I. Randolph d Crcil, 27 décembre 1501. Keith, p
COMMENCEMENTS DE BOTHWELL
singulières encore, lorsqu’à l’hostilité de Bothwell et des Hamiltons succéda une réconciliation subite. Ici l’autorité principale est John Knox, ardent réformateur de l’Écosse, mais guide peu sûr en histoire, trop zélé pour s’embarrasser beaucoup de vérité et de justice. Il voit et raconte comme il convient aux besoins de sa cause. Keith, l’historien consciencieux par excellence, remarque qu’il adoucit évidemment les querelles de Bothwell avec le duc de Châtelleraut et le comte d’Arran, afin de rendre plus croyable le complot qui leur sera bientôt imputé en commun contre le lord James, ce frère trop fameux de Marie Stuart.
On dit donc que Bothwell, humilié de son expulsion temporaire d’Edimbourg, placé entre la haine de lord James et celle des Hamiltons, et mal vu de la reine, essaya de sortir de celte fausse position en faisant amende honorable au giron de l’Église réformée. Knox rapporte que, pendant une absence de la reine au château de Falkland, dans le Fife, il reçut de Bothwell la demande d’une entrevue nocturne. Là, le comte déplora ses péchés antérieurs et l’enlèvement de l’argent que portait Cockburn d’Ormiston, et la brouille malheureuse qui s’en était suivie avec le comte d’Arran; il conclut en priant l’apôtre de le remettre en bon accord avec ce seigneur : « Car, disait-il, si je recouvrais la faveur de milord Arran, je pourrais me rendre à la cour avec un page et quelques serviteurs seulement, et diminuer d’autant mes dépenses; tandis qu’à présent je suis obligé d’entretenir, pour ma sûreté, beaucoup d’hommes pervers et inutiles, à la ruine entière de ce qui me reste de biens. » Le désir de la concorde dans son Église et la force du lien de vassalité qui rattachait la famille de Knox à celle des comtes de Bothwell, plus sans doute que les motifs assez mondains du noble patron devenu humble client, touchèrent le réformateur. Une nouvelle incartade de son étrange brebis ne le découragea même pas. Bothwell, au moment où il se frappait la poitrine en souvenir de Cockburn d’Ormiston, rencontra celui-ci, sa femme et son tils à la chasse, les assaillit et enleva le jeune
homme (mars 1562). Cet acte sauvage ralluma la colère de la reine et de son conseil, quoique, circonstance atténuante, le comte eût pour lui, sinon les lois, du moins les mœurs particulières du pays, puisque le délai pendant lequel il avait promis d’observer la paix envers Ormiston était expiré. On lui reprit son prisonnier, ou bien il le restitua sur la prière de Knox, et ce dernier lui procura la réconciliation avec Arran. Ils la scellèrent le 25 mars dans la maison des Hamiltons, à Kirk-of-Field, en face du lieu où, cinq ans plus tard, Bothwell devait assassiner Darnley . Knox prononça une exhortation religieuse et bénit les nouveaux amis, qui assistèrent ensemble au prêche du lendemain, à l’édification des fidèles stupéfaits. Le jour suivant, accompagnés de Gawin Hamillon, abbé sécularisé de Kilwinning , ils allèrent visiter leducdeühâtellerautà Kinneil. Tout à coup au bout de deux jours, la scène change : le comte d’ Arran prend avec lui deux gentilshommes et se rend précipitamment chez John Knox : « Je suis accusé de haute trahison, lui dit-il. — Par qui, milord? — Par un Judas, » réplique le jeune homme, et il raconte que Bothwell lui a conseillé d’enlever la reine, de la conduire à Dumbarton, de tuer le lord James Lethington et les autres ministres qui la dirigent mal, et de s’emparer à eux deux du gouvernement. « Je sais, ajoutet-il, qu’il médite de m’accuser; je sais qu’il veut informer la reine ; mais je vous prends à témoin que je vous déclare tout et que je vais l’écrire à Sa Majesté. » On devait se saisir de la reine, tandis qu’elle se livrerait sans défiance au plaisir de la chasse dans les environs de Falkland.
