Keith, Préface, p. vin. — LabanofT, t. I, p
2. Mignet, t. I, p. 259. — Miss Strickland, t. V, p. 103, d’après la déposition de Thomas Crawford.
tl
Elle avait promis à son mari d’aller le voir; car elle apprit qu’il était repentant et désireux de sa présence*. Au fond, elle souhaitait un rapprochement. Telle n’est pas, on doit le supposer, l’opinion de Buchanan. Il n’est point de forfait trop lourd dont on ne puisse la charger. D’après lui, elle vit d'abord en adultère public avec Bothwell. En second lieu, elle veut, comme à Craigmillar, tuer son tils pour frayer à son amant le chemin du trône. Elle transporte l’enfant à Edimbourg, sous prétexte que l’air de Stirling est trop froid et trop humide ; « Il était facile de voir qu’elle avait une tout autre pensée. • En troisième lieu, maintenant qu’elle tient son fils, elle veut tenir aussi son mari. Le poison n’a pas réussi; elle trouvera un autre moyen de s’en défaire '. De ces griefs, M. Mignet laisse tomber le second, l'infanticide. Il conserve les deux autres, et annonce en ces mots le départ de la reine : « Le lendemain du jour où elle s’exprimait avec cette sévérité soupçonneuse sur Darnley, elle partait pour Glasgow, et allait prodiguer à celui qu’elle jugeait si défavorablement et qu’elle détestait toujours, les témoignages les plus affectueux. » (P. 259.) — Quelle détestait toujours! Mais nous avons donné précédemment des faits dont la signification est bien différente ; et nous ne saurions accorder que la lettre du 20 janvier soit de quelqu’un qui déteste.
1 . John Leslie, A defence of the queene Marie’ s honour. — Anderson , 1. 1,
2. Detcctio, p. 4, 5. — Ber. Scot. , 1. xxiu, p. 349 , 3Ô0. — Mémoires de J’Estai de France, t. I, p. 117 : « La royne commença à se plaindre de la maison où son Glsestoit nourry, comme incommode, ajouslantque le lieu estant froid et humide, il estoit & craindre que quelque calarre n’endommagcasl l'enfant, mais il apparoistra clairemcntqtie cela se faisoit à autre intention: veu que toutes ces incommodités qu’elle alléguoit estoyent esloingnées de la maison. Et au contraire qu’elles estoyent en celle où l’on le vouloit mettre asavoir, en lieu bas et maroscagoux. Ainsi l’enfant qui 4 peine entroit au soptiesme mois (il y a ici à la marge : la royne empoisonne son fils) , par un grand hiver fust mené A Edimbourg, auquel lieu , comme le premier coup d’essay eust peu succédé, et que la force du poison eust été vaincue par la fermeté naturelle du corps, afin de mettre en évidence ce qu’elle avoit conceu dès si longtemps, elle remit sus nouveaux conseils pour faire mourir le roy. Elle s’en va donc A Glasgow.... » Comprenne qui pourra.
Marie a repoussé le divorce; elle n’a pas profité de la petite vérole pour dissimuler un crime; plus récemment encore, elle n’a pas voulu signer l’ordre d’arrestation de son mari. N’importe : tout ce qui chez d’autres serait considéré comme des signes certains d’affection persistante, est pris de sa part comme des preuves de haine : la haine habile et inextinguible, qui se contraint sans relâche et sans fatigue, en couvant sa vengeance.
D’après le journal de Murray, qui a fait loi, la reine partit d’Édimbourg le 21 janvier; arrivée à Glasgow le soir du 23, elle y passa les journées des 24, 25 et 26, et en repartit le 27 pour Édimbourg, où elle rentra le 30. Le journal de Birrel et le journal des Événements (occurrenls) placent au 20 janvier le départ d’Édimbourg, et au 31 janvier le retour dans cette capitale. Sir William Drury, prévôt de Berwick, dit à Cécil dans une lettre du 23 janvier : « Lord Darnley est malade de la petite vérole à Glasgow ; la reine se mit en route hier pour cette ville. » Mais comme il est à Berwick, il ne parle que par ouï dire. Écrivant de nouveau le même jour, un peu plus tard, il est beaucoup moins affirmatif : « J'apprends que la reine a l’intention de se transporter près de lui et de le ramener, dès qu’il pourra supporter la rigueur de la saison1. » Il se peut que la reine ait fixé d’abord son départ au 20 ou au 21, qu’ensuite elle l’ait reculé jusqu’au 24, où il eut lieu comme nous allons l’établir.
