‹ Marie StuartChapitre 125 sur 231 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

Prenant alors la parole d'un accent passionné , le solliciteur Égerton demanda aux commissaires ce qu'il adviendrait d'eux, de leurs fonctions, de leurs honneurs, de leurs biens, de leur poste'rité, si l'on pouvait transférer de la sorte la couronne d'Angleterre, qui ne pouvait être transmise que par droit de succession et suivant les lois établies. Puis, se tournant vers la reine , il lui dit : « Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ' ? »

Marie demanda à être entendue en plein parlement, et à pouvoir conférer en personne avec la reine Elisabeth , qui , disait-elle, montrerait plus d'égards pour une autre reine*. Se levant alors de son siège et sur le point de se retirer :

« Je suis prête et disposée, dit-elle, pour faire plaisir et service à la reine , ma bonne sœur, à m'employer pour elle et pour le royaume en tout ce que je pourrai pour la conservation de l'un et de l'autre que j'aime. Je proteste « que, pour tout ce « qui a été fait, je ne veux de mal à personne de la compagnie, « que je vous pardonne tout ce que vous avez fait ou dit contre « moi , et qu'il n'y en a pas un en la compagnie auquel je ne « désirasse du bien et voulusse faire plaisir ^ . »

Alors, s'étant approchée d'un groupe où se trouvaient le lord-trésorier, Hatton, le comte de Warwick et Walsingham ,

de ministre d'État, s'en était acquitté à sa grande satisfaction. On peut même 4'egarder comme une preuve de l'affaiblissement de son intelligence la vanité qu'il eut de se vanter de l'adresse dont il avait usé pour circonvenir et perdre la Reine du château, ainsi qu'il la nommait facétieusement, lui qui, pendant vingt ans, avait conspiré contre elle. »

• Je l'ai défiée, disait-il, avec tant de raisons tirées de ma science et de mon expérience, écrivait-il à Davison, le jour même de la clôture des débats, 15 octobre (Caligula, C. ix, fol. 433), qu'elle n'eut pas l'avantage qu'elle avait espéré. »

' Mot à mot : En voulez-vous davantage ?

^ Camden, d'après Barker.

^ Journal inédit de Bourcjoing. Ce curieux passage n'est point mentionné dans les documents anglais.

qu'elle avait autrefois connus, elle leur tint quelques propos sur les motifs qui avaient pu dicter à ses deux secrétaires les dépositions qu'ils avaient faites. Ayant pris à part Walsingham, elle lui dit quelques mots en secret dont il ne parut guère touché. Puis , se tournant vers les seigneurs : « Milords et messieurs, s'écria-t-elle d'un ton plein de dignité, ma cause est en la main de Dieu ' ! »

Lorsqu'elle passa devant la table où siégeaient les hommes de loi : « Messieurs , leur dit-elle en souriant , vous vous êtes comportés assez revéches en votre charge et m'avez traitée assez rudement pour une personne qui n'est pas beaucoup savante aux lois de la chicanerie , mais Dieu le vous pardonne et me garde d'avoir affaire à vous tous. » Ces paroles étaient adressées d'un ton si gracieux que le front de ces hommes farouches se dérida. Ils échangèrent entre eux un sourire ^.

Tous les commissaires se croyaient appelés à prononcer surle-champ la sentence , et ils l'avaient déjà formulée, lorsque, au dernier moment , Burghley leur communiqua les instructions qu'Elisabeth venait de lui transmettre par un courrier parti le 14, à minuit, de Windsor. Elle ordonnait aux commissaires, lors même que l'accusée serait reconnue coupable , de suspendre l'arrêt jusqu'à ce qu'elle eût pris connaissance ellemême des pièces du procès et de leur rapport. En conséquence , l'assemblée fut prorogée à dix jours, et le lieu indiqué pour la prochaine réunion fut la Chambre étoilée, à Westminster ' .

1 Journal inédit de Bourgoing.

2 « Eux, se retournant, se souriaient entre eux, comme fit Sa Majesté. » Journal inédit de Bounjoing.

•* Elisabeth à Burghley, dans Thorpe, t. II, et Lettre de Walsingham à Leicester (State Papers Office), citée par Jules Gauthier, t. II; Froude's History of Englund, Reign of Elisabeth, vol. VI. » La reine, écrivait, le 14, Davison à Walsingham, m'obligea à griffonner quelques lignes à minuit, pour suspendre la sentence contre la reine d'Ecosse jusqu'à ce que vous soyez de

Page 1