Knox démêla sans peine l'exaltation fiévreuse de son inlerlocuteur, et s’efforça inutilement de le rassurer. Revenu à Kinneil, le comte écrivit le détail du complot à la reine, qui lui fit une réponse consolante. Alors, d’après ce qu’il raconta ensuite, il entreprit de détourner son père de la route où Bothwell le poussait; le trouvant inflexible, il annonça que, résolu d’empêcher l’exécution, il avait mis la reine au courant de leurs trames ; par quoi le duc fut rendu si furieux,
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que le (ils aurait couru risque de la vie s’il ne s’était réfugié dans sa chambre. De cet asile, il écrivit une lettre chiffrée à lord James, qui la reçut à la chasse, près Falkland, et qui, après en avoir délibéré avec Randolph, la remit à Marie Stuart. Au même instant, la reine vit accourir coup sur coup l’abbé de Kilwinning et Bothwell, disant qu’étant accusés près de Sa Majesté par le comte, ils venaient soutenir leur innocence. Vu la gravité des charges, on s’assura de leur personne (31 mars 1562). Cependant leur accusateur, de plus en plus troublé, s’évadait de Kinneil par la fenêtre de sa chambre, en faisant une corde de ses draps de lit; il fuyait sous un déguisement de l’autre côté du Forth, vers le nord, et, après avoir marché toute la nuit, se présentait de grand matin au manoir du laird de Grange, proférant toujours les mêmes paroles de terreur sur la conspiration dont il voulait instruire la reine. Le lord James, dépêché par sa sœur, le trouva en plein accès de folie. Le comte, dès qu’il le vit, se mit à parler des machinations des diables et des sorcières, et qu’il était ensorcelé. « Par qui? demande James. — Par la mère de lord James, » réplique le malheureux. Puis il dit qu’il était le mari de la reine, que c’était le moment de la rejoindre dans leur chambre, mais qu’il avait peur qu’on ne vînt l’y tuer. Ramené le même soir à Falkland, il tint encore toutes sortes de propos incohérents, indices manifestes d’un dérangement d’esprit.
Le lendemain, Marie se transporta de Falkland à Saint- André, où Bothwell l’avait précédée sous bonne garde. Le comte d'Arran, interrogé par la reine, ne s’expliqua pas. A Randolph, il dit que ce qu’il y avait dans sa lettre chiffrée n’était que des imaginations, et qu’il ne comprenait pas que Dieu eût permis qu’il fût ainsi le jouet des diables et des sorcières. « Quelles sorcières? — La mère de lord James. » Devant le conseil, il déclara son père innocent; tout ce qu’il avait écrit à la reine contre le duc, pure folie, une offense à Dieu et à sa souveraine, une honte pour lui-même. Confronté avec Bothwell, il continua de décharger son père,
et chargea obstinément le vieil ennemi de sa famille. Celui-ci niait de toutes ses forces, réclamant le combat avec le dénonciateur ou un jugement légal. Il n’eut ni l’un ni l’autre. Le comte d’Arran logeait à Saint-André, chez le lord James. L’ambitieux abbé de Saint-André, dont les visées n’allaient pas à moins que le trône , eût bien voulu perdre les Hamiltons et les jeter ainsi hors du chemin que leurs droits reconnus et sanctionnés lui barraient. Mais quoi qu’il fit pour persuader au comte d’Arran d’accuser de nouveau son père, il épuisa en vain l’art subtil de sa diplomatie. Il se dédommagea sur Rothwell.