Voilà des questions de dates bien minutieuses. Rappelonsnous qu’il s’en est déjà présenté et qu’elles ont contribué puissamment à laver Marie Stuart des reproches les plus accablants en apparence. Il en sera de même ici, car elles jetteront de la lumière sur un des problèmes les plus fa-
1. Miss Strickland, t. V, p. 114-115, d’après Chalmers, t. II, p.547, 548, note u. Tytler donne dans ses Proofs and illustrations , n" xvii, une lettre de Urury à Cécil du 23 janvier 1567, où se trouve seulement la mention du départ de la reine pour Glasgow, la veille. Ce n'est pas une raison de douter de l’exactitude de Chalmers pour la seconde citation de Drury. Celui-ci aura très-bien pu récrire le même jour et redresser son affirmation du matin, en annonçant le départ non pas effectué, mais imminent de Marie.
meux de cette histoire, à savoir si les lettres ignominieuses que Marie aurait écrites de Glasgow à Bothwell , sont authentiques ou non.
Jusqu’ici, nous avons suivi Marie Stuart d’un château ou d’une ville à l’autre, par les indications de lieux et de dates que portent les actes de son gouvernement dans les divers registres de la chancellerie. Ces renseignements ont trouvé confirmation dans des documents d’un autre genre, tels que les correspondances des personnages de la cour. Ils sont donc par eux-mêmes dignes de confiance ; c’est comme en France, où l'on peut suivre la vie errante de François I" ou d'Henri II, d’après les endroits d’où sont datées leurs ordonnances.
Or, il existe dans les registres du sceau privé deux actes signés de Marie Stuart à Édimbourg, le 22 janvier, portant, l’un, don d’un canonicat de Dunkeld à James Hering; l’autre, confirmation à André Moncrief d’une pension de quarante marcs que lui faisait l’évêque de Murray'. Le 24 janvier, autre acte nommant James Inglis, tailleur de l’enfant royal; et mandat confirmatif d’une rente viagère constituée par James Boyd de Trogrig au profit de Marguerite Chalmer, sa nouvelle épousée. Celle-ci était catholique. Ces deux pièces, inscrites au registre du sceau privé, sont mentionnées aussi à la même date sur un autre registre , celui des signatures *. Goodall en tire la conséquence que Marie Stuart était encore à Edimbourg dans la matinée du 24 janvier.
Robertson combat cette conclusion. Les actes des registres publics ne sont pas, dit-il, des originaux, mais des expéditions en latin ou des copies faites en vertu d’un mandat de la chancellerie, signé à Édimbourg le 24 janvier. « De tout cela, ajoute-t-il , ne doit-on pas conclure avec toute probabilité qu’il est difficile d’ajouter foi à des témoignages qui ne s’ap-
1. Goodall, t. I , p. 122. — Chai mers, t. II, p. 446. Chalmers affirme avoir découvert deux autres actes de la même date.
2. Goodall, t. 1, p. 120. — Chalmers, t. II, p. 447. — Miss Strickland, t. V, p. 113, 114 et note 2.
puient que sur des copies ou des traductions1 ? » Bien, si la contestation porlait sur le fond même des actes ; mais cela ne signifie rien, dès qu’il ne s’agit que de la date. D’ailleurs, il n’y a pas une autorité seulement, il y en a deux, puisque le registre des signatures porte les mêmes indications que le registre du sceau privé.
