CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
maussade qu'il n'était pas homme à la garder s'il l'avait entre les mains. Quant à faire parvenir de nouvelles lettres, il ne le pouvait, disait-il, n'y ayant été autorisé que pour cette seule fois.
Bourgoing n'attaqua pas moins résolument les autres points de son message : « Pourquoi avait-on enlevé à la reine et son maître d'iiôtel et son aumônier? N'était-ce pas la reine d'Angleterre elle-même qui, à sa demande, lui avait rendu son confesseur pour qu'elle pût se préparer à la mort et recevoir de lui les suprêmes consolations? Et c'est au moment où la présence de ce prêtre lui est si nécessaire « pour l'assister à sa « dernière fin » , qu'on le lui enlève? Et pourtant est-il si misérable « criminel auquel on ne donne un ministre de sa religion «pour le conduire au supplice, pour l'administrer» et l'assister à ses derniers moments? Privée de son aumônier, poursuivit le pieux et fidèle serviteur, la reine, ma maîtresse, ne peut faire ses prières à son contentement et « devoir de bonne chré- « tienne » . La reine d'Angleterre lui avait cependant promis « de « ne la troubler en rien dans l'exercice de sa religion, et ce n'est « pas, assure-t-on, pour sa religion qu'elle est poursuivie? Ce « pauvre prêtre ne nuisait à personne, ne se mêlait de rien que « de ses prières. N'eût-il pas mieux valu ne le point donner à « Sa Majesté que de le lui ôter en sa plus grande extrémité? » Sa Majesté voit bien maintenant que l'on ne se contente pas « d'affliger son corps » , mais que l'on poursuit en même temps la perte de son àme ; ce qui ne sera pas, s'il plaît à Dieu , en qui elle place son espérance et qui ne l'abandonnera pas plus dans cette dernière épreuve que dans les précédentes. » Puis Bourgoing ajouta d'une voix profondément émue : « Sa Majesté voit bien aussi qu'on ne lui ôte ses serviteurs les uns après les autres qu'afin de l'isoler complètement, de l'enlever la nuit et de la massacrer en secret. Ce n'est pas qu'elle craigne la mort; mais ce qui l'afflige, c'est d'être condamnée à mourir sans consolation , sans avoir fait son testament, faute des papiers qui
lui sont le plus nécessaires, sans avoir mis ordre aux. choses de sa conscience. Ne devrait-on pas se contenter de lui ôter la vie, sans lui refuser ces dernières satisfactions? « Le reste est
" non-seulement estimé cruauté, mais insupportable, inhumain
« et blâmé des plus méchants. »
— Je ne doute pas que votre maîtresse ne désire avoir son prêtre auprès d'elle, répondit Paulet d'un ton insolent; mais elle peut être assurée qu'il n'est pas loin, qu'il n'est ni en France ni en Ecosse, ni hors de la maison. Il n'y a rien qui me puisse faire penser que, quand il sera besoin, comme Sa Majesté pense, elle ne le puisse avoir. Au reste , par aventure , elle n'est pas si près de la mort qu'elle le peut croire , et il faut qu'elle se contente pour le moment.
— Mais, ajoute Bourgoing, quand sir Amyas ouït parler du soupçon qu'avait Sa Majesté d'être massacrée secrètement, il se mit en colère, protestant qu'il n'y avait pas plus de danger pour elle, qu'on lui fît cet outrage de l'enlever de nuit et de la faire mourir par telle voie, que pour Bourgoing lui-même... Il n'y a non plus de danger pour Sa Majesté, ajouta-t-il, que telle chose lui soit faite qu'il n'y en a pas pour ma femme, mes enfants et pour moi-même, et de ce j'ose en jurer. Quant à moi, je ne suis homme à faire ou ordonner un tel acte, portant pitié d'en être soupçonné ; mais je suis homme de bien et gentilhomme. Je ne voudrais prendre sur moi un tel déshonneur de vouloir exercer une telle cruauté et me comporter comme un Turc, et il ne faut pas qu'on ait une telle opinion de moi. »
Et sur l'observation que lui fit Bourgoing que la reine, sa maîtresse, avait beaucoup d'ennemis en Angleterre, capables de commettre un crime, et que c'était eux principalement qu'elle craignait : « Moi seul réponds pour tous, s'écria sir Amyas, et qu'elle s'assure qu'il ne se fera rien de tel '. »
' Journal inédit de Bourgoing.