Voy. Keith, p
CHUTE DE MARIE STUART
Supposons que Marie Stuart aimât le comte de Bothwell ; que pour s'assouvir, elle eût trompé, assassiné Darnley; qu’une année durant, elle eût tourné la force et les calculs de son esprit vers l'union, objet de tous ses appétits; que d'un autre côté, Bothwell eût accepté une passion tout au moins flatteuse pour son ambition et son orgueil : il semble que la célébration du mariage préparé de si loin, dût amener chez l’un et l'autre une explosion de joie, ne fût-ce que la joie grossière de la libre possession, après une longue contrainte. Plus tard seraient venus les remords; plus tard, l’expiation.
Les événements suivirent une marche contraire et bien peu naturelle dans l’hypothèse admise généralement. A l’instant où les époux devraient être au comble de leurs vœux, les scènes violentes éclatent. « Jeudi (c’est-à-dire le 15 mai, jour du mariage). Sa Majesté, dit du Croc' m’envoya quérir, où je m’apperceus, dit-il, d’une estrange façon entre elle et son
I. Lettre de du Croc à Catherine de Médicit , Edimbourg, 18 mai 1567, dans LabanofT, t. VII , p. 110. Du Croc était en Angleterre lors de la mort de Darnley. U était revenu en Ecosse lorsque Marie était à Seton. Clairvoyant à l’égard de Bothwell, il avait refusé d'assister au mariage, malgré les sollicitations du comte. Moins clairvoyant & l’éganl de Marie Stuart, il parait l'avoir jugée dès lors d’après Lethiugton qui la noircissait & dessein.
CHUTE DE MARIE STUART
mary ; ce qu’elle me voullut excuser, disant que si je la voyois triste, c'estoit parce qu’elle ne voulloit se réjouyr, comme elle dit ne le faire jamais, ne désirant que la mort. Hier, estant renfermez tous deux dedans un cabinet avec le comte de Bodwell, elle cria tout hault que on luy baillast un couteau pour se tuer. Ceulx qui estaient dedans la chambre l’entendirent; ils pensent que si Dieu ne luy aide qu’elle se désespérera. Je l’ay conseillée et confortée de mieux que j’ai peu ces trois fois que je l’ai veu. * D’après James Melvil, Arthur Erskine, capitaine des gardes, l’entendit menacer de se jeter à l’eau. Elle n'avait pas voulu quitter ses habits de veuve pour la célébration du mariage. L’altération subite de ses traits frappa tous les yeux. Drury écrit à Gécil (Berwick 20 mai 1 5673, que d’après plusieurs témoignages, jamais visage de femme ne changea si profondément et en si peu de temps, sans maladie. Elle ne souffrit ni fête au palais, ni divertissements extérieurs pour le peuple'.
Le brutal époux qui s’était vanté qu’il l’aurait bon gré mal gré, continua delà tenir prisonnière. Il insultait à sa douleur « ne lui voulant donner liberté de regarder une seule personne ni que personne la reguaidât, et qu’il sçavoit bien qu’elle aymoit son plaisir et à passer son temps aultant que aultre du monde*. » Telles étaient sa grossièreté et sa défiance, qu’il ne passait pas un jour sans lui faire répandre des torrents de larmes. Ces défiances n’étaient pas jalousie d’amour, ni surtout jalousie fondée. Il craignait que des conseils contraires à ses intérêts ne parvinssent jusqu’à elle, et qu’elle ne lui échappât. Quant aux propos outrageants, dignes de la soldatesque du xvi* siècle, elle ne lui avait pas plus donné le droit de les proférer, qu’à l’époque où il l’appelait la hoore du
1. Miss Strickland, t. V, p. 292-3. — Tout le cadeau de noces qu’elle fit à Bothwell consista en deux manteaux de peau de genette dont il se fit un manteau du soir. — Id. id. p. 294, d’après les registres du trésorier et de la garde-robe royale.
2. Du Croc à Catherine de Médicis . 17 juin 1667, dans Teulet , p. 129. L'ambassadeur parle ici d’après Letbinglon, dout il faut toujours se défier. 11 a menti et il mentira encore.
CHUTE DE MARIE STUART
cardinal Beaton*; qu’on nous permette de ne pas traduire. Mais on nous répliquera qu’en 1567 il avait de bonnes raisons pour humilier Marie. « Craignant sans doute qu’elle ne se dégoûtât de lui aussi vite qu’elle s’était dégoûtée de Darnley, il torturait son cœur afin de l’occuper, et la rendait malheureuse pour l’empêcher d’être inconstante*. * — Alors, tout savant qu'il fût en amour, Bothwell se trompait grièvement. Car n’était-ce pas précisément la méthode qu’avait suivie Darnley? Bouderies, colères, violences, il n’avait pas ménagé à sa femme les leçons, ni les tortures du cœur. Même, n’avail-il pas raffiné l’art de se faire adorer, jusqu’à tuer Kiccio devant celle dont il prétendait fixer la constance, jusqu’à mettre l’enfant en péril dans le sein de sa mère? Cependant il n’avait pas pu empêcher le mobile objet de cette profonde tactique de se dégoûter de lui : on l’affirme du moins. Non ; Bothwell est une espèce de conquérant barbare. Ivre de succès et de convoitises, il piétine sur sa proie.
Arrachons-nous aux idées préconçues et plaçons- nous un moment dans le cours ordinaire. des choses. Est-il possible qu’un amour, même criminel, parvenant à la sanction du mariage, se brise ainsi à l’instant même de la bénédiction nuptiale, et que, sans transition, un enfer anticipé lui succède? Une telle révolution ne se conçoit pas. Admettons au contraire que Marie Stuart ne soit pas la complice de Bothwell, qu’elle subisse la loi du plus fort qui s’est jeté sur elle avec l'emportement delà bête; son désespoir, la brutalité inouïe du maître, tout s’explique. Si en peu d’heures, ses traits charmants se creusent d’atteintes plus profondes que celles de la maladie, c’est le vrai déchirement de l'âme, et non la mauvaise conscience, qu’on lit sur cette figure décom-
1. Lettre de Rom dolph à Cécil, 30 mars 1565, citée par Chalmers, t. III, p. 21, note b. Le cardinal avait été assassiné en 1546, lorsque Marie Stuart n’avait que quatre aus. Il fallait une rare extravagance de la langue pour insulter ainsi i l’innocence d'une enlant. Chalmers conjecture quelque méprise chez Handolph.