Autre objection de Robertson : « Tous les actes publics étaient rendus alors au nom du roi et de la reine; * donc, « on ne pourra tirer de ces pièces aucune preuve légale, si ce n’est que le roi et la reine les ont signées conjointement à Édimbourg, le 24 janvier. » Cependant aucun fait n’est « mieux constaté dans l’histoire que la présence du roi à Glasgow, le 24 janvier 1567. » L’historien écossais découvre à l’appui de ion argumentation, que le registre des actes publics contient « la copie d’un acte délivré à Archibald Edmonston, dans lequel il est dit : le présent acte est signé par nos souverains (c’est-à-dire le roi et la reine) à Édimbourg, le 24 janvier 1567. De sorte, continue-t-il, que si l’on voulait donner une entière confiance aux registres de cette époque, ou s’cn rapporter aux arguments que nous réfutons, il serait prouvé que, non-seulement la reine se trouvait à Édimbourg le 24 janvier de cette année, mais encore que le roi y était aussi. » Robertson ne fait pas attention que lui-même détruit ses propres raisonnements un peu plus bas. 11 rappelle en effet sur l’autorité de Buchanan et de Knox , et nous n’avons pas de motif de les suspecter ici, que les absences fréquentes du roi nuisant trop à l’expédition des affaires, parce que les lois exigeaient pour les actes publics les signatures du roi et de la reine, on avait fait graver en relief la signature du roi que l’on apposait à côté de celle de la reine. Ainsi , l’on comprend sans effort que l’acte relatif à Edmonston ait été signé par la reine le 24 janvier à Édimbourg, et pourvu de la signature du roi, quoique ce prince
1. Robertson ne songea pas à faire l'application de ce principe judicieux aux lettres de Marie Stuart à Bothwell, quoiqu’on n’en ait eu que des traductions.
fût à Glasgow. Cette pièce, posée d’abord comme contradictoire à la thèse de Goodall , concourt plutôt à la soutenir et à confirmer la présence de la reine à Édimbourg le 24 janvier.
Robertson ajoute : « Tout porte à croire qu’à cette époque, la date des ordonnances émanées du souverain était arbitraire et laissée à la disposition d’un secrétaire.... Cet abus devint môme si fréquent.... qu’un acte du parlement de 1592 déclara coupable de haute trahison quiconque se permettrait de mettre une fausse date à une signature. »
La première de ces deux phrases exprime une conjecture gratuite, que les faits antérieurs à janvier 1567 n’autorisent pas. Quant à l’acte de 1592, il constate seulement que des abus, assez graves pour provoquer une pénalité terrible, s’introduisirent dans la chancellerie pendant la^ongue minorité de Jacques VI, mais pas du tout que ces abus existassent vingt-cinq ans auparavant. Enfin notre auteur cite deux actes, datés d’Édimbourg fin d’avril 1567, alors que Marie était momentanément prisonnière de Bothwell à Dunbar1. Ce serait un indice du désordre que cette révolution, que nous raconterons bientôt, jetait déjà dans l’État; mais ce ne serait pas une preuve que ce désordre et ces fraudes existassent auparavant, lorsque le royaume était encore dans une situation régulière. On sait aussi que Marguerite Chalmer, au bénéfice de laquelle fut rédigé un des actes du 24, était catholique; il n’est guère vraisemblable que le chancelier Huntly, et le clerc du registre, sir James Balfour, tous deux protestants très-aTlimés, eussent inséré par fraude,
I. Robertson, VitterUitirm critique mr le meurtre du roi fleuri, t. Il, p. 1K9-197. Cet historien allègue encore qu’on Toit, par une lettre originale de l'évêque de Ross, que, le 2.r> octobre 15(16, Marie était en danger de mort ; cependant on trouve dans les registres publics un acte qui aurait été signé ce jour-là, si l’on s’en rapportait aui termes de ce même acte. La reine, quoique très-malade, avait sa connaissance; même la lettre de l’évêque de Ross la montre s'occupant des affaires. II n’est pas impossible que, le 25 octobre, elle ait accordé quelque grâce qu'on aura inscrite à sou jour dans le registre, et qu’elle l’ait signée un peu plus lard. Peut-être Robertson aurait-il bien fait d’indiquer l’objet de cet acte.
dans les archives, une mesure favorable à quelqu’un de l’ancienne religion.
En résumé , pendant la période du règne de Marie Stuart que nous venons de parcourir, une concordance frappante existe entre les séjours de la reine dans les diverses localités, les dates des registres officiels, et les indications que fournissent les correspondances’. Nous pensons donc que les arguments de Robertson , d’ailleurs la plupart vagues et conjecturaux, manquent de portée ; qu’il n’y a aucune bonne raison de croire qu’un système d’indications démontré exact, jusqu’au 20 janvier 1567, devienne tout à coup un guide infidèle; qu’enlin dans la circonstance dont il s'agit, Marie Stuart ne quitta pas Edimbourg avant le 24 janvier.
