Tytler, L VI, p. 31-33, édiüon de
Ainsi, la vérité, c’est que Marie Stuart et ses amis demandaient la publicité et la lumière, tandis que leurs ennemis fuyaient l’une et l’autre. Voilà ceux qui eurent le grand jour en horreur.
Mais alors, nous dit-on, pourquoi cette inquiétude chez les défenseurs d’une reine innocente, à la nouvelle que le comte prisonnier va être livré au régent Lennox et à Morton? Tout simplement, parce qu’ils connaissaient Morton et Lennox. Quand on a suivi à l’œuvre ces artisans de fraude, comment n’être pas convaincu qu'il n’y avait pas de procès impartial et public à espérer; que, bien loin de manifester la vérité, on l’étoufferait ou on la dénaturerait par quelque adroite iniquité ; qu’on empêcherait Bothwell vivant de parler, et qu’on le ferait parler une fois mort? C’est ainsi que Murray avait agi avec Taris ; et avant lui, Morton avec les autres domestiques de Bothwell. Les aveux de ce dernier auraient été traités comme les aveux de ses complices, c’est-à-dire falsifiés ou supposés. Si les lords avaient voulu sincèrement posséder ce grand coupable, leur complice , que ne le prenaient-ils au lieu de lui permettre de s’éloigner sain et sauf de Carberry-hill, le 15 juin 1567? Pourquoi souffrir ensuite que paisiblement il habitât Dunbar et vaguât sur le Forth? Leur vraie pensée, c’est qu’ils ne voulaient pas le prendre, à moins que ce ne fût en telle circonstance qui leur permit de le tuer sur l’heure. Cela est transparent dans les instructions qui autorisèrent Kirkaldy de Grange et le laird de Tullibardine, envoyés à sa poursuite vers les Ürcades, à tenir des cours de justice aux endroits qu’ils jugeraient convenables. A la vérité, la situation était changée en 1571, puisque le père de Darnley était chef du gouvernement, et sincère assurément dans ses sollicitations en Danemark. Mais on sait assez quelle haine monstrueuse il avait ressentie de tout temps contre sa bru, puisqu’à une époque où il n’avait reçu d’elle que les bienfaits les plus signalés, il entrait dans le complot contre Riccio avec l’intention de la renverser, de la tuer et de transférer la couronne dans sa propre famille. A plus forte raison, Darnley
étant mort, devait-il se montrer furieux, qu’il crût ou non avoir son fils à venger sur elle. Nous disons qu’il crût ou non, rien n’étant moins certain que sa bonne foi sur ce point, puisqu’en 1568 il fit rédiger un faux témoignage par le capitaine Thomas Crawford. Est-ce quand on est persuadé du crime d’un accusé, qu’on vient mentir contre lui? Pénétrons un moment dans l’avenir : bientôt lady Lennox rendra hommage à l’innocence de Marie Stuart et flétrira la trahison des traîtres qui ont causé ses malheurs. Ainsi en 1571, nulle garantie de bonne justice de la part du régent. Et puis, n’était-ce point Morton, qui siégeait près de lui, comme son bras droit, — Morton, l’un des ennemis de Darnley? Morton qui avait adhéré au bond du meurtre, n’aurait-il pas su étrangler le débat, attendu qu’il y allait pour lui d'être perdu ou sauvé, suivant que l’on observerait ou non les voies de droit envers Bothwell ?
Serait-ce donc sur Élisabeth, que l’on aurait dû se reposer du soin de la bonne justice qu’elle promettait au roi de Danemark? Mais qui ne sait qu’elle avait dès longtemps foulé aux pieds toute justice en ce qui regardait sa cousine? Avec quel art frauduleux et implacable, elle et Cécil, n’avaient-ils pas multiplié les pièges , les trames mortelles contre la reine d’Écosse, et cela, bien avant les prétendus crimes dont ils s’indignaient à froid? Ces crimes, ils n’y croyaient guère. 11 nous reste parmi les papiers de Cécil, un mémoire rédigé et corrigé de sa main à l’usage de sa souveraine, sur l’état de l’Angleterre et les dangers qui la menacent en 1569. En les discutant, il dit de l’Écosse : « les troubles d’Écosse peuvent cesser, si l’on cesse de donner du secours au comte de Murray, parce qu’alors il sera écrasé par les forces étrangères envoyées au secours des Hamiltons; lesquelles, fussent-elles petites et soutenues de peu d’argent, auront bientôt vaincu le parti du comte de Murray, petit parti, qui se dissoudra en peu de temps, par la perspective du retour de la reine. Le mariage de la reine avec Darnley est fini ; son mariage avec Bothwell sera cassé par le pape, et son mariage à venir est
d’un grand poids dans sa cause, parce qu’il peut lui attirer le bon vouloir des princes étrangers. Le bruit répandu contre elle à l'occasion de. la mort de son mari, sera bientôt évanoui. Il sera aisé de l'en disculper; et il n’en résultera aucun obstacle à son rétablissement, ni à ses projets1 2. » Qu’est-ce à dire? Le ministre n’était-il plus armé contre elle de ces fameuses preuves accablantes? Oubliait-il les lettres de Marie Stuart à Bothwell, lettres qu’il avait évoquées de la cassette magique à la fin de 1568, qui se conservaient précieusement en Écosse, prêtes à jaillir encore au premier appel? Non, il ne les oubliait pas. Mais il savait ce que valait leur authenticité; au fond de son âme, il jugeait cette œuvre d’imposture*. Ce que poursuivait cet ennemi opiniâtre de l’infortunée reine d’Kcosse, c’était un plan fondamental de politique, dont nous avons trop souvent mis à découvert l’origine, le but et les moyens, pour hésiter à croire qu’il y eût dans la demande d’extradition de Bothwell autre chose que l’espoir de raviver des calomnies émoussées. Une remarque en passant. On donne généralement comme un fait acquis à l’histoire l’unanimité de réprobation et d’hostilité du peuple écossais contre Marie Stuart. Cécil pourtant, la preuve est claire, était convaincu du contraire, puisqu’il regardait le parti des lords comme dépourvu de base et de consistance. Déjà, on ne l’a pas oublié, nous avons constaté que même pour le mariage avec Bothwell, cette unanimité prétendue était loin d’exister.
