CHAPITRE DEUXIEME
grands, les plus incontestables services , ce fut Walsingham. A la différence de Cecil, qui, en matière religieuse, était absolument sceptique, et qui, par les plus scandaleuses rapines, avait amassé une énorme fortune, Walsingham, puritain par conviction, était, sur les questions d'argent, d'une intégrité à toute épreuve. Mais ce piétiste qui n'eût pas détourné un denier des fonds qui lui étaient confiés pour diriger la haute police du royaume et qui mourut pauvre, ne se faisait pas plus de scrupule que Burghley de répandre le sang humain, quand le lui conseillait la raison d'État ou son fanatisme ^ On a dit de lui qu'il « ne se piquait de loyauté qu^envers Dieu et sa royale maîtresse, et qu'il gardait au milieu des plus insidieuses pratiques une conscience tranquille' » . Il avait poussé l'art de Tespionnage et des machinations de police à un degré de perfection inouï jusque-là. Nul n'était plus habile que lui à tendre des pièges et à les éviter, à déjouer ou à provoquer des conspirations. La lettre qu'il écrivit à Paulet pour l'engager, au nom de la religion réformée, du salut de l'État et de la reine, à massacrer secrètement Marie Stuart, est un tissu monstrueux d'hypocrisie et de noire scélératesse. Voici un curieux portrait, peu connu % qu'a tracé de lui la plume d'un contemporain, et qui donne la mesure de l'opinion qu'avaient
1 Voici le portrait qu*a laissé de lui Camden : « Vir eximie prudens et industrius, ampliasimis functus Legationibus , purioris Religionis assertor acerrimus, rerum occultaram indagator solertissimus, qui animos hominum sibi conciliare et ad usus suos adjungere apprime calluit. Adeo ut sagacitate et ofHciis Reginae expectationem superaret, et Pontificii eum tanquam subdolam in negotiis complicandis^ bominibusque in pericula prolectandis artîficem sugillarent, dum latentes in Religionem, patriam et Principem machinationes solers indagarct; tantis quidem impensis, ut rem privatam extenuaret, et sere publico oppressus tenebris sine funebri celebritate ad S. Pauli Londini inbumaretur. » (Gamdesi Annales, etc., 1625, p. 570.)
* Elisabeth et Henri IV, par Prévost-Pahadol.
^ Â TExposition universelle de Londres figurait un portrait de WaUingbam que Ton reconnaissait à sa figure fine, longue, toute mépbistopbélique.
3ï MARIE STUART.
de son génie niachiavëlique les Anglais de son temps : « Merveilleuse était sa sagacité à examiner les personnes suspectes, soit pour leur faire avouer la vérité, soit, en la déguisant luimême, pour les confondre et les désarmer; ses mains habiles pouvaient pénétrer dans les derniers recoins d'un conclave et ses subtiles oreilles entendre à Londres ce qui se murmurait à Rome. Innombrables étaient les yeux de cet Argus et les espions qu'il avait semés dans le monde. Les jésuites, qu'il avait battus avec leurs propres armes, se plaignaient de ce qu'il eût renchéri encore sur leurs équivoques, en usant de restrictions mentales plus profondes et poussées plus loin que les leurs. Cet homme pensait que l'intelligence est la seule marchandise que l'on ne saurait payer trop cher ' • »
Formés à son école, les agents de sa police occulte, dont quelque&-uns appartenaient à la haute aristocratie anglaise, s'insinuaient dans les principales cours de l'Europe et y surprenaient la plupart des desseins les plus secrets. En vain Sixte-Quint et ses cardinaux, Philippe II et ses diplomates cherchaient à se rendre impénétrables. De quelques précautions que fussent entourés leurs projets, leurs intrigues, leurs complots, Tœil exercé de Walsingham ne tardait pas à en découvrir la trame. C'était vainement aussi que, dans l'espoir dé ramener l'Angleterre à l'ancien culte, les prêtres catholiques anglais réfugiés, et à leur tête le docteur Allen, homme d'une haute intelligence et d'une inflexible volonté, avaient organisé contre la Réforme anglicane les séminaires de Douai, de Reims' et de Rome, où se formaient sans cesse de nouveaux essaims de missionnaires; toujours Walsingham sut rendre leurs efforts inutiles. Dressés dès leur jeunesse au plus
' Anonyme, cité par Miss Aikih dans ses Memoirs of the court of the Queen Elisabeth, vol. H, p. 226.
2 Ces séminaires n'avaient point été fondés par des jésuites, comme l*ont répété à tort un grand nombre d'historiens, mais par le clergé séculier anglais. (John Morris, p. 143.)