‹ Marie Stuart et le Comte de BothwellChapitre 18 sur 257 · Chalmers, 1. 111, p. 25-26, note j · texte numérisé non relu

Chalmers, 1. 111, p. 25-26, note j

COMMENCEMENTS DE BOTHWELL

envoya leurs dépositions à la cour Mais on n’y prit pas garde. Il lui fut signifié d’avoir à comparaître devant la cour de justice à Edimbourg le 4 mai suivant, pour répondre sur son projet d’enlèvement de la reine et sur son évasion du château d’Edimbourg. Le 1" mai, les comtes d’Argyle et de Murray entrèrent dans la ville à la tête de cinq mille hommes*. Bothwell n’eut garde d’afl'ronter de tels juges. 11 s’embarqua encore une fois pour l’étranger. La confiscation fut prononcée contre lui, mais pas aussi entière que l’avaient comploté les deux comtes, parce que la reine s’interposa*.

Jusque-là le comte de Murray avait gouverné l’Ecosse en maître absolu, sous le nom et par la confiance de sa sœur, depuis trois ans qu’elle était revenue de France. Mais son pouvoir approchait de son terme. On désirait en Ecosse que la reine prît un époux; Murray, au contraire, redoutait un tel événement comme la déchéance de son propre règne. Des prétendants nombreux aspiraient à la main de la belle veuve de François II, et leur diplomatie remuait l’Europe d’un bout à l’autre. Parmi les étrangers, Marie Stuart aurait incliné en faveur de don Carlos , fils du roi d’Espagne Philippe II. Mais la lenteur de ce dernier prince, à qui rien ne coûtait plus que de passer de la délibération à l’action, laissa échapper le moment favorable; et d’autre part, cette alliance qui aurait pu réunir en un faisceau la monarchie espagnole, l’Ecosse, peut-être même l’Angleterre dont Marie était héritière éventuellement, épouvanta tant de monde sur le continent comme dans les Iles Britanniques, que la reine d’Ecosse y renonça. Elle ramena ses vues vers l’aristocratie écossaise ou anglaise. On vit alors avec un extrême étonnement Elisabeth lui proposer Robert Dudley, qu’elle créa bientôt comte de Lei-

1. Miss Stricklaml, t. IV, p. 89-90, d’après une lettre (le sir John Forstcr.

2. M. Mignet se trompe en cette occasion en disant (t. I, p. 1G3) : « 11 (Murraÿ) parut dans Edimbourg à la tête de cinq à six mille personnes pour y faire condamner le comte de Bothwell, qu’il accusait d’avoir comploté plusieurs fois contre sa vie et que sa sœur rappelait de l'exil. •

3. Chalmors, t. 111, p. 21-22 et notes, d'après la correspondance de Kandolph, et p. 197, note k. — Miss Slrickland, t. IV, p. 119.

cesler et de Denbigh « pour le rendre plus digne d’une reine » (1564). Ce seigneur était son favori; et la rumeur publique incriminait vivement, sans fondement peut-être, les familiarités déplacées dont elle le comblait. Murray, Maitland de Lethington appuyèrent ce candidat, parce qu’il était l’homme du gouvernement anglais. Marie Stuart, plus fière, repoussa des suggestions qu’elle regardait comme indignes d’elle et offensantes. Elle préféra un jeune seigneur, chez qui se mêlait le sang des Tudors à celui des Stuarts, lord Henri Darnley.

Il était né le 7 décembre 1545 ou 1546. Son père, Mathieu comte de Lennox, était petit-fils de Marie, fille du roi Jacques II. Sa mère, Marguerite Douglas, était fille de Marguerite, sœur aînée d’Henri VIII. Cette sœur d’Henri VIII, mariée en premières noces avec Jacques IV, en avait eu Jacques V, le père de Marie Stuart; de son second mariage avec Archibald, comte d’Angus, était issue Marguerite Douglas, dont, comme nous l’avons vu, Henri VIII donna la main au comte de Lennox, réfugié en Angleterre. Lady Lennox, nièce de ce monarque et sœur utérine de Jacques V, était donc à la fois cousine germaine d’Élisabeth et tante de Marie Stuart; Henri Darnley, son fils, cousin des deux reines. Cette famille semiroyale, où venaient se confondre deux branches des maisons d’Angleterre et d’Écosse, pouvait quelque jour prétendre à l’une et à l’autre couronne. Une telle ambition, née de la situation même, lui était venue de bonne heure. Marguerite Douglas avait pensé à Marie Stuart pour son fils, dès avant qu’elle épousât le dauphin. Elle avait fixé ses projets aussitôt après la mort de François II; et en 1561, à la nouvelle que Marie Stuart avait échappé à la croisière anglaise qui l’épiait dans la mer du Nord, elle remercia Dieu à haute voix. Elle félicita même sa nièce : joie indiscrète et dangereuse qu’Élisabeth punit de la prison. En 1564, lady Lennox proposa secrètement Henri à la reine d’Écosse, et ne négligea pas de répandre les présents autour de cette dernière

1. Miss Slrickland, t. U, 361, 374, 378. — Chalmefl, t I, p. 64; t. II .

COMMENCEMENTS UK BOTHWKLK

Nous n’avons pas à raconter les variations étonnantes d' Élisabeth, qui recommanda tour à tour I.eicester et Darnley. Marie, justement blessée d’être traitée par sa cousine comme un jouet, brava ses menaces artificieuses et choisit les Lennox.