Comme elle ne pouvait pas ramener directement son mari au château d’Edimbourg, ni à Holyrood, par la raison que la situation de ces résidences les exposait au vent glacial du nord-est ou à l’humidité du Porth, et qu’il était d’usage que les convalescents de cette maladie purgeassent une quaran-. tsine avant de rentrer dans les habitudes ordinaires de la vie, Marie fit disposer le château de Craigmillar, situé à deux milles au sud d'Edimbourg, dans une exposition abritée. Elle se munit de sa propre litière, moyen de transport beaucoup [dus doux pour un homme relevant de maladie, que les chariots grossiers en usage : tous préparatifs qui ne ressemblent pas à des plans d’assassinat. Vers cette époque, on avait vu arriver le comte de Moretta , ambassadeur du duc de Savoie, attendu vainement dès le mois de décembre précédent, pour le baptême du prince. Il était accompagné du P. Edmond , de la société de Jésus. L’un et l’autre dev dent préparer les voies à l’évèque de Mondovi, désigné légat du pape en Écosse, avec mission d’entraîner Marie à se mettre à la tête d’un mouvement des catholiques d’Ëcosse
I. Par eiemple, pour le voyage d’Alloa, juillet-août 1566, les divers voyages de Stirling it Edimbourg et réciproquement, en septembre, les assises de Jedburgh , tes voyages qui remplissent les trois derniers mois de cette année.
et d'Angleterre. Ils comptaient sur le concours de Darnley qui, depuis sa rupture avec les lords du Conseil, était devenu catholique plus ardent. N’est-il pas clair que si la reine avait été la criminelle et publique esclave d’un protestant obstiné comme Bothwell , ces habiles observateurs s’en seraient aperçus du premier coup d’œil , et qu’ils en auraient rendu compte à leurs cours, avec des plaintes amères ? Or, ce que l’on connaît de leurs dépêches ne renferme pas la moindre allusion à ce genre de scandale. Tout ce qu’ils reprochent à Marie, c’est de n’avoir pas accédé à leurs plans de ligne catholique*.
Marie Stuart allant chercher Darnley, quitta Edimbourg le
24 janvier. Elle passa la nuit à Callendar*, chez lord et lady- Livingston, ses sincères amis, quoique protestants. Le journal de Murray place dans son cortège les comtes d’Huntly et de Bothwell. Cela ne fait pas difficulté surtout pour le second, qui étant shérifT du Lothian, devait accompagner sa souveraine jusqu’aux limites du comté. Le même journal porte que, le second jour, * la reine arriva à Glasgow et qu’elle rencontra sur la route Thomas Crawford, envoyé du comte de Lennox, et sir James Uamilton, avec le reste mentionné dans sa lettre (lettre de Marie à Bothwell). Les comtes d’Huntly et de Bothwell retournèrent le même soir à Edimbourg, et Bothwell y coucha. » Beaucoup de noblesse, en particulier les Hamillons, rallièrent le cortège royal. Le
25 au soir, comme elle approchait de Glasgow, Marie vit s’avancer à sa rencontre Thomas Crawford, capitaine au service du comte de Lennox1 2 3. Crawford annonça que le
1. Miss Strickland, t. V, p. 107, lit, 116, et dans LabauofT, t. VII, p. 10S : le nonce du pape en France d Corme /, grand-duc de Toscane, Paris, IC mars 1567.
2. Ou Callender, à dix-huit milles à t'O. d'Edimbourg. (Keith, p. 291, note d.)
3. Tytler est tombé dans une méprise assez grave, en Taisant de Crawford un envoyé de Darnley ( History of Scolland, t. V, p. 378, édit. 1845). A la lecture de celle entrevue entre Marie et Crawford, on sentira combien la vérité historique est dénaturée, dès que l'envoyé parle au nom de Darnley
comte l’avait chargé de présenter à Sa Grâce ses respects et ses excuses de n’être pas venu en personne, parce qu’il était indisposé; il n’aurait pas osé non plus paraître devant elle, avant de savoir quelles étaient ses dispositions envers lui, à cause du langage sévère qu’elle avait tenu sur son compte à Robert Cunningham, son serviteur, à Stirling; cela lui avait donné lieu de croire qu’il avait encouru le déplaisir de Sa Majesté. — En effet, vers l’époque du baptême, Lennox avait écrit à son fils de venir le trouver, s’il voyait que la reine ne fît pas assez de compte de lui. Probablement, Robert Cunningham avait été le porteur de cette missive, et la reine avait pu s’irriter à bon droit contre son beau père, chez qui elle n’avait jamais trouvé qu’un ennemi. Cette espèce de défi blessa Marie Stuart; elle répliqua : « Il n’y a pas de remède contre la peur. — Les craintes de mon maître , reprit Crawford, ne proviennent pas d’aucun tort qu’il se connaisse, mais seulement des paroles froides et rudes que vous avez adressées à son serviteur. — Il ne craindrait pas, s’il n’était coupable. — Je connais assez Sa Seigneurie, dit encore Crawford, pour savoir qu’elle ne souhaiterait rien tant que chacun portât les secrets de son cœur écrits sur le visage. -Avez-vous quelqu’autre commission? demanda la reine. — Non, répondit-il. — Alors taisez-vous, » dit-elle sèchement; et elle poussa son cheval vers la ville, où elle n’entra qu’à la nuit.
