CHAPITRE VINGTIEME
d'exécution ' . Elle leur donna même à entendre que si leur serment à l'association qui avait pour but la protection de sa personne ne leur inspirait pas ce qu'ils avaient à faire en un tel moment , c'est qu'ils avaient beaucoup promis pour ne rien tenir. Cette étrange manière d'interpréter leur serment les frappa de stupeur. Ce n'est pas que la pensée d'un meurtre fût de nature à les effrayer; ils avaient assez fait leurs preuves, ils étaient trop de leur siècle pour s'en émouvoir. Mais comme ils devinaient sans peine que l'unique pensée d'Elisabeth était de se dégager pleinement et de faire retomber le sang sur leur tête, ils feignirent de ne pas comprendre le sens de ses paroles Us la connaissaient trop bien pour ne pas être assurés que, s'ils devenaient les aveugles instruments de sa vengeance, elle se retournerait aussitôt contre eux, et les accuserait avec une impudence sans égale d'avoir agi sans son ordre ^.
Depuis la condamnation à mort de Marie Stuart, plusieurs fois ils avaient préparé un projet de warrant pour son exécu-
1 « Elisabeth, pendant ce temps-là, dit M. Hosack, évitait tout amusement et passait les jours et les nuits dans un sombre silence, en se répétant certaines phrases qui trahissaient la violence et la profondeur de ses émotions. On l'entendait souvent répéter « qu'elle devait frapper ou être frappée elleu uiême 1) . (Camuen, p. 534.) A chaque occasion, Gray murniurait'à son oreille : « Les inoits ne mordent; Morlui non mordent. » (Camdes.) Elle succomba aux efforts incessants des ennemis de Marie et consentit, apparemment à l'instigation de Gray et de Leicester, à ce que la reine d'Ecosse fût mise à mort en secret. » (T. If, p. 451.) « Quelque temps auparavant, Elisabeth avait adressé à sir Amyas Paulet une lettre pour le remercier en termes chaleureux des services qu'il lui avait rendus, lors de la conspiration de Babinpton, et en lui insinuant, d'une manière fort obscure, qu'on pourrait réclamer de lui d'autres scrvices'pour lesquels il recevrait une haute récompense. Le mystère fut expliqué dans une lettre qui lui fut adressée, le l""" février, par les deux secrétaires, Walsingham et Davison. Elle fut écrite sur l'invitation d'Elisabeth, après une conversation quelle avait eue avec Davison, et dont ce dernier nous a laissé un récit complet d'un haut intérêt. » Hosack, t. II, p. 452.
2 Gamden, dans Ken>et; Tytleh, t. VIII; Jules Gauthier; Hosack, t. II, p. 451.
tion ; mais ce warrant n'avait été rédigé d'une manière définitive que le 20 décembre par Burghley, « sous forme de commission donnée aux comtes de Shrewsbury, de Kent, de Derby, de Cumberland et de Penbrocke ' » . Depuis ce temps-là , il était resté sans signature et comme oublié entre les mains de Davison, l'un des secrétaires de la reine, lorsque le 1" (11 n. s.) février 1587 le lord amiral Howard, par ordre d'Élisabetb % qui se trouvait alors à Greenwicli , le fit appeler et lui commanda d'apporter le warrant. Davison se rendit auprès de lui en toute hâte, et, après quelques mots échangés, il courut chercher le warrant , et, l'ayant placé parmi d'autres papiers, il le porta à sa maîtresse. Elisabeth lui parla de choses indifférentes, de la beauté de la matinée; puis elle lui demanda ce qu'il tenait à la main . Il lui répondit que c'étaient des pièces qui réclamaient la signature de Sa Majesté, et que, parmi elles, se trouvait certain papier qu'il était allé chercher par ordre de lord Howard. Elisabeth signa les feuilles l'une après l'autre, y compris le warrant, qu'elle feignit de ne pas voir, et elle le jeta négligemment sur le plancher avec les autres papiers. Sa première pensée fut de laisser croire qu'elle n'avait donné sa signature que par surprise, ou par inadvertance; mais se ravisant tout à coup , elle se tourna vers Davison et lui dit qu'elle n'avait attendu si longtemps qu'afin de montrer à quel point elle agissait à contre-cœur. En prononçant ces paroles, elle ne pouvait dissimuler la joie qui éclatait dans ses yeux; elle caressait en souriant la pensée du meurtre. « N'étes-vous pas peiné de me voir agir ainsi? » dit-elle à son secrétaire d'un ton cruellement ironique. A cette étrange question, il répliqua que pour lui il préférait la mort d'une coupable à celle d'une innocente, et qu'il ne pouvait être peiné que Sa Majesté eût pris
1 Jules Gauthier et Murdik, p. 574-576; Hosack, t. II, p. 452.
2 Life of Davison by sir Harris Nicolas, p. 79 et 105; Tytler, t. VIII; Froude's History of Enr/land, Reign of Elisabeth, vol. VI; Hosack, t. II, p. 452.