‹ Marie Stuart et le Comte de BothwellChapitre 186 sur 257 · Goodall, Append., p · texte numérisé non relu

Goodall, Append., p

2. Camden, p. 117. Son récit confirme pleinement la réponse des commissaires de Marie, citée plus haut.

3. Dans Anderson, t. I, p. 41 , il apostrophe les ennemis de la reine : « Dites, je vous prie , et parlons sérieusement, votre but principal, votre désir était-il d'appréhender au corps le comte de Bothwell? Alors, expliqueznous pourquoi vous l’avez laissé aller, quand vous pouviez lavoir à votre plaisir. Grange, en allant trouver la reine de votre part, ne parla-t-il pas aussi au comte? Ne le prit-il point par la main pour le taire partir, avec l’assurance et la déclaration que personne ne le poursuivrait ? •

Goodall, Append., p. 145 et 164-5.

CHUTE DE MARIE STUART

reine? Non; tous les narrateurs louent le calme intrépide qu’elle déploya sur la colline de Carberry, colline si fatale deux fois, à son berceau et à son trône1. On peut même dire qu’elle méconnut son véritable intérêt, comme elle l’avait déjà méconnu tant de fois. Son intérêt, un mois auparavant, était de persister jusqu’à extinction dans son refus d’épouser Bothwell ; ici, de tâcher de le suivre jusqu’à l’asile de Dunbar et d’attendre les événements. Mais le sort en était jeté; son mariage se rompit de fait, après avoir duré juste un mois , et son trône s’écroula au même instant.

Lorsque Bothwell eut gagné assez de terrain, le laird de Grange alla informer les nobles que la reine venait à eux. Puis il retourna de leur part au devant d'elle : « Laird de Grange, lui dit Marie, je me rends à vous sous les conditions que vous m’avez rapportées au nom des lords. » Elle lui tendit la main ; le laird s’agenouilla, et après l’avoir baisée respectueusement, il prit son cheval par la bride et la conduisit au bas de la colline. « Milords, dit-elle aux seigneurs qui s’étaient portés au devant d’elle, je viens à vous, non pas que j’aie craint pour ma vie, ni douté de la victoire, si les choses en étaient venues à l’extrémité. Mais j’ai horreur de l’etTusion du sang chrétien, et surtout du sang de mes sujets. Voilà pourquoi je m’en remets à vous; je veux désormais me gouverner par vos conseils. J’ai la confiance que vous respecterez en moi votre princesse naturelle et votre reine. » — « Madame, lui répond Morton avec un profond salut, c’est ici la place qui convient à votre grâce. Nous voulons vous honorer, vous servir et vous obéir aussi iidèlement que la noblesse de ce royaume le fit jamais pour aucun de vos ancêtres. » Comme celte noblesse n’avait jamais fait que trahir et assassiner ses rois, le sort de Marie Stuart s’annonçait clairement dans ces paroles hypocrites.

t. Le capitaine d’Inch-Keith dit que la reine désirait combattre (Teulet, p. 120, 122); mais il nous semble qu’il parle des dispositions de Marie le matin de ce jour, et au moment où du Croc arriva près d’elle. Alors elles changèrent, et Marie ne pensa plus qu'à éviter l’effusion du sang.