Celte scène vive et dramatique a été racontée par Thomas Crawford lui-même. C’est lui aussi qui a rendu compte des entretiens qui eurent lieu entre les deux époux à Glasgow. Il produisit son récit en forme de déposition sous la foi du serment, le 9 décembre 1568, devant les commissaires anglais à Londres. A celte époque, Marie, réfugiée en Angleterre, avait accepté le débat avec ses eunemis, par devant le
au lieu de parler au nom de Lennox. C’est alors Darnley qui s'excuse de u’êlre pas venu; c’est sur lui que tombent les paroles sévères de la reine. Elles deviennent inexplicables, si l’on songe qu’elle sait bien que *on mari est malade. Rien au contraire de plus légitime à l'endroit de Lennox.
gouvernement anglais. Elle croyait, dans sa naïve bonne foi, qu’on y lutterait à ciel ouvert, sous les auspices d’un juge loyal; mais Élisabeth et Cécil ne donnèrent la parole qu’aux accusateurs. Parmi eux , Crawford se vengea de l’accueil mortiliant qu’il s’était attiré. 11 prétendit avoir reçu les confidences de Darnley , après chaque conversation de ce dernier avec la reine, et les avoir mises immédiatement par écrit, mot pour mot, afin de les communiquer au comte de Lennox, qui n’osait pas se montrer, dit-il, à cause du déplaisir de sa souveraine*. Sa déclaration contient, sans aucun doute, certaines portions de vérité, mais submergées dans un fond d'imposture tendant h incriminer Marie. Nous allons le suivre, en lâchant de démêler le vrai et le faux.
Dès en arrivant, la reine se rendit seule chez le roi. On lit dans M. Mignet, que Darnley fut étonné de cette visite inattendue1 2 3. Comment inattendue? Dès les premiers temps de sa maladie, sa pensée ne s’était-elle pas tournée vers sa femme? ne lui avait-il pas demandé son médecin? n’avait-il pas, d’après l’évêque de Ross, témoin si digne de foi, exprimé le désir de la voir? Buchanan ne parle-t-il pas des lettres tendres qu’elle lui avait écrites? Le projet de ce voyage pouvaitil être ignoré à Glasgow, lorsque Drury en écrivait de Berwick à Cécil dès le 23, comme d’une chose arrangée ? Darnley pouvait-il ne pas savoir que Marie arrivait, puisque Lennox, qui demeurait dans le château de Glasgow, à côté de lui, avait envoyé un de ses officiers au-devant d’elle ?
Crawford a rapporté qu’après les premiers compliments, les deux époux échangèrent des récriminations « aigres, amères et injurieuses’. » Darnley dit à Marie que sa dureté pour lui
1. Anderson, t. IV, 2* partie, p. 1G8, 169. — Goodall, Append. p. 245, 246. La signature de Cécil apposée an dos de eette pièce (miss Strickland, t. V, p. 117, note 4, p. 123, note 1) n'est pas laite pour la rendre plus imposante.
