CHAPITRE ONZIÈME
cents hommes d'armes occupèrent les avenues du palais. Tout se fit dans le plus grand silence. Les uns pénétrèrent dans la cour de Holyrood, pendant que les autres se tenaient prêts à repousser toute attaque, ou à prêter main forte à ceux qui étaient chargés de l'action. Les portes du palais furent fermées sans que l'éveil eût été donné aux serviteurs.
Darnley occupait dans la tour du château un appartement au rez-de-chaussée au-dessous de celui de la reine. Ruthven arriva chez lui avec les plus déterminés de ses amis. Darnley l'attendait. Ruthven semblait plus que tout autre propre à cette lugubre exécution. Malade depuis plusieurs jours et tremblant encore de la fièvre, il n'avait pas voulu laisser à un autre le mérite ou la responsabilité du crime. Plusieurs des conjurés avaient soupe avec le roi.
Il s'engagea dans le passage secret qui conduisait à l'appartement de la reine, ouvrant ainsi la voie aux meurtriers. Elle achevait de souper dans une petite pièce de douze pieds sur dix, où l'on ne pouvait entrer que par sa chambre à coucher. Autour de la table étaient rangés sa sœur naturelle lady d'Argyle, l'abbé commendataire de Holyrood, Robert Stuart, fils naturel de Jacques V, Beaton, le laird de Creich, son intendant, Arthur Erskine, son grand chambellan et David Riccio dont les fonctions expliquent la présence.
Le roi traversa la chambre et entra dans le cabinet. «Quoi ! mylord, lui dit la reine, vous avez déjà soupe ? » Il se pencha sur le dossier de son fauteuil : elle se retourna, et ils s'embrassèrent.
Le chef des meurtriers, Ruthven parut alors en habit de guerre, l'épée à la main. Georges Douglas, Ker de Fawdonside, Bellenden, un prêtre apostat, Henri Yair et d'autres conjurés, également armés, vinrent après lui. Le visage de Ruthven exprimait la douleur, la haine, la résolution et annonçait un grand événement. « Je vous croyais malade, lui dit la reine, contenant avec peine son émotion, et vous êtes ici ! » Puis effrayée par son regard : « Qui vous a permis ? » — i Je suis venu pour votre service », dit Ruthven, qui brisé par la maladie, la fatigue et peut-être par le remords anticipé du crime qu'il allait commettre, se laissa tomber sur un siège, et demeura un moment muet. « Quel service puis-je attendre de vous? » dit la reine. Ruthven désignant Riccio d'un geste brusque s'écria d'une voix terrible : « Vous débarrasser de ce vilain qui est au bout de la table, et qui ne mérite ni cette
IOÔ MARIE STUART.
place ni cet honneur. Nous ne voulons plus être gouvernés par un valet. »
Riccio, qui jusqu'alors avait pu espérer que la conspiration n'était pas dirigée contre lui, courut se réfugier derrière la reine: « Madame, sauvez-moi ! » s'écria-t-il avec angoisse. Ruthven fit un pas vers lui. La reine se jeta entre les deux. « Quel crime a-t-il donc commis ? Si on a quelque chose à lui reprocher, je le traduirai devant le parlement, et il sera fait justice. » Et elle ordonna d'une voix brève à ceux qui avaient envahi son cabinet de se retirer.
Ils restèrent immobiles.
« La justice, s'écria tout à coup un des conjurés, la voilà ! » Et il tira une corde de dessous son manteau. Riccio recula. Les convives de la reine intervinrent et essayèrent de repousser vers la porte les assaillants. Riccio s'était réfugié dans un coin de la pièce, regardant avec terreur ceux qui en voulaient à sa vie. Ruthven ordonnant à Darnley, qui assistait à cette scène sans dire un mot, ni faire un mouvement, de contenir la reine, s'avança vers Riccio. Dans ce mouvement qui provoqua celui de tous ses complices, la table fut renversée sur la reine, et cette scène de confusion et de meurtre ne fut plus éclairée que par un flambeau que la comtesse d'Argyle avait saisi. Darnley obéissant à l'ordre de Ruthven, fit asseoir la reine et la retint de force sur son fauteuil. Ker de Fawdonside î/avançant vers elle appuya un pistolet sur sa poitrine. « Tirez, lui dit Marie, si vous ne respectez pas l'enfant que je porte dans mon sein. » Ker, d'après les uns, abaissa son arme, d'après d'autres, il ne recula pas devant le crime, et la reine ne fut sauvée que parce que le pistolet ne fit pas feu. Son calme ne désarma pas ces hommes de sang.
Riccio invoquait la protection de Marie et s'accrochait à sa robe, suppliant ses assassins, demandant au roi de le sauver. « Qu'il sorte, dit enfin Darnley, il ne lui sera fait aucun mal. » Et au mouvement que fit Riccio pour obéir à cet ordre qui lui paraissait le salut, Georges Douglas qui ne voulait pas le laisser échapper, le frappa de son épée par-dessus l'épaule de la reine. D'autres l'entraînèrent aussitôt dans la chambre voisine, où il s'attachait aux meubles avec l'énergie du désespoir, et poussait des cris déchirants. Que pouvait-il seul contre tant d'hommes armés et animés d'une fureur longtemps contenue ? Traîné dans la salle de réception, maltraité,