‹ Marie StuartChapitre 180 sur 231 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

Bourgoing s'enquit aussi du motif pour lequel on avait éloigné de la reine son maître d'hôtel , mais Paulet refusa de le lui faire connaître.

Le 23 janvier, dans un entretien qu'il eut avec sir Amyas, Melvil , l'ayant très-vivement pressé de son côté de lui dire la cause de cette séparation, ne put lui arracher non plus aucune réponse; mais, le même jour, Marie Stuart eut le mot de l'énigme. Vers les cinq heures du soir, le portier de Paulet vint, de la part de son maître , signifier à John Lawder, le panetier de la reine, qu'il eût désormais à s'abstenir de porter aucune verge en précédant les plats de viande servis à la table de sa maîtresse. Cette fonction du cérémonial était réservée au maître d'hôtel, et, depuis le départ de Melvil, c'était à son panetier que la reine avait confié ce dernier veslige des attributs de sa royauté déchue '. Justement indignée, elle envoya sur-le-champ Bourgoing auprès de sir Amyas pour se plaindre d'un tel outrage ; mais celui-ci refusa de le recevoir, prétextant qu'il était trop tard, et il le renvoya au lendemain. Il ajouta d'un ton brusque que, si c'était pour l'affaire de la verge qu'il venait lui parler, c'était chose inutile , et que, s'il s'en fût souvenu lors du départ de Melvil, il eût sur-le-champ supprimé cette verge en même temps que la fonction de maître d'hôteP.

* Marie Stuart avait-elle trouvé en Ecosse cet usage du cérémonial royal, ou l'avalt-elle emprunté à la cour de France? Cette dernière liypotlièse nous paraît la plus probable, car, dans un règlement fait en 1681 par Louis XIV pour sa maison, et qu'il avait sans doute copié dans des actes semblables des rois ses prédécesseurs, on lit, article 21 : « La viande de Sa Majesté sera portée en cet ordre : deux des gardes marcheront les premiers, ensuite l'huissier de salle, le maître d'hôtel avec son bâton, le gentilhomme servant panetier, le contrôleur général, le contrôleur clerc d'office, et ceux qui porteront la viande, l'écuyer de cuisine, le garde -vaisselle, etc. » Voir le remarquable ouvrage de M. Louis de LomÉsie : Beaumarchais et son temps, t. I, p. 89, édition de 1873.

2 Paulet ne parle pas de cet épisode dans ses lettres.

La reine passa une nuit pleine d'angoisses et de funèbres pressentiments, ne cessant de craindre qu'elle serait égorgée d'un moment à l'autre, comme l'avait été le roi Richard en des circonstances tout à fait semblables. Le lendemain, 24 janvier, elle envoya son médecin auprès de sir Amyas pour lui faire part de ses nouvelles anxiétés. « Sa Majesté, dit Bourgoing à Paulet, ayant eu quelque peu de relâche de la crainte qui la molestait de sa vie et massacrement, sur le rapport que je lui avais fait de vos propos et de vos dispositions, est retombée en son même doute. Elie ne peut penser qu'on veuille faire faire telle chose, sinon pour telle intention, et qu'on ne lui ôte toutes commodités, états et dignités que pour plus aisément accomplir une mauvaise volonté. Et elle s'étonne fort de ce que vous vous employez à défendre une chose de si petite' conséquence qu'elle ne peut ni nuire ni profitera personne... »

A ce nouveau message, Paulet répondit d'un ton irrité : (1 Sa Majesté se fait grand tort à elle-même; elle fait grand tort à la reine et à l'État d'Angleterre, au Conseil et à moimême, de prendre opinion qu'on veuille entreprendre une chose si indigne et un si outrageant acte de la vouloir tuer de nuit ou de jour, daguer et massacrer secrètement ou à la soudaine. Gela me touche à cœur d'avoir ouï tels propos et me fâche en mon entendement de penser que je veuille commettre un tel acte de boucher, ni permettre qu'il s'en fasse où je suis. J'ai assez répondu sur cela, le jour précédent... Sa Majesté est femme d'entendement, ajouta-t-il , de grand esprit et pra- . tique en beaucoup d'affaires, et je m'étonne comment elle se tourmente de cela. Elle sait bien qu'on lui a ôté son dais, son maître d'hôtel et son prêtre, et elle se formalise pour un trèfle ou parce qu'on lui a ôté une verge qu'on portait devant sa viande! Elle se fait tort, ayant été atteinte et convaincue, et étant une femme condamnée.

Ma maîtresse prétend avoir cause de se fâcher, répliqua vivement Bourgoing, d'autant qu'elle voit qu'on montre mau-

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