CHAPITRE DEUXIEME
Châteauneuf, le 17 juillet, à découvrir la vraie occasion par deçà d'un gentilhomme nommé M. Phelipps , qui a séjourné ici depuis environ un mois , avec démontrance de beaucoup de crédit et de respect. » Elle traçait de lui ce portrait à Morgan : « Il est de petite stature , grêle ; il a des cheveux d'un jaune foncé , la bai^be d'un jaune clair, le visage criblé par la petite vérole, la vue basse, le regard en dessous. Il paraît avoir trente ans * . »
Le même jour, 17 juillet. Curie écrivait à Gifford ou à Barnes, autre espion de Walsingham, entre les mains desquels passaient les lettres de Marie pour être rendues à leur adresse , après avoir été lues par Walsingham : « Veuillez remettre d'une manière sûre la lettre ci-incluse entre les mains d'Antony Babington, s'il est encore dans les environs; sinon, gardez-la jusqu'à son arrivée*. C'était la réponse annoncée par Nau, et qui avait inspiré à Phelipps , sans qu'il la connût , ces paroles sinistres : « A la prochaine, nous la toucherons droit au cœur. » Il attendit le 19, pour prévenir le secrétaire Walsingham qu'elle était tombée entre ses mains : « Qu'il plaise à Votre Honneur, nous avons maintenant la réponse de cette reine à Babington ; c'est hier soir que je l'ai reçue. S'il est encore à la campagne, l'original lui sera remis , et probablement il y fera réponse. J'attends une prompte décision de Votre Honneur pour son arrestation...; je pense, sauf avis contraire, que vous en avez assez de lui , à moins que vous ne vouliez découvrir quelque chose de plus sur les conjurés , ce qui peut être fait même aprè» son emprisonnement. Si Votre Honneur a l'intention de l'arrêter, il faut choisir des personnes qui fouilleront la maison. Il est probable que la lettre ne sera pas détruite de sitôt , malgré
ï Marie a Morgan, 17 juillet, dans Labanoff, t. VI, p. 423-425; Hosack, t. II, p. 357.
2 State Papers Office, J. Gauthier, t. II, p. 409.
les ordres de cette reine '. Je le désire, pour qu'il y ait des preuves contre elle *, s'il plaît à Dieu d'inspirer à Sa Majesté le courage nécessaire pour venger la cause de Dieu , sa propre sécurité et celle de l'Etat. J'espère, au nioins, qu'elle fera pendre Nau et Curie, qui qualifient sir Amyas Paulet du surnom qu'elle lui donne, de « geôlier de criminels » , ce qui, je vous assure, n'est pas pour lui une petite offense ; mais il se réconforte par ces découvertes... Je suis fâché d'apprendre, de Londres, que Ballard n'est pas encore arrêté, et que les recherches n'aient pas abouti, parce qu'il a été prévenu... » Il ajoutait , dans un post-scriptum : « Votre Honneur pourrait s'informer par Berden ou pai mon serviteur si Babington est à Londres ou non. Ceci une fois su, nous prendrions une résolution à mon retour.)) « Dieu, enfin, a béni mes efforts et récompensé mes fidèles services)) , s'écriait, de son côté, le puritain Paulet'. Walsingham n'était pas sans inquiétude sur l'issue de cette
* « Ne faïllez brûler la présente quant et quant », fiiisait-on dire par Marie à Babington. Labanoff, t. VI, p. 394.
2 Si la lettre originale contenait les passages qui servirent de base à la condamnation de Marie, est-il croyable que Phelipps s'en soit dessaisi pour l'envoyer à Babington? Il s'exposait ainsi à perdre la pièce capitale du procès.
En attendant que Phelipps pût mettre l'original sous les yeux de Walsingham, il lui en envoya une copie sur la couvertui-e de laquelle il avait dessiné des fourches patibulaires. Cette copie était-elle vraie et exempte de fraude? M. John Morris (The Letter-Books of sir Amias Poulet, etc., p. 226) croit que la copie déchiffrée, envoyée par Phelipps à Walsingham, ne contenait encore aucune des interpolations signalées par le prince Labanoff. Une telle lettre, indiquant la manière d'organiser une insurrection contre la reine d'Angleterre, eût été pour un simple sujet un crime de haute ti'ahison, mais Marie était souveraine indépendante, et Walsingham dut sentir qu'il fallait quelque chose de plus pour décider Elisabeth à sévir contre elle. Il fallait à tout prix qu'elle fût compromise dans le complot du meurtre, et c'est pourquoi des interpolations furent glissées dans la lettre de Marie à Babington, du 17 juillet. John Morris, p. 227.
3 Paulet a Walsingham, 20 juillet. State Papers Office, J. Gauthier, t. II, p. A09.