Teulet, p. 12S
CHUTE DE MARIE STUART
avec Elisabeth et Cécil contre Marie Stuart ? Uuelle est la machination qui n’a pas eu son levier en Angleterre ? Quand ils ont eu le dessous, n’est-ce pas en touchant le sol anglais qu’ils ont chaque fois recouvré leurs forces? Pour ne pas sortir des faits du moment, n'est-ce pas après que Murray eut traversé l’Angleterre, se rendant en France, que le comte de Bedford reçut de son gouvernement l’ordre de courir sur-le-champ à la frontière du nord, et de se mettre en mesure de soutenir les seigneurs d’Écosse, ligués pour s’opposer à l’entreprise de Bothwell ' ? Et les trois lettres deKirkaldy de Grange à Bedford, les 20 et26avril, le 8 mai, dont le refrain est de réclamer l’appui de l’Angleterre dans le soulèvement qu’ils préparent? Et la lettre de Robert Melvil à Cécil le 7 mai, avec les mêmes sollicitations’? Tout le temps que Murray séjourna en France, les lords confédérés correspondirent avec lui par l'intermédiaire de Cécil et de Norris5. Et ce fut le gouvernement anglais qui lui fournit les moyens de quitter la France presque furtivement, pour revenir prendre en Écosse la régence que ses amis, les lords et Cécil, lui avaient apprêtée. Est-il donc un mensonge plus effronté que celui de Lelhington? Sachant très-bien que la cour de France ne désirait qu'un prétexte plausible de ne pas agir, il en tirait dextrement une promesse de non-intervention, ce qui suffisait, comme il le dit fort bien, pour exécuter leur entreprise» Mais alin de dégoûter plus sûrement le roi de toute velléité d’action , il fallait décrier de plus en plus la prisonnière; dépeindre chez elle un amour effréné pour Bothwell ; par cet amour, l’inscrire au nombre des complices de l’assassinat de Darnley ; mentir sur ce qu’elle avait dit dans la maison du prévôt. Comment du Croc qui avait
1. Cet ordre est du commencement de mai, antérieur au mariage, Chatmers, t. III, p. 55, note x.
2. Pour ces diverses lettres, se reporter aux chapitres précédents, ou à l’ouvrage de M. Mignet, t. I, p. 314-6.
3. Nous nous bornons à affirmer le fait que nous établirons plus amplement dans une élude spéciale sur Murray. — Voy. Chalmers, l. III, p. 245, note o, — Page 241-8 et uo e.
CHUTE UE MARIE STUART
montré auparavant de la sagacité, donna-t-il dans le piège?
Comment épousa-t-il les discours du fourbe, au point de souhaiter que Marie et Bothwell abordassent en France sur ce vaisseau fantastique où les embarquait l’imagination inventive du secrétaire? Comment va-t-il dire d’après tout cela, que les malheureux faits sont trop prouvés? Nous confesserons que l’infortunée reine avait, sans le savoir, tourné les apparences coutre elle. Peut-être aussi du Croc fut-il plus particulièrement accessible aux artiiiees de Lethington, à cause de la mauvaise humeur qu'avait pu causer à un homme de bon sens comme lui, l’espèce d’aveuglement qui parut entraîner Marie Stuart après la mort de Daruley. Cet aveuglement, effet de l’incapacité politique, pouvait être imputé à l'égarement du cœur. L’immoralité générale du siècle nuisit à Marie Stuart. Elle, qui pour la douceur du caractère et la pureté des mœurs n’était pas plus de son siècle que de son pays, fut jugée à la même mesure que tant d'autres princes et personnages du temps ; et parce qu’en général cette époque de dépravation et de fureurs religieuses, ne regardait guère à un meurtre, on ne s’étonna pas que la reine d’Ecosse se fût débarrassée d'un mari qui' l’avait tant offensée. Uuoi qu’il en soit des circonstances qui trompèrent du Croc, puisqu'il devait laisser échapper de telles paroles, félicitons nous du moins qu’elles sortent du déluge de faussetés, où l’autre l’avait noyé trois heures durant. .Narrateur abusé, tout pétri des mains de Lethington, il regorge de ses impostures.
