Nous l’établirons en son temps
3. Anderson, t. Il, p. 65. Le lecteur se souviendra que VActio est la seconde partie de la Detectio.
catastrophe de Kirk-of-Field. C’est le moment d’y insister. Murray le présenta devant les commissaires anglais à Westminster, le 9 décembre 1568. Nelson leur remit une déposition écrite, qu’on lut en sa présence, et qu’il affirma sous la foi du serment renfermer l’exacte vérité*. On ne l’inter- . rogea pas; on ne lui posa aucune de ces questions si utiles à la manifestation de la vérité, et qui auraient pu dévoiler l’influence de Murray dans la rédaction de l'acte.
Les deux incidents que nous venons d’extraire de cette déposition, sont regardés comme des présomptions graves contre Marie Stuart. Il est possible toutefois de les affaiblir singulièrement.
Sur le premier, Blackwood, plus honorable et plus croyable que Murray parlant par la bouche de Nelson, renverse les rôles; il affirme que la reine se dirigeait vers la maison des Ilamiltons, lorsque le comte de Murray la détourna vers celle du prévôt. Il se pouvait fort bien que Marie, partie pour Glasgow avec la pensée de Graigmillar, et obligée ensuite de s'en rapporter à d’autres pour les recherches à Êdimbourg, ne sût pas lequel des deux gîtes avait été choisi. Quant au second point, le remplacement accusateur d’un beau lit par un vieux, sans doute afin de perdre moins à la destruction de la maison1, un document original et inattendu le dément. C’est l’inventaire de la garde-robe de Marie Stuart, embrassant six années depuis le retour en ftcosse en 1561, jusqu’au mois d’avril 1567. Cet inventaire, revu et contrôlé minutieusement lorsque Murray s’empara du pouvoir, décrit chaque objet du mobilier et en suit l’histoire. Sous le n° 3 figure un lit de velours noir brodé, celui dont parle Nelson; mais il n'était pas neuf; car il provenait du pillage du chiteau de Strathbogie, lorsque l’ambitieux frère de la reine
1. Gooriall , t. II, Appcnd., p. 231, 241. La Déposition de Nelson, id., p. 243-5.
2. M. Mlgnet compte, en effet, parmi les preuves contre Marie, ce soin (le « retirer il la veille de l’explosion les objets qu'elle ne voulait pas sacrifier. » (T. 1, p. 440.)
L’ASSASSINAT DE D ARN LE Y
avait ruiné injustement les Gordons en 1562. Il est môme dit que remise en avait été faite au maître de la garde-robe, Servais de Condé, par un gentilhomme du comte de Murray. La reine eût fait enlever ce lit de la maison de Kirk-of-Field, qu’il n’y aurait rien d’étonnant, à cause de son aspect lugubre. Mais elle n’eut pas à donner d’ordre de cette nature, parce que le lit n’y était pas. Une note marginale de l’inventaire nous apprend qu’il avait été rendu à ses anciens propriétaires pendant un séjour ultérieur de la reine à Hamiiton, août 1565. Quant au lit de Kirk-of-Field il n’était ni vieux, ni dégradé : n° 7 : « Item, un lit de velours violet brun (grenat), orné de passementeries d’or et d’argent, avec ciel, oreiller, rideaux et trois sous-rideaux... A à la marge : « La reine fit présent de ce lit tout garni au roi en août 1566; et ledit lit fut perdu en février 1567, dans le logement du roi. » C’était donc un meuble tout neuf et très-riche. Un autre papier non moins intéressant, c’est la décharge que Servais de Condé reçut de Marie pour l’ameublement qu'il avait disposé dans la maison, et qui avait été détruit avec celle-ci. « 1° Un lit de velours violet, à doubles franges, passementé d’or et d’argent, avec paillasse de soie, matelas, traversin, couverture de taffetas bleu piqué, et deux autres couvertures, un oreiller et sa taie. Une petite table avec un tapis de velours vert; une chaise haute de velours violet avec coussin ; seize pièces de tapisserie tant grandes que petites pour la chambre, salle et garde-robe ; un dais pour la salle, en velours noir avec draperies doubles. » Il y avait aussi : canapé recouvert de taffetas jaune et rouge (aux couleurs d’Écosse), etc., en un mot, pour ne pas abuser, un mobilier somptueux et complet*. L’inventaire de la garde-robe mentionne encore six coussins et une couverture de taffetas rouge piqué, présents de la reine, sans doute son ouvrage, qui « furent perdus aussi dans la
1. Rapprochons ceci d’une expression de M. Mignet (t. I, p. ‘267) sur la maison de Kirk-of-Field, au moment de l’arrivée du roi : • Petite, étroite. mal tenue.... »
I/ASSASSIN AT DE DAIINLEY. 239
maison du roi'. » Voilà comment l’exactitude d’un scribe obscur de la maison royale en 1567, fournit à l’improviste un puissant secours à l’accusée innocente, et démasque le calomniateur Murray, embusqué derrière Thomas Nelson. Murray est convaincu de mensonge ici, comme dans le journal qu’il présenta aux commissaires d’Élisabeth , en même temps que la déposition de l'ancien serviteur de Darnley.