Donc, quand les amis de Marie Stuart redoutaient l’éventualité d’une telle concession de la cour de Danemark , cela
1. Voy. l'estimable ouvrage de Mlle de Kéralio, Histoire d’Élisabeth, Paris, 178G-8. Tome III, p. 459, note o; t. V, p. 307-8, d'après Haynes, Papiers d'État de la maison de Cécil, Londres, 1740, p. 579-588.
2. Lennox en envoyant Morton en Angleterre, au commencement de 1571 , lui remit la cassette et les lettres, dont Morton lui donna reçu, en date du 22 janvier 1571 (Goodall, Append. p. 91). Mais on ne s’en servit pas dans les nouvelles conférences qui remplirent février et mars, et dont nous avons parlé plus haut. On pourrait s'étonner de ce silence, après le bruit qui en avait été fait trois ans auparavant , si ce mémoire de Cécil n’en fournissait l’explication naturelle.
n’autorise pas à conclure qu’ils croyaient que leur reine eût la conscience chargée; mais ils pressentaient quelque nouvelle machine de ses ennemis d’Écosse et d'Angleterre, par laquelle à la fois on l’accuserait et on l’empêcherait de se défendre, système suivi et toujours heureux depuis quatre ans.
On nous objectera peut-être les termes dont se sert l'ambassadeur français, que Bothwell serait ramené « pour achever de ruyner les affaires et la réputation deceste pauvre prin~ cesse; que nul plus grand escandalle à la répulatian de ceste pauvre princesse.... ne sçauroit venir de nulle autre chose qu’on peult pratiquer au monde. » N’en exagérons pas la portée ; escandalle a ici le sens de diffamation. Or il est certain que La Mothe Fénelon est dans le vrai : on ne voulait avoir Bothwell qu’afin de le flétrir, et avec lui la prisonnière, par le simulacre d’un procès, qui aurait été la contre-partie du simulacre d’acquittement prononcé en sa faveur, par la même faction, en 1567.
C’eût été un coup d’autant plus profitable, nous disons, aux ennemis de Marie Stuart, que ses affaires étaient alors dans un moment de crise, très-pénible en Angleterre, mais non sans espoir en Écosse. Voyons d’abord en Angleterre.
Marie, quoique prisonnière d’Élisabeth, n’avait pas été destituée de soutien dans ce royaume. Les conférences de Londres (décembre 1568-janvier 1569) où le comte de Murray l’avait accusée d’adultère et de meurtre, et avait produit parmi ses prétendues preuves les lettres à Bothwell, avaient eu précisément pour effet de ranger dans les intérêts de la reine déchue, la grande majorité de l’aristocratie anglaise, tant l'accusation avait paru mal fondée h qui l’avait vue de près. Le duc de Norfolk, nous l’avons dit, avait même formé, de l’aveu de cette noblesse dont il était le personnage le plus éminent, le plan d’épouser Marie et de la restaurer dans son royaume. Il ne comptait pas, du reste, contracter ce mariage sans l’assentiment de sa souveraine; seulement il se réservait de le solliciter en dernier. Mais les grandes maisons du nord du royaume, attachées du fond du cœur au catholicisme, et
trop impatientes, prirent spontanément les armes contre Élisabeth, d’abord sous les comtes de Northumberland et de Westmoreland (novembre 1569), ensuite sous Léonard Dacres (janvier 1570). Leur entreprise, mal combinée, fut réprimée en peu de temps et rendit plus rude la captivité de Marie Stuart. Le comte de Shrewsbury, son gardien à Tutbury, reçut ordre de la tuer à la première tentative pour la délivrer
Norfolk, dénoncé par le comte de Murray, fut mis à la Tour de Londres (11 octobre 1569). Il n’en sortit que dix mois après, en prenant l’engagement solennel de rompre toute communication et tout projet de mariage avec Marie Stuart; encore fut-il confiné sous bonne garde dans l’une de ses maisons. Mais il n’en continua pas moins à écrire en secret à la prisonnière; et ils n’abandonnèrent aucun de leurs projets. Et au fait, pourquoi Marie Stuart y aurait-elle renoncé? Elisabeth avec un art implacable, épuisait sur elle les déceptions. Tout l’automne de 1570, Cécil amusa Marie par de fausses négociations. Ensuite il la trompa grossièrement au commencement de 1571 (11 février - 16 mars), lorsque Morton arriva d’Ecosse soi-disant pour traiter de réconciliation au nom du comte de Lennox, tandis qu'il s’agissait au contraire, d’un nouveau complot contre sa vie. Pendant le cours de ces conférences, Marie, quelquefois éclairée, abusée plus souvent, dès qu’on lui rapportait d’Elisabeth un mot moins dur, se flattait que la glace allait fondre et que des jours meilleurs renaissaient.
Peu à peu pourtant, elle comprit qu’on se jouait d’elle, et qu’elle n’obtiendrait décidément rien sans un appui de l’étranger. Or la France la délaissait, d’abord à cause des guerres de religion qui absorbaient les ressources de Charles IX; en second lieu , parce que Catherine de Médicis, ennemie invétérée de sa belle-fille et des Guises, empêchait tout ce qui pouvait être avantageux à celle-ci et à la