CHAPITRE VINGT-QUATRIEME
lurent leurs vaisseaux, leurs meilleurs marins, leurs plus braves soldats. Une prodigieuse activité régna de toutes parts dans les chantiers, et, en peu de mois, galions géants, galéasses énormes, armées de tours à plusieurs étages hérissés de canons, galères à rames et à voiles, ourques, caravelles, zabras, vaisseaux ronds, bateaux plats, embarcations dé toute sorte et de toute dimension, couvrirent, au printemps de 1588, la rade de Lisbonne'. Jamais plus formidable armement n'avait été vu sur les mers et jamais, depuis le jour où abordèrent les sept cents navires que traînait à sa suite Guillaume le Conquérant, l'Angleterre n'avait couru un plus grand danger.
A cette flotte, composée de cent trente-cinq A-^aisseaux, on donna le nom A^ Invincible Armada. Elle portait huit mille marins, vingt mille soldats d'élite pour le débarquement, d'abondantes munitions et un vicaire général du saint Office, escorté de cent jésuites*. L'un des plus grands capitaines du siècle, le prince de Parme, qui, de son côté, pouvait disposer de trente mille hommes, avait été choisi comme chef de l'expédition'. Sous un tel chef, les Espagnols étaient si assurés du succès que Lope de Vega, qui se trouvait à bord de la flotte, se préparait déjà, dit-on, à chanter la victoire dans un poëme héroïque.
Le plus grand secret couvrait le but de l'entreprise. Cette immense flotte était-elle destinée à étouffer la révolte des Pays-Bas, à opérer une descente en Angleterre, à conquérir de vastes continents dans le nouveau monde? Nul ne le savait, si ce n'est Philippe II, Sixte-Quint, le prince de Parme, les Guise et Mendozà *. Elisabeth, abusée jusque-là sur les périls de la situation par d'habiles négociations qu'entretenaient avec ses
1 Histoire de Marie Stuart, par M. Mignet, t. II.
2 De Thou, liv. LXXXIX, et M. Mignet, t. II.
3 M. Mignet, t. II.
* M. Mignet, t. II.
agents Mendoza et le prince de Parme, et même rassurée par de fausses espérances de paix conçues par Burghley, s'était endormie dans la plus dangereuse sécurité. Mais à l'approche de la redoutable tempête qui allait fondre sur elle, et que lui signalait en vain depuis longtemps la vigilance de Walsingham, elle retrouva toute sa perspicacité et son énergie. Elle fit fortifier précipitamment les points de la Tamise où pouvait aborder la flotte espagnole ; elle ordonna la levée de tous les hommes valides de dix-huit à soixante ans. On devait en former deux armées, l'une de trente-deux mille hommes d'infanterie et de deux mille quatre cents chevaux, destinée, sous les ordres de Leicester, à repousser l'ennemi; l'autre de trente-quatre mille hommes d'infanterie et de deux mille hommes de cavalerie, à laquelle, sous le commandement de Hunsdon, serait confiée la défense de la reine. De ces deux armées, la première ne pouvait être réunie au plus tôt que le 28 juin, et la seconde que le 23 juillet.
Or ces deux termes étaient trop éloignés pour que ces forces pussent opérer en temps utile ; elles n'étaient composées d'ailleur» que de milices sans instruction et sans discipline, entièrement hors d'état de résister à l'infanterie la plus redoutable de l'Europe. Elisabeth avait pourvu trop tard aux mesures les plus nécessaires à sa défense; elle semblait perdue sans retour. Mais son heureuse étoile ne l'abandonna pas un seul instant, même au bord de l'abîme. Les milices s'étaient réunies à Tilbury, et les catholiques, se souvenant avant tout qu'ils étaient Anglais, étaient accourus en foule sous les drapeaux de leurs comtés pour se joindre à leurs frères d'armes. Lorsque Elisabeth à cheval passa les milices en revue, leur promettant de mourir pour son peuple, elle fut saluée par d'immenses hourras.
Malgré ce déploiement de forces, plus apparentes que solides, une profonde terreur régnait dans toute l'Angleterre, tant paraissait invincible la puissance du roi d'Espagne, tant le péril semblait imminent et inévitable ! Les protestants surtout.