la mort de Uarnley, on ne l’interrogea pas sur son entrevue supposée avec Marie Stuart à Linlithgow. Cependant quel énorme avantage pour les ennemis de Marie Stuart, d’établir juridiquement qu’elle était de connivence avec son ravisseur ! Mais il paraît que le ministre John Brand qui assista Ormiston sur l’échafaud, u’était

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