‹ Marie StuartChapitre 101 sur 107 · CHAPITRE VINGTIÈME. 20"J · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIÈME. 20"J

terre, car ses femmes s'en aperçeurent ; puis elle s'en revint en sa chambre et leur dict: « Je croy qu'il vault beaucoup mieux mes amies, que je mange quelque chose, et que je me couche après, afin que demain je ne face chose indigne de moy et que le cœur ne me faille. Quelle générosité et quel courage ! Ce qu'elle fist ; et prenant une rostie au vin seulement, s'en alla coucher, et dormit fort peu, et employa la plus grand' partie de la nuict en prières et oroisons.

Elle se leva deux heures devant le jour, et s'habilla le plus proprement qu'elle put, et mieux que de coustume, et print une robbe de vellours noir, qui estoit tout ce qu'elle s'estoit réservé de ses accoustrements, disant à ses femmes : « Mes amies, je vous eusse laissé plustost ceste accoustrcment que celuy d'hier, sinon qu'il faut que j'aille à la mort un peu honorablement, et que j'aye quelque chose plus que le commun. Voylà un mouchouer que j'ay réservé aussi,qui sera pour me bander les yeux quand je viendroy là, que je vous donne,ma mie (parlant à une de ses femmes), car je veux recevoir ce dernier office de vous.

Après elle se retira en son oratoire, leur aiant dict de rechef à Dieu, en les baisant; et leur dict tout plain de particularitez pour dire au roy, à la reyne et à ses parents, non chose qui tendict à la vengeance, mais au contraire plutôst;et fist-là ses pasques par le moyen d'une hostie consacrée, que le bon pape Pie Ve luy avoit envoyée pour s'en servir à sa nécessité, et qu'elle avoit toujours fort curieusement et sainctement gardée et conservée.

Après avoir dict toutes ses oraisons qui furent bien longues, car il estoit desjà grand matin, elle s'en vint dans sa chambre elle s'assist auprès du feu, parlant tousjours à ses femmes et les consolant, au lieu que les autres la debvoient consoler ; leur disant que ce n'estoit rien que des félicitez de ce monde, et qu'elle en debvoit bien servir d'exemple aux plus grandes de la terre jusques aux plus petitcs/ ; qu'elle qui avoit esté reine des royaumes de France et d'Ecosse, de l'un par nature de l'autre par fortune, après avoir triumphé pesle-mesle dans les honneurs et grandeurs, là voilà réduicte entre les mains d'un bourreau, innocente toutesfois ; ce qui laconsoloit pourtant ; mesmement le plus beau de leur prétexte estoit pris pour la faire mourir sur sa religion catholique, bonne, saincte qu'elle n'abandonneroit jamais, jusques au dernier souspir, puis qu'elle y avoit esté baptisée, et qu'elle ne vouloit autre

gloire après sa mort, sinon qu'elles publiassent sa fermeté par toute la France, quand elles y seroient retournées comme elle les en prioit...

Ainsy qu'elle achevoit ces parolles, l'on vint heurter fort rudement à la porte. Ses femmes se doubtant que c'estoit l'heure qu'on la venoit quérir, voulurent faire résistance d'ouvrir ; mais elle leur dict : « Mes amies, cela ne sert de rien, ouvrez. »

Et entra premièrement un compagnon (*) avec un baston blanc en la main, lequel autrement sans s'adresser à personne dict en se pourmenant, par deux fois : «Me voicy venu, me voycivenu.»La reyne se doubtant qu'il l'advertissoit de l'heure de l'exécution, prist en la main une petite croix d'hyvoire.

Puis après vindrent les commissaires susdits (2) et estans entrez, la reyne leur dict : «Eh bien ! messieurs, vous m'estes venus quérir. Je suis preste et très résolue de mourir, et trouve que la reyne, ma bonne sœur faict beaucoup pour moy, et tous vous autres particulièrement qui avez faict ceste recherche. Allons donc. » Eux, voyant ceste constance, accompagnée d'une si grande douceur et extrême beauté, s'en estonnèrent tort ; car, jamais on ne la vist plus belle, aiant une couleur aux joues qui l'embellissoit....

Ces commissaires furent grandement esmeuz à quelque compassion. Toutesfois, ainsy qu'elle sortoit, ils ne voulurent pas permettre à ses femmes de la suivre, craignans que, par leurs lamentations, souspirs et haults cris, l'acte de l'exécution en fut aucunement troublé ; mais elle leur dict : « Et quoy ! messieurs, me voulez-vous user tant de rigueurs que de ne permettre seulement, ou consentir que mes femmes m'accompagnent au suplice ? Au moins que j'obtienne cette faveur de vous autres. » Ce qu'ils luy accordèrent,en leur promettant qu'elle leur imposeroit silence quand ils les feroient venir lorsqu'il faudrait.

Le lieu de l'exécution estoit dans la salle au milieu de laquelle on avoit dressé un eschaffaut large de douze pieds en quarré, et hault de deux, tapissé de meschante revesche noire (3).

Elle entra donc dans ceste salle avec pareille majesté et

i. C'était le Shérif que d'autres relations représentent comme fort ému.

2. Les comtes de Shrewsbury et de Kent, qui, d'après d'autres, ne seraient pas entrés dans la chambre.

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