CHAPITRE SIXIÈME
mais ils furent bientôt rassurés par la façon toute courtoise dont il adressa la parole à la reine. Au moment du départ, qui eut lieu un mercredi , le 21 septembre, jour de saint Matthieu, Paulet fit enfermer dans leurs chambres ceux des serviteurs de Marie qui ne devaient pas l'accompagner à Fotheringay ; et, afin d'éviter une explosion de sanglots et d'empêcher ces pauvres gens de dire à leur maîtresse un dernier adieu, il mit des gardes à leurs fenêtres ' .
Condamnée par ses douleurs à ne pouvoir faire un pas , la reine se fit porter dans son coche par ses filles de chambre. D'après ses ordres, elles la placèrent à rebours , sur le siège de devant. Marie avait choisi cette position afia de voir en face les hommes de l'escorte qui la suivaient, et d'observer leur contenance et leurs mouvements. Souvent, pendant la route, elle tournait la tête avec inquiétude et interrogeait Sharpe, son cocher, pour qu'il lui rendît compte des faits et gestes des cavaliers qui marchaient en avant. A chaque instant, la malheureuse princesse craignait d'être égorgée, et, placée de la sorte, dit son médecin , « elle eût vu venir le coup » . Ce n'est pas qu'elle craignît la mort; mais ce qu'elle redoutait, c'était une mort secrète qui ne lui eût pas permis de confesser publiquement sa foi , et qui eût été considérée peut-être comme un suicide.
Comme Paulet était rhumatisant, et qu'il ne pouvait monter à cheval, Elisabeth avait principalement confié à sir Thomas Gorges et à Stallenge * le soin de cette translation. L'un et l'autre marchaient à cheval de chaque côté du coche de la reine. Ils avaient sous leurs ordres deux cents cavaliers que conduisaient des gentilshommes. De peur d'une embuscade ou d'un coup de main, un certain nombre de cavaliers avaient été
' Journal inédit de Bour(foing .
2 Standlin, dans le Journal de Bourgoing .
détachés en avant en éclaireurs. Cette troupe improvisée offrait • un spectacle des plus étranges : chaque homme d'armes portait sur sa poitrine les couleurs du blason de son seigneur ; les vieilles armes du moyen âge y figuraient parmi les armes à feu du seizième siècle. La barbarie et la Renaissance marchaient côte à côte. « Chaque homme de cheval , dit Bourgoing , portait la livrée de son maître , qui une lance , ou hallebarde ou javeline, aucuns des arcs, et bien peu des arquebuses ou bâtons de feu ' ; la plupart avec l'épée et la dague, moitié cheminans au devant par forme d'avant-garde , et l'autre derrière par forme d'arrière-garde. Au milieu, Sa Majesté et ses serviteurs près d'elle, que suivait M. Amyas en une coche, sa femme et sa famille en une autre , ses gens, gentilshommes , serviteurs et soldats à cheval faisant l'environ devant la première et dernière coche , tous avec arquebuses et mèche allumée , et la couple de pistolets à l'arçon de la selle; M. Gorges et M. Standelin*, chacun son pistolet à la ceinture, et M. Gorges un pétrinal ^ à l'arçon, côtoyant la coche de la reine. »
Chemin faisant , sir Thomas Gorges , après avoir adressé de loin en loin quelques paroles brèves à Marie, finit par lui annoncer qu'il aurait bientôt à lui communiquer un message de la part de sa maîtresse.
« Je prie Dieu , lui répondit la reine , qu'il soit meilleur et plus agréable que celui que vous m'avez apporté dernièrement.
— Je suis serviteur de la reine d'Angleterre, reprit sir Thomas, et j'ai dû m'acquitter de ma mission.
1 Les bâtons de feu, origine du fusil, figurent pour la première fois, croyons-nous, dans la Chronic^ue de Charles VIIT, par Jaucnv.
2 Bourgoing écrit constamment StamUin , mais nous préférons la manière dont Paulet écrit ce nom dans sa correspondance : Stallenge.
' Espèce d'arme à feu, qui tenait le milieu entre le pistolet et le mousquet, et qui fut surtout en usage \au seizième siècle. Le pétrinal est l'origine de l'espingole et du mousqueton.