CH DTE DE MARIE STUART

En effet, à peine ont-ils ratifié de nouveau les engagements contractés par le laird de Grange en leur nom, qu’un coup de théâtre éclate. Parmi la foule des vainqueurs, on entend des cris : « Au feu la prostituée 1 au feu l'homicide! brûlez-la! » Marie se tourne vers Morton : « Que prétendezvous? lui dit-elle. Si c’est le sang de votre reine qu’il vous faut, prenez-le. Je suis ici pour vous l’offrir; il n’est pas besoin de chercher d’autres moyens de vous venger. » A peine a-t-elle parlé, que le comte s’assure de sa personne et la consigne sous bonne garde1. Elle était prisonnière La trahison ne pouvait pas être plus effrontée. Mais il fallut boire le calice jusqu’à la dernière goutte. Vers sept heures du soir, on se mit en marche pour Edimbourg. Devant la reine prirent place deux soldats porteurs de l’étendard où le père et le fils appelaient la vengeance céleste ; et par un raffinement de méchanceté bien digne de ces pervers, ces Lethington, ces Morton et autres assassins de Darnley, la bannière était tendue sur deux piques, de peur que l’infortunée pût distraire ses regards des affreux détails du crime. Ils écrivirent à Drury, en se moquant, qu’elle aurait bien voulu n'avoir jamais vu pareil tableau*. Elle s’évanouit, et on eut peine à l’empêchér de tomber de cheval. En même temps les injures atroces des soldats pleuvaient sur elle. Kirkaldy de Grange, honteux, tira son épée contre les plus furibonds et leur imposa silence. Constatons-le bien. Entre l’engagement que les lords venaient de prendre et de ratifier à plusieurs reprises en moins de deux heures, de servir la reine et de lui obéir fidèlement, et la rupture subite de ce contrat, H n’était rien survenu qui fournît le plus léger prétexte de

t. Lettre de lord Scrope à CMl , 17 juin 1567; miss Strickland, t. V, p. 324. -,

2. Lettre de Drury d Cécil , 19 juin 1567. Miss Strickland , t. V, p. 325, rapporte qu’une description minutieuse de l’étendard pendant qu'on le préparait, et un dessin après l'achèvement , furent envoyés préalablement à •

Cécil par l’intermédiaire de Drury, preuve que le gouvernement anglais était tenu au courant, pas à pas, de tout ce qui se préparait pour la ruine de Marie.

CHUTE DE MARIE STUART

se dédire. Les paroles, les promesses de Morton vibraient encore, que déjà sa conduite et celle des siens les démentaient. Pendant qu’il avait le miel sur les lèvres, il apprêtait de ses mains les fers qu’il jeta tout à coup sur l’infortunée. Il se joua donc ce jour-là une abominable perfidie. Marie, venue volontairement au camp des seigneurs, fut à l’heure même et contre la foi jurée, assaillie d’outrages, condamnée à cheminer sous l’infamie, et pour ainsi dire sous la malédiction de son enfant. Ainsi Lethington ajoutera un nouveau mensonge à tant d’autres, quand il expliquera par les transports frénétiques de la reine durant cette marche le changement des lords envers elle.

En mesurant la profondeur du piège où elle était tombée, Marie laissa déborder son désespoir. Inondée de larmes et la tète perdue, tantôt elle s’arrêtait et protestait qu’elle ne ferait pas un pas de plus avec des parjures et des traîtres qui avaient violé leurs promesses; tantôt elle les menaçait du châtiment qu’ils méritaient trop bien. Elle s'indignait surtout de rencontrer parmi ses bourreaux Patrick Lindsay, avec qui elle avaitpassé fraternellement sa première enfance, car il était Gis d’un de ses fidèles lords-gardiens. Elle, l’appela, et lui prenant la main, elle s’écria : « Par la main qui est sur la vôtre, j’aurai votre tête pour cela! » Sans doute il eût mieux valu qu’elle fît sur elle-même un suprême effort, et qu’elle refoulât au fond de son âme le paroxysme de douleur qui se déchaînait. Outre qu’il y allait de sa dignité de garder la possession d’elle-même, elle risquait d’empirer ses affaires, d’ôter des scrupules à ceux qui en auraient gardé, et de donner des armes aux autres pour la décrier davantage. L’astucieux Lethington en usa savamment. Comme il craignait surtout l’intervention de la France, il circonvint du Croc par des récits mensongers. Le facile ambassadeur écrivit à sa cour' qu’il aurait pensé que la reine, une fois entre les mains

J- Lettre à Catherine de Midicxs. Edimbourg, 17 juin 1567. Teulet, Relations.... t. II, p. 319.

k\k CHUTE DE MARIE STUART.