Ils étaient catholiques. Leur alliance lui rattachait tout ce qui en Angleterre tenait à l’ancienne religion. Ce mariage était donc en soi raisonnable et politique, puisqu'il éteignait des compétitions dans l’avenir, et que de plus il ralliait autour d’une jeune reine catholique les appuis naturels de son trône en Écosse et de ses prétentions légitimes en Angleterre.

Malheureusement, il péchait par un point essentiel, c’est que le mari n’était ni raisonnable, ni politique. Dans la situation tendue de l’Ecosse, lorsque Marie avait à craindre le parti réformé et le gouvernement anglais, deux espèces d’ennemis redoutables par la puissance, le conseil et surtout par un mépris déterminé de toute justice, il aurait fallu chez le roi les qualités viriles du chef d’État. Elles se seraient associées sur le trône aux mérites charmants de l’épouse. Mais Darriley ne possédait pas d’autre avantage que la beauté du corps, une taille élancée, une figure presque féminine à force d’élégance. Sa mère lui avait donné les talents brillants et tout extérieurs du gentilhomme de cour, et comme dit Castelnau, « elle l’avait fait nourrir fort curieusement, lui ayant fait apprendre dès sa jeunesse a jouer du luth, à danser et autres honnestes exercices *. » Elle n’avait pas négligé non plus les études classiques; il connaissait l’antiquité; il savait aussi tourner un sonnet agréable en l’honneur d’une maîtresse. Seulement il ne connaissait ni lui, ni les autres. Enfant trop adoré au foyer domestique, et par conséquent

p. 465, note x ; t. III, p. 469, note b. — Un fragment autographe de Marie Stuart, LabanofT, t. I, p. 297.

1. Liv. V, ch. xii, p. 606, dans les Mémoire* relal. d l’ht'fl. de France, coll. Michaud. — Voy. aussi miss Slrickland, tïe< des reines d't'cosse, t. V , p. 198-9; t. II, p. 327.

égoïste, ingrat et présomptueux, il se persuada que toute grandeur et suprématie lui appartenait de plein droit. Cette ivresse d’orgueil puisa un stimulant funeste dans la devise de sa maison : « Avant Darnlé ! Derrière jamais. » Double cri de guerre de deux anciennes races martiales, les Lennox et les Douglas, ces mots s’étaient imprimés dans son esprit dès l’âge le plus tendre. Ils le flattaient comme une sorte d’oracle, de l’idée que sa volonté, s’il s’y attachait opiniâtrément, devait briser tous les obstacles. Il regarda bientôt comme un affront intolérable que son titre de mari ne lui donnât pas la première place au palais et dans le gouvernement. En même temps ses exigences impérieuses offensèrent l’orgueil farouche des nobles d'Ecosse. Sans raison et sans âme, il ne sut ni se faire airner, ni se faire craindre ; et ainsi jouet d’un amour-propre insensé, non-seulement il se perdit lui-même, il perdit encore celle contre laquelle il eut tous les torts, et qui n’en eut pas un seul de quelque gravité envers lui. Mais quel devin aurait présagé les orages et la foudre sur les traits délicats et réguliers du gracieux adolescent ?

Marie Stuart espérait en lui l’homme qui la délivrerait de l'ambition menaçante du comte de Murray1; car elle commençait à se défier de ce traître, non sans motif. Son premier pas fut de rouvrir l’Ecosse au comte de Lennox (septembre 1564) et d’annuler légalement l’arrêt de confiscation rendu contre lui vingt ans auparavant. Élisabeth avait provoqué ce voyage ; même lorsque Henri Darnley suivit son père en février 1565, il emporta des lettres de recommandation de la main de la reine d’Angleterre, et, paraît-il aussi, de Leicester, qui, tout bouffi alors de la présomption d’épouser sa souveraine, dédaignait un trône moins éclatant. Néanmoins Élisabeth, par un changement aussi brusque qu’inexpliqué, se déclara contre les Lennox, et soutint plus vivement que jamais la candidature de Leicester. Marie continua de la repousser et accueillit gracieusement Darnley.

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