CHAPITRE DIXIÈME
que Walsingham ne jugea pas à propos de s* en servir, et qu^à sa place il envoya à Babington une copie de la lettre en chiffires, avec les interpolations de Phelipps. L'écriture de Curie dut être imitée avec soin par ce faussaire émérite, et la lettre scellée d*un cachet refait habilement par Gregori. En agissant de la sorte, Walsingham et Phelipps calculaient que, si la lettre ainsi remaniée était saisie sur Babington, elle servirait de preuve capitale contre la reine ' ; que si Babington refusait de la reconnaître et de la contre-signer, Walsingham n'avait-il pas Phelipps sous la main pour imiter Técriture de Babington et celle de Nau et de Curie , et pour leur faire dire, dans de prétendues confessions , tout ce qu il jugerait à propos? D'ailleurs, quelle protestation avait-il à craindre de leur part, puisque la copie de cette lettre , ainsi falsifiée , devait être lue aux débats hors de leur présence?
H. Mignet, pour repousser le système des interpolations, ajoute ceci : « Il faut admettre aussi, dit-il, que Nau et Curie, pour se sauver, ont reconnu comme étant d'eux ces passages qui étaient de Phelipps ; se sont attribué l'œuvre de ce faussaire, qu'ils avouaient l'un avoir écrite, l'autre avoir chiCBrée; se sont donné une part dans le complot contre la vie [d'Elisabeth , quoiqu'ils y fussent étrangers , et y ont enveloppé leur infortunée maltresse , bien qu'ils la sussent innocente. »
M. Mignet suppose que les documents sur lesquels il s'appuie, que les confessions de Curie et de Nau sont authentiques ; or, nous avons prouvé précédemment que toutes ces pièces , excepté une seule, ne sont que des copies sans authenticité, dont la seule garantie est d'avoir été contre-signées par Phelipps. MM. Hosack et Jules Gauthier, qui, du moins, ont eu ces pièces sous les yeux, les ont réduites à leur juste valeur et déclarées indignes de servir de preuves à des historiens sérieux
' C'est ce que dit formellement Phelipps dans une de ses lettres.
et de bonne foi. La seule pièce authentique qui nous reste des dépositions des deux secrétaires , c'est le mémoire autographe de Nau, adressé, le 10 septembre 1586, à Elisabeth*. Or, il Y déclare précisément tout le contraire de ce que suppose M. Mignet, qui se montre vraiment par trop confiant dans les copies certifiées par Phelipps. Nau affirme, de la manière la plus absolue et sans restriction , que sa maîtresse « ne se mêla aucunement du troisième point » , c'est-à-dire du projet de meurtre d'Elisabeth*. Dans son Apologie, écrite en 1606, et dont l'authenticité n'est pas moins certaine , il dit formellement que , devant ceux qui l'interrogèrent , il ne cessa de soutenir l'innocence de sa maitresse sur la question du meurtre. Il suffit de parcourir, d'ailleurs, les confessions en copies des secrétaires de Marie pour se convaincre, quelque suspectes qu'elles soient , que leurs aveux , sur le point essentiel de l'adhésion de leur maitresse au projet de meurtre, n'existent pas. Rien de net et de concluant sur ce point dans leurs confessions*. Leurs
^ State Papers Office de Londres, Mss. Mary Queen of Scots, vol. XIX»
^ D'après la yersion de Nau, dans ce Mémoire, la reine connut le projet du meurtre. Mais qui nous dit que Nau ne parla pas ainsi par crainte de la torture? Bien que la pièce soit autographe, authentique, elle n'offre cependant pas une garantie suffisante de vérité en tant que témoignage. Telle est l'opinion de M. Jules Gauthier sur cette pièce, et qu'il a bien voulu me communiquer.
^ Collect, Cotton» Caligulay G. iz, fol. 468. Hume, dans une note de son Histoire et Angleterre, avoue que « le post'Scriptum de la lettre du 17 juillet fur fabriqué par Walsingham, qui se servit, dit*il, de cette ruse pour connaître les dispositions de Marie » • On voit en quoi consiste l'erreur historique de Hume. Le post'Seriptum aucjuel renoncèrent les faussaires avait eu pour but, dans leur pensée, de provoquer de la part de Babington une réponse sur le nom de ses complices. Plus loin. Hume, par la plus étrange des contradictions, essaye de disculper Walsingham de l'accusation d'avoir commis des faux pour perdre la reine d'Ecosse, en soutenant que le secrétaire d'Elisabeth était un trop honnête homme pour se servir de tels moyens frauduleux. Nous savons à quoi nous en tenir sur ce personnage.