3. Sur le séjour de Glasgow , miss Strickland, t. V,p. 117, 128. — TyUer, t. V, p. 379-3*0, édit. 1845. — Miguet, t. I, p. 259, 26J.
avait été l’unique cause de sa maladie ; qu’il était bien puni d’avoir fait d’elle son idole; qu’elle l’avait constamment laissé seul : assertions si dépourvues de raison et de vérité, mais si bien liées avec le système des ennemis de Marie Stuart, qu’on ne peut se défendre de suspecter la sincérité du narrateur. Ils s’apaisèrent ensuite. Darnley témoigna du repentir, s’excusa sur sa jeunesse et protesta de son inaltérable attachement pour Marie. Elle, de son côté, lui rappela les plaintes et les soupçons qu’il avait élevés contre elle, son projet de quitter l’ Écosse, l’affaire d’Hiegate et de Walcar. Il soutint qu’il n’y était pour rien , que c’était un coup monté par ses ennemis pour le faire périr. A ce sujet, il tenait du laird de Minto qu’elle avait refusé de souscrire un ordre d’arrestation contre lui : « Je ne croirai jamais, ajouta-t-il, que vous qui êtes ma chair, vous vouliez me faire' du mal; et si quelqu’autre l’essayait, malheur à lui, à moins de me surprendre dans mon sommeil. » 11 la pressa aussi de lui tenir compagnie plus exacte, se plaignant qu’elle trouvât toujours quelqu’affaire pour se retirer chez elle et ne pas passer plus de deux heures ensemble. En effet, soit exiguïté du château où logeaient déjà Lennox et le roi, soit défiance à l’égard de Lennox, ou pour ne pas exposer trop directement les gens de sa suite à la contagion de la petite vérole, Marie Stuart était descendue au palais de l'archevêque, qu’une distance de cent pas environ séparait du château. Les nobles accourus des cantons circonvoisins formaient une cour; les affaires affluaient également; tout cela créait à Marie des devoirs qui la retenaient une partie du temps éloignée de son mari.
Aux instances de Darnley, pour reprendre la vie en commun, elle répondit qu’il devait achever d'abord son traitement par une médecine et des bains ; c’était la coutume du temps'. Elle avait disposé, pour terminer sa cure, le château
I. Miss Strickland explique (t. V, p. 131 et note I) que la petite vérole était redoutée à l'égal de la peste, parce qu'on n'en connaissait pas encore le traitement; qu’on transportait immédiatement hors des villes ceux qu’elle
de Craigmillar, où elle pourrait être avec lui sans être loin de son fils. « Je vous suivrai, dit-il, partout où vous voudrez, à condition que nous aurons même lit et même table , et que nous vivrons désormais comme mari et femme. — Mon voyage, lui dit-elle, n’est pas à autre fin; si telle n’avait pas été mon intention, je ne serais pas venue de si loin vous chercher. Il en sera selon vos désirs. » En finissant ces mots, elle lui tendit la main avec la promesse de l’aimer autant que jamais; et lui, promit de faire tout ce qu’elle voudrait et d’aimer tout ce qu’elle aimait. Une réconciliation si cordiale Défaisait pas le compte de Crawford, ni, sans doute, de Lennox. Le premier, quand le jeune roi lui raconta cet entretien, s’efforça d’en flétrir l’heureuse impression: * Il n’aimait pas, dit-il, cette idée de la reine de le mettre à Craigmillar; car, si elle désirait sa société, pourquoi ne pas le prendre tout de suite dans leur propre résidence à Ëdimbourg? Le conduire h Craigmillar, c'était le traiter moins en mari qu’en prisonnier. » Ce langage perfide éveillait les craintes et caressait l’orgueil de Darnley. Crawford prétend que celui-ci répondit * qu'en effet il aurait quelque inquiétude sans la confiance que lui inspiraient les promesses de la reine. 11 voulait néanmoins se remettre entre ses mains et la suivre, dût-elle lui couper la gorge. * C’est ici un de ces mots qui sentent la fraude. Darnley savait fort bien que Marie n’avait jamais coupé la gorge à personne, qu’elle était bonne et pitoyable à chacun. Les paroles qu’on prête au jeune roi sont invraisemblables. Comment supposer qu’après une effusion si tendre, lorsque les portes du bonheur intime se rouvrent sous ses instances passionnées, il parle de celle
atteignait et qu’on leur interdisait l’accès des murs jusqu’à parfaite guérison. 11 a existé longtemps des maisons en pleins champs appelées maisons des pestiférés (pest-house) où l’on confinait les lépreux et les malades de la petite-vérole. Moins que personne, la reine pouvait introduire son mari à l’intérieur d’Edimbourg; on l’aurait accusée de vouloir infecter du venin ses sujets. Déjà Knox, du haut de la chaire, lui avait imputé les fièvres et les maladies contagieuses qui s'étaient manifestées dans plusieurs cantons qu’elle avait parcourus.