Marie passait la plus grande partie du jour avec Darnley. Comme il manifestait de vifs regrets, chaque fois qu’elle le quittait le soir pour retourner à Holyrood, elle fit disposer dans la chambre du rez-de-chaussée, au-dessous de celle du roi, un lit pour elle, et ordonna de dégager une porte qui établissait une communication particulière entre les deux étages. Elle passa les deux nuits du mercredi 5 et du vendredi 7 février, sous le même toit que Darnley, soignant son second mari avec la même tendresse attentive qu'elle avait témoignée au premier, François II. Cependant un symptôme avant-coureur aurait pu mettre en éveil un esprit moins confiant. Trois jours avant la catastrophe, un frère naturel de Marie, lord Robert, commendataire des Orcades, avertit Darnley qu’on en voulait à sa vie, et que s'il ne trouvait pas quelque moyen de se tirer de cette maison, il n'en sortirait pas vivant. La reine fit venir son frère pour qu’il s’expliquât. Mais à la grande stupéfaction et colère de Darnley, il nia tout net avoir parlé. Le roi le traita de menteur, et tous deux portaient la main au poignard, quand Marie éperdue appela Murray pour les séparer. On ne sera pas surpris que Buchanan ait travesti celte scène en un guet-à-pens tendu par une femme abominable à sou frère et à son mari, afin que le premier la débarrassât du second*. Pourtant, que n'aurait-on
1. Inventaire de la garde-robe royale , publié par Thomas Thomson , Esq. — La décharge donnée par Mario Stuart à Servais de Condé a été retrouvée récemment, et communiquée par Joseph Kobcrtson, Esq. 4 miss Strickland, t. V, p. 135-9.
2. En écrivant ce récit calomnieux, Buchanan ne Ht que répéter la fable que lui-même, Lethington et MakgiU avaient déjà débitée aux commissaires anglais à York. — Goodall, Append., p. 142.
l’assassinat de darnley.
il montra au laird leôonrf signé d’Huntly, Argyle, Lethington et de sir James Balfonr, en ajoutant que beaucoup d’autres lui avaient garanti leur assistance1. Jusqu'au vendredi 7 février, jour où il s’ouvrit à Ormiston, son plan avait été d’assaillir Darnley à travers champs. Mais il recula devant cet excès d’audace et préféra l’emploi de la poudre. C’est ce qu’avaient pensé et préparé avant lui les agents des autres conspirateurs, Archibald Douglas et sir James Balfour, sans lui révéler leur secret.
Dans ce complot , l’histoire impartiale saisit-elle la main de Marie Stuart unie à celle de Bothwell ? Nous voyons bien le comte se parer du nom de la reine vis-à-vis John Ormiston, comme il s’en est paré vis-à-vis Morton à Wittingham. Mais il n’y a pas plus de preuves pour l’affirmative dans un cas que dans l’autre; et il y en a pour la négative. Qu’on lise les interrogatoires de William Powrie devant le conseil privé à Edimbourg les 23 juin et 3 juillet 1567, de George Dalgleish devant Morton, Athol, le prévôt de Dundee et Eirkaldy de Grange le 26 juin 1567, de John Hay de Tallo et de John Hepburn de Bowton, devant le régent Murray et le conseil privé, l’un le 13 septembre, l’autre le 8 décembre 1567; on n’y rencontrera pas une déclaration, pas un mot qui mette Marie Stuart en cause et tende à l’inculper*. Quels furent les personnages compromis? Ceux-là mêmes qui interrogeaient les accusés de bas étage, Morton, Argyle, Lethington, Balfour. Bedford écrit à Cecil, le 16 septembre 1567, que trois jours auparavant, John Hay traduit devant le conseil privé, a dévoilé tout le plan de l’assassinat, nommé ceux qui l’ont exécuté , et que même il a touché à bon nombre de gens qui n’étaient pas des plus petits. — Aussi pour le moment supprima-t-on ces compromettants aveux. Il en fut de même de ceux de John Hepburn*. Un certain capitaine Cullen ne fut
1. Chalmers, t. II, p. 451, d'après la Confession d' Ormiston , le 13 décembre 1573; — et Anderson, t. II, p. 178, 183, 184.