Sur le continent, Catherine de Médicis était l’ennemie persévérante de sa bru, quoiqu’elle ne lût nullement encline à regretter Darnley. Elle avait trouvé que c’était grand h enr pour la reine sa hile d'en être défaite '. Charles IX aimait sa belle-sœur. Mais l’agitation de son propre royaume à l’approche de la seconde guerre de religion, sa jeunesse et son
I. Voy. l'intéressant ouvrage de M. Cliéruei, Marie Stuart et Catherine de Médicis, p. 51.
CHUTE DE MARIE STUART. 431
inexpérience le.retenaient sous la tutelle de la reine mère et du connétable de Montmorency, qui ne souhaitaient que du mal à la maison de Lorraine. Les dépêches de du Croc étaient aussi de nature à déconcerter son bon vouloir'. La politique française prit donc son parti du renversement de Marie Stuart, par le vain espoir que cette révolution se passerait en famille, comme s’il était possible que la réforme d’Ecosse en détrônant une princesse catholique, ne cherchât pas l’appui de la réforme d’Angleterre ; comme si la politique antérieure des lords confédérés, n'avait pas déterminé forcément leur politique future. Pour achever ce rôle de dupe, Catherine de Médicis dès qu'elle apprit les événements de Carberry-Hill, envoya en toute hâte un courrier à Lyon, afin d’appeler le comte de Murray près d’elle, et de le renvoyer en Écosse prendre la direction des affaires*. Elle croyait le gagner par cet empressement et primer la reine d’Angleterre dans la faveur du comte ! Cela montre la profonde ignorance où l’on était des atfaires d’Ecosse, et le pauvre rôle qu’on allait y jouer.
Maintenant, avant de suivre ilothwell dans ses dernières aventures et dans sa captivité chez les Danois, nous croyons devoir nous attacher à Marie Stuart, jusqu’au moment où la faction triomphante arrachera définitivement la couronne à la mère, pour la transporter sur la tête du fils ; dernière phase du vieux complot de l’aristocratie contre l’héritière
1. Longtemps après, Marie Stuart répondait de Chatsworth , 15 septembre 1578 , à l’archevêque de Glasgow , qui probablement avait reçu des offres de service de du Croc et les avait déclinées : « Je trouve fort bon ce que vous avez dit à du Crocq pour son voyage, car je ne m’y veulx , en façon que ce soit, fyer : la preuve, que j'en ay faite , m’ayant cousté trop cher, par le passé. » Laban. t. V, p. 61. 'I hrockmorton écrit à Elisabeth, Edimbourg, 14 juillet 1567, qu’il pense que du Croc ne rapportera que des choses peu avantageuses pour la reine, si bien qu'on croit même que, lorsque du Croc sera arrivé près du roi son maître, ce prince aimera mieux satisfaire les lords que de complaire à la reine ; car la partie des lords est si bien Liée, que la France fera plus de profit par leur moyen, que par aucune autre voie. » Robertson, Pièce hist. n” xxu, t. II, p. 350.
2. Lettre de don Franees de Alava k Philippe 11, Paris 30 juin 1567. Teulet, Relut, polit, de la France et de l’Espagne avec l'Ecosse , t. V, p. 27,
CHUTE DE MARIE STUART
des Sluarts. Ce sera encore l’histoire de Bothwell et de sa funeste étoile.
Le 1 7 juin, pendant que la forteresse de Lochleven recevait leur victime, les lords feignirent un grand zèle contre les assassins et firent arrêter quelques malheureux que l’on tortura. L'un d’eux, le capitaine William Blacater, envoyé à l’échafaud, protesta de son innocence jusqu’au dernier moment; un autre, le capitaine Cullen, saisi bruyamment et dont on se vanta d’avoir tiré tous les détails du complot, disparut sans qu’on en entendit plus parler1. Le 18, on fit main basse sur les bijoux, l’argenterie et tous les objets précieux de Marie Stuart’; le comte de Glencairn suivi seulement de ses domestiques saccagea la chapelle d’Holyrood. Morton et ses amis s’intitulèrent les lords du Conseil privé. Cependant ils étaient inquiets' Buchanan l’avoue. La majorité de la noblesse s’indignait qu’un si petit nombre de seigneurs se fût arrogé le droit de disposer du royaume et eût commis l’attentat énorme d’emprisonner la reine. Lésinasses qu’on nous décrit toujours si animées contre .Marie Stuart, éprouvaient plutôt des sentiments de commisération et de sympathie. D’autre part, les nobles opposants se réunissaient au château d’Hamilton; si formidable fut leur nombre, que ceux d'Edimbourg leur envoyèrent avec des lettres gracieuses un appel à la concorde, et les prièrent de venir délibérer ensemble sur les moyens d’établir les affaires.
In premier refus ne les découragea pas. Comme l’Église réformée tenait alors une de ses assemblées générales à Edimbourg, on leur adressa par elle un appel encore plus pressant, le 26 juin. Ils ne donnèrent pas davantage dans la pieuse embûche , et déclarèrent qu’ils ne se croiraient ni libres, ni en sûreté au milieu des hommes armés qui remplissaient la capitale’. Les nobles fidèles à la reine étaient les comtes
1. Keith , p. 406-7 ; Tytlcr, t. V , p. 432, édition 1845 ; Chalmers ,1.1, p. 362.
2. Une partie fut monnayée pour le service de Son Altesse la reine. Extrait de l’ordre même du Conseil privé, Keith, Prtff. p. tx.