qu’il a implorée comme on ferait d’une furie, et que la naïve expression de ses vœux exaucés, le premier objet qu’il aperçoive dans l’avenir soit le poignard? Crawford veut donner à entendre que Darnley croyait sa femme capable de tout. On conçoit du reste qu’il ne se souciât pas de Craigmillar, parce que le châtelain, sir Simon de Preston, prévôt d'Édimbourg, était beau-frère de Lethington et l’un des assassins de Riccio. La reine condescendit à sa répugnance. C’est ce qu’attesta plus tard, devant le conseil d’Angleterre, Nelson, l’un des serviteurs de Darnley : « Il avait été dit d’abord à Glasgow que le roi irait habiter Craigmillar ; mais comme il montra de l’éloignement pour cet endriot, on changea de dessein, et il fut décidé qu’il s’établirait à Kirk-of-Field1. » Il est donc certain qu’en quittant Ëdimbourg, Marie Stuart ne songeait pas à cette dernière maison; on la choisit pour elle en son absence.
Nous avons indiqué, chemin faisant, des invraisemblances et des faussetés manifestes dans la déposition de Thomas Crawford. Il est difficile aussi de comprendre que le père et le fils, vivant sous le même toit, Crawford, au lieu de rapporter successivement au premier les conversations avec le second, jugeât à propos de les mettre par écrit. C’était beaucoup de précaution. Mais il n’était pas le seul à écrire ; de son côté, Marie Stuart adressait, dit-on, de Glasgow à Bothwell, quatre lettres d'amour, qui sont contre elle les pièces principales au procès. La première est de tous points conforme au récit de Crawford, ce récit qu’il écrivit à l’heure même, pendant que Marie, retirée dans sa chambre, mandait, assure-t-on, à son complice des détails identiques. De là, on déduit la certitude des faits qui concordent ensemble par deux voies si opposées.
Mais ne serait-il pas possible que les lettres à Bothwell et la déposition de Crawford, ayant été produites par Murray, à
1. Anderson, t. IV, 2” partie, p. 165. — Goodall, Append., p. 244. Nelson fut retrouvé vivant sou« les ruines de Kirk-of-Field, après l’explosion.
la fin de 1568, devant les commissaires anglais, eussent élé composées simultanément pour s’entr’aider, pour apporter aussi un fraternel soutien à la Detectio de Buchanan, et à cet autre auxiliaire qu’on fabriqua dans le même temps, lejournal de Murray, un puits de mensonges? L’infatigable miss Agnès Strickland a tiré des archives du duc d'Hamilton deui lettres du comte de Lennox, l'une « au comte de Murray, régent d’ Écosse ; » l’autre à ses « fidèles serviteurs, Thomas Crawford, Robert Cunningham et John Stuart de Periven. » A la date de ces lettres, écrites à Chiswick, 11 juin 1568, il n’y avait pas un mois que Marie avait cherché un refuge près de sa cousine. Ses ennemis préparaient les documents dont ils comptaient l’accabler au tribunal partial d’Élisabeth. Dès le mois de mai 1568, John Wood, secrétaire du régent, avait été envoyé près de la reine d’Angleterre, porteur de l’offre de Murray, de la prendre pour juge entre sa sœur et lui. Communication secrète avait été donnée au gouvernement anglais des lettres attribuées à Marie Stuart; car, avant de se risquer en public, on voulait savoir officieusement ce qu’il en penserait'. L’actif secrétaire se rendit aussi à Chiswick, chez le comte de Lennox*, qu’il s'agissait sans doute d’inspirer, et qui écrivit alors les deux lettres dout nous venons de parler.
Dans la principale, celle au comte de Murray, il appelle d’abord la reine « la destructrice de tous ses amis et serviteurs. Les lettres qu’elle a écrites de sa propre main fournissent des preuves suffisantes pour la condamner*. » 11 dit qu’il voudrait « que l’on recherchât par tous les moyens possibles de nouveaux faits, non-seulement contre elle, mais aussi contre tous ceux qui l’avaient suivie en Angleterre, et que l’on vît comment on s’y prendrait pour dresser les articles qu'il leur avait envoyés (à ses fidèles serviteurs); savoir : la
1. Goodall, Append. , p. 73, 76. — Miss Strickland, t. IV, p. 136, 146, 147.