des lords, aurait usé de douceur et cherché les moyens de les contenter et pacifier. Au contraire, après qu’elle fut prise , elle ne parla tout le long du chemin que de les faire tous pendre et crucifier, « et continue toujours; qui augmante leur désespoir; car ilz voient que s'ilz la mettent en liberté, elle ira incontinent trouver le Duc son mari, et ce sera à recommancer. » Ainsi l’on renversait habilement les rôles; c'était Marie qui n'avait pas voulu contenter les lords. Sa fureur les épouvanta et les contraignit malgré eux à la tenir en captivité’; au fait, c'étaient eux qui avaient provoqué ses emportements par un manque de foi qui comptera parmi les plus scandaleux, à une époque si fertile en infamies de ce genre. Assurément aussi, le mot crucifier est une calomnie. Pourquoi Marie, qui ne cruciliait ni ne pendait personne, aurait-elle parlé d’un supplice absolument inusité en Écosse? Ces inventions servaient à faire des lords les personnages intéressants, réduits à user à contre-cœur du droit de défense personnelle, victimes en un mot; de qui? de la femme inoffensive sur laquelle ils avaient accumulé tant d'injustes douleurs depuis six ans, et qui ne leur avait jamais rendu que le bien pour le mal.

Les indignes triomphateurs arrivèrent à Édimbourg vers neuf ou dix heures du soir.la bannière toujours en avant, les comtes de Morton et d’Athol de chaque côté de la captive, rendue presque méconnaissable par la douleur, les larmes et la poussière. La populace amassée vomissait les basses injures qu’elle réserve aux plus nobles causes. Au lieu de conduire Marie à son palais d’Holyrood, ils l’enfermèrent dans la maison du prévôt leur complice, sir Simon Preston, beau-frère de Lethington. C’était un édifice haut et solide, avec des tours

I. M. Mignet (t. I, p. 334) admet cette version. C'est seulement après tes menaces à Lindsay, aux comtes d’Athol et de Morton , qu’il ajoute : • aussi, dès ce moment, fut-elle véritablement captive entre les mains des lords. » Mais, et les injures vomies contre elle, et son arrestation, et la bannière portée devant elle, toutes circonstances qui précédèrent ses menaces A Lindsay, cela n’est donc rien? Comment se fait-il que le savant historien n’aperçoive jamais dans les faits que le cèté favorable à sa thèse ?

CHUTE DE MARIE STUART

et des créneaux, une porte fortifiée, prison très-capable de garder sa proie. On la sépara brutalement de celles de ses dames qui avaient eu le courage de la suivre. On dédaigna même de lui donner des vêtements de rechange et de quoi baigner ses yeux brûlants1 ; on lui servit seulement un souper auquel elle ne toucha pas, quoiqu’elle n’eût rien mangé depuis vingt-quatre heures. Le 16 juin, à l’aube, après une nuit d’angoisse, elle secoue son abattement et s’approche de la fenêtre. Elle conjure le peuple de la secourir. Au même moment ses regards rencontrent l’atroce peinture dont la vue a été, le jour précédent, l’une de ses tortures les plus cruelles. Un cri déchirant s’échappe de sa poitrine. Elle supplie la foule de la tuer ou de la délivrer des traîtres qui l’ont trompée et traitée avec tant de barbarie. Elle demande que les états du royaume s’assemblent, qu’ils jugent entre elle et ses ennemis. Alors, à l’aspect de ses cheveux épars flottant sur ses épaules, des vêtements déchirés qui la couvrent à peine’, les cœurs s’émeuvent; des accents de colère contre les nobles grondent parmi les assistants. Déjà l’on parle de déployer l'étendard de laine bleue (the blue Blanket), signe de ralliement des gens de métier aux jours d’insurrection, et sous lequel un serment traditionnel les obligeait d’acrourir. La situation devient alarmante pour les rebelles, lorsqu’une nouvelle ruse de Lethington et un nouveau trait d’incorrigible bonne foi chez Marie Stuart leur rendent tous leurs avantages. Le secrétaire était dans la rue; elle l’aperçoit, et le prie « en l’honneur de Dieu*, » de venir lui parler. Elle ne pouvait pas avoir d’inspiration plus malheureuse. Le traître proteste que les lords sont ses amis , tout prêts à faire ce qu’elle désire; mais elle les a effrayés par l’âpreté de ses paroles. 11 suffirait quelle leur montrât maintenant des dispo-

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