‹ Marie StuartChapitre 58 sur 107 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

frappé et sanglant, il était entre les mains de ses ennemis une proie qu'ils se disputaient.

Marie était retenue par des menaces, et Darnley ne l'avait pas quittée. Un des conjurés va vers lui, saisit son épée, revient vers Riccio, le frappe au cœur, et, laissant l'arme dans la blessure; « voilà, dit-il, le coup royal ! » On s'acharna sur lui et il fut percé de cinquante-six coups de dague ou de poignard. Le corps fut traîné jusqu'au haut du grand escalier, et puis précipité d'une fenêtre dans la cour. On le dépouilla de ses vêtements et de ses bijoux : le vol suivit le meurtre.

Darnley était resté avec la reine dans le cabinet, l'empêchant de se lever, sans nul souci de son état, de sa douleur et de son indignation. Ruthven, couvert de sang, osa reparaître en sa présence, se verser un verre de vin et se vanter de ce qu'il venait de faire.

Il accusa la reine d'avoir gouverné tyranniquement, d'avoir dédaigné les conseils de sa noblesse, pour suivre ceux de Riccio, un étranger, un homme de basse extraction, et d'avoir avec lui médité la ruine de la religion et entretenu, dans ce but, des correspondances coupables avec l'étranger.

Rien ne justifiait ces accusations, mais elles expliquaient l'acte abominable qui venait de s'accomplir et le péril qu'avait couru la reine. Il y avait un double prétexte politique et religieux, et les meurtriers pouvaient se croire ainsi les instruments d'une vengeance nationale. Mais si leur chef ne reproche pas à la reine sa conduite personnelle, s'il n'ose accuser Riccio d'autre chose que d'une influence ou d'une action préjudiciable à la religion et aux droits de la noblesse, pourquoi aurait-on le droit d'être plus sévère pour Marie qu'il ne le fut lui-même ?

Ce que les meurtriers n'avaient pas osé, les réformés d'Ecosse et les politiques de l'Angleterre le dirent avec audace après l'événement. La part prise par Darnley à cet assassinat leur parut une preuve suffisante. Ils attribuèrent à la jalousie ce qui ne fut qu'un effet de l'ambition, et, plus cruels que Ker, qui n'avait voulu que la tuer, dans un moment d'entraînement, ils tentèrent de sang-froid, en inventant des conversations, en imaginant des circonstances, de la déshonorer.

La reine était au pouvoir de ses ennemis. Elle resta quelque temps comme anéantie sous le coup d'émotions si diverses et si terribles. Puis elle laissa échapper des menaces. Riccio

égorgé presque sous ses yeux, sa demeure violée, la majesté royale outragée, le danger qu'elle avait couru, demandaient vengeance. Elle aurait pu joindre à ces motifs la poursuite dirigée contre ceux qui lui étaient fidèles et qui n'échappèrent à la mort que par la fuite. Botlnvell, Huntley et Athol avaient essayé de pénétrer jusqu'à elle pour la délivrer. Ils se sentirent isolés et impuissants. Pour ne pas tomber entre les mains de leurs ennemis, ils se sauvèrent en descendant par une fenêtre. Plusieurs des fidèles serviteurs de la reine étaient aussi désignés par les meurtriers pour partager le sort de Riccio. Ils purent s'échapper.

Cependant on apprit dans la ville quelque chose de ce qui venait de se passer au palais. A l'appel de la cloche d'alarme, le peuple se leva et demanda à voir la reine. On lui fit répondre, au nom du roi, qu'elle allait bien, mais ne pouvait se présenter. Puis on lui expliqua que le secrétaire italien avait été mis à mort parce qu'il voulait faire entrer en Ecosse des troupes étrangères, pour rétablir le papisme. On était sûr en mettant en jeu le sentiment patriotique et le fanatisme, d'endormir sa vigilance et de tromper son dévouement à celle dont il connaissait la bonté et dont il aimait la vertu.

La reine était cependant prisonnière, et ne pouvait communiquer avec le dehors. On ne lui avait pas même laissé ses femmes. Il fallait, après avoir commis le crime, essayer d'en recueillir le fruit.

Dès le lendemain, Darnley voulant exercer le pouvoir, avait dissous le parlementât ordonné aux membres de quitter Edimbourg dans trois heures. Cet acte de souveraineté indique parfaitement le mobile auquel il avait obéi. Il n'eût pas mieux demandé alors que de se réconcilier avec la reine, et il aurait volontiers condamné le crime dont il venait d'être le complice et dont il tenait à repousser toute solidarité depuis qu'il pouvait en recueillir le bénéfice.

Murray rentra aussitôt à Edimbourg avec ceux qui partageaient son exil. La reine l'accueillit avec joie. Elle oubliait si facilement les injures qu'elle avait reçues et croyait si volontiers aux protestations de fidélité et de dévouement ! Après avoir prodigué ces témoignages qui ne lui coûtaient guère, Murray alla s'entendre avec les conjurés sur ce qu'il y avait a faire. Il ne recueillait les paroles de sa sœur que pour la mieux tromper.

On décida d'enfermer la reine au château de Stirling jus-

Page 1