Le vieux duc de Châtelleraut , cloué longtemps à Kinneil par la frayeur, parut enfin le 19 avril à Saint-André. Il se jeta aux pieds de la reine, les yeux baignés de larmes et la supplia de ne pas permettre qu’il fût condamné sur l’accusation d’un fils en délire. Si Marie avait aimé la vengeance, l’occasion était belle : elle avait à lui reprocher bien des menées factieuses et beaucoup de mauvais desseins contre elle. Cependant, loin de le frapper, elle accepta ses dénégations, les preuves certaines d’ailleurs qu’il lui donna de la démence du comte d'Arran ; elle se contenta de lui demander la remise de la forteresse de Dumbarton, comme garantie de sa loyauté et de ses bonnes intentions pour l'avenir. Il s’exécuta non sans avoir hésité ; mais l’ambassadeur anglais luimême lui conseilla d’obéir; car la régente, Marie de Lorraine, en lui confiant la garde de cette place, avait stipulé que ce serait pour le temps qu’il plairait à la couronne. C’est donc sans aucun fondement que Knox taxe Marie Stuart de dureté et d’iniquité en cette circonstance. Randolph , au contraire, ne peut s’empêcher de rendre justice à cette généreuse princesse : « Ce que j’ai toujours vu depuis le retour de Sa Grâce en Écosse, c’est qu'elle a été bien plus soigneuse de rechercher la bonne volonté du duc de Châtelleraut et du comte d’Arran, qu’ils n’ont jamais fait à remplir leurs devoirs de sujets envers leur souveraine.... » Plus loin, il ajoute que « récemment elle avait tenté de se concilier le
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comte d’Arran en lui ull'rant de lui assigner un revenu sur la couronne pendant la vie de son père, dont l’avarice envers lui était proverbiale; quant au duc, elle lui avait pardonné bien des choses par lesquelles, devant la loi et la conscience, il avait mis et sa vie et ses biens en péril1. • On nous appreud aussi qu’elle donna son propre coche, le seul qu’il y eût dans le royaume, pour ramener le pauvre insensé de Saint-André au château d’Edimbourg.
Voilà la véritable Marie Stuart, bonne et pitoyable. Dès 1562, elle a autour d’elle les ennemis qui la ruineront; mais ils ne sont encore que malveillants. Ils n'ont pas dressé le plan de sa ruine, et à l’occasion ils lui rendent témoignage sincèrement. Plus tard, une fois leurs combinaisons arrêtées et surtout après l’exécution, ils envenimeront rétrospectivement dans leurs écrits publics la moindre de ses actions et de ses paroles, et dénatureront tout son règne. Knox nous en fournira tout à l’heure un exemple.
Si dans ces événements Marie se montra sévère pour quelqu’un, ce fut pour Bothwell. Celui-ci est accusé d’un double crime : 1" il aurait conseillé au duc de Châtelleraut d’enlever la reine et de la contraindre à épouser le comte d’Arran dans le château fort de Dumbarton, où on l’aurait conduite ; 2° tout en faisant commettre le rapt par les Hamiltons, il aurait eu le projet de les supplanter et de célébrer les noces royales pour son propre compte.
Le premier de ces deux points ne repose que sur les affirmations du comte d’Arran, dont la raison, déjà sujette à plus d’un trouble, s’éclipsa tout à fait. La scène de Kinneil semble n’être pas autre chose que l’explosion définitive de la maladie. Ne serait-il pas d’ailleurs bien difficile de comprendre que Bothwell, qui haisssait depuis des années ces deux hommes, lesquels le lui rendaient à usure, eût commis l’imprudence extrême de se découvrir à eux sur un tel complot, dès le len-
1. Jlandolph à Cecil, 25 avril 15f>2, cité par miss Strlckland , t. lit, p. 302-3. — Sur toute cette affaire, Knox, llist. de la ré formation de la religion dont le royaume d’ Écosse ; miss Strickland, t. III, p. 291-303.
demain de leur réconciliation? Il se peut que, pour mieux capter ceux dont il recherchait l’amitié, il ait flatté l’espoir invétéré du comte d’épouser Marie; le reste fut très-vraisemblablement l'eflet d’une hallucination. Le second point est encore moins croyable. Bothwell était seul chez les Hamiltons ; la forteresse de Dumbarton , où il aurait proposé de conduire la captive, était au duc de Chàtelleraut, située au nord de l’estuaire de la Clyde, entre cette rivière et le loch Lomond; elle était séparée des domaines de Bothwell par toute l’épaisseur des domaines des Hamiltons. Alors quel moyen d’enlever la reine aux ravisseurs? On juge ici le Bothwell de 1562 sur le Bothwell de 1567, sans penser qu’il ne risqua l’enlèvement de 1567 qu’à la tète d’une troupe nombreuse et après s’être assuré (il le crut du moins) l’appui moral et matériel de l’aristocratie '.
Concluons avec Randolph « qu’il y avait peu d’apparence d’un tel attentat, pas de preuve suffisante pour incriminer Bothwell ; que le comte d’Arran ne persista pas dans son accusation, qu’il nia plutôt le tout, au grand mécontentement des témoins de sa manière d’agir *. »
Ces dernières paroles nous donnent probablement le mot des dispositions rigoureuses de Marie Stuart contre Bothwell. Tel à sa cour avait intérêt à grossir l’affaire, et abusait de la facilité avec laquelle la reine se laissait conduire par ceux qui une fois possédaient sa confiance. Son frère, qu’elle venait de créer comte de Mar, poursuivait une politique personnelle dont l'objet actuel était l’abaissement des personnages principaux du royaume. Il avait cru un moment ruiner les Hamiltons, sans la folie du comte d'Arran. Du moins étaient-ils déchus de leur importance politique. Il couvait déjà la destruction des Cordons dans le nord de l'É-
1. Malgré la confiance que nous inspirent ordinairement les jugements de miss Strickland, nous ne pouvons la suivre lorsqu’elle adopte ces deux points (III , p. 294).
2. Chalmers, t. III, p. 17, note o. — Lettre de Randolph d Ceeil, 9 et 25 avril 1562.
COMMENCEMENTS 1)E BOTHWELL
cosse; et, en attendant, il saisissait l’occasion contre Bothwell dans le sud. En conséquence, pendant que Marie ramenait An-an avec tant d’égards, liothwell était transféré sans cérémoniedeSaint-Andréauchâteaud’Édimbourg, 4 mai 1562. On ne lui fit pas son procès. Mais, au commencement de juin, le comte de Mar, qui était lieutenant de la reine sur le Border, s’y rendit pour faire justice des brigands, et ne s’y épargna point. Randolph nous l’explique : « Ce sont les gens sur lesquels le comte de Bothwell compte le plus si jamais il recouvre sa liberté; c’est pourquoi on en laissera le moins possible en vie, au cas qu’il soit élargi1. »
Ensuite, le comte de Mar entreprit son expédition contre les Gordons. Bothwell, surveillé de moins près, s’échappa du château d’Édimbourgle 28 août, et se cacha dans le Liddisdale à l’Ermitage. Knox lui fit écrire par un ami de se comporter en fidèle sujet et de se tenir bien tranquille, pour se faire pardonner plus aisément le crime d’avoir rompu sa prison : néanmoins le même Knox insinue dans son histoire écrite ultérieurement que la connivence de la reine avait préparé l’évasion '. Si cela est vrai , que signifie la recommandation précédente? Nous prenons sur le fait la' diversité de langage chez les ennemis de Marie , selon la diversité des époques.
Le comte d’Huntly, chef des Gordons, et les siens, étant vaincus, tués ou exécutés par le frère de la reine qui s’adjugea dans leurs dépouilles le comté de Murray, Bothwell jugea prudent de ne pas rester en lücosse. Mais le navire sur lequel il partit de Nord-Berwick, fut poussé par le vent à Holy-Island, île anglaise entre Berwick et Bamborough. Les officiers d’Élisabeth mirent la main sur le fugitif. Randolph s’empressa de confirmer cette arrestation, d’après les sollicitations des « comtes de Murray, d’Argyle, de Maitland, de Lethington et autres qui, dit-il, intriguaient près de lui, pour que Bothwell fûtdé-
1. Chaliners, t. III, p. 360. — Randolph à Cecil, Stirling, 7 juin 1562.