‹ Marie StuartChapitre 59 sur 107 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

qu'à ce qu'elle eût approuvé ce qui venait de se faire, reconnu les droits de la Réforme, donné au roi la couronne matrimoniale, et sanctionné la propriété des biens que les nobles avaient enlevés à l'Église.

Darnley obtenait des conjurés ce qu'il avait désiré. Il n'était pourtant pas satisfait, car ils ne l'avaient point admis a leurs délibérations, et c'était à leur faveur, plutôt qu'à sa volonté ou à celle de la reine qu'il devait cette autorité pour laquelle

il n'avait pas reculé devant un crime. Il savait d'ailleurs combien était mobile leur fidélité, et il se défiait d'eux. Marie reprit rapidement son empire sur son esprit : « Ce qu'ils ont voulu, lui dit-elle en lui parlant des meurtriers de Riccio, qui avaient failli être les siens, ce qu'ils veulent encore, c'est ma ruine d'abord, puis la vôtre, quand il n'y aura plus que vous entre la couronne et leur ambition. » Darnley comprit dès lors tout ce qu'il avait à redouter de ses complices, et il ne chercha pas avec moins d'ardeur que la reine, le moyen d'échapper à une situation qui mettait leur vie en danger.

Darnley demanda pour la reine un peu plus de liberté, afin qu'elle n'infirmât pas d'avance, par sa captivité, les actes qu'on attendait d'elle. En même temps, son médecin déclara qu'il ne répondait pas de sa vie, si on ne lui permettait pas un traitement plus conforme à sa situation.

Les conjurés préoccupés avant tout de leurs intérêts, remirent leur demande à la reine, avec la confiance qu'elle accorderait tout, et Darnley leur conseilla de lui donner une entière liberté, au moins pendant cette nuit.

Elle profita de cette confiance imprudente. Ses amis du dehors, ceux qui avaient échappé à la mort dans la nuit du 9 mars, avaient été avertis. Elle pouvait compter sur leur fidélité et sur leur désir de se venger. Peu de personnes furent mises dans la confidence, et le projet d'évasion put s'exécuter sans difficulté.

Au milieu de la nuit, la reine descendit avec Darnley et une de ses femmes à une poterne qui donnait sur le cimetière de l'abbaye. Des chevaux les y attendaient. Elle monta en croupe derrière son écuyer, s'éloigna rapidement avec sa petite escorte.et au point du jour elle était à Dumbar « sans royaume » comme elle écrivait au cardinal de Lorraine, son oncle, mais libre, Darnley l'avait accompagnée.

La liberté, c'était le pouvoir. Quelques heures après, à la mouvelle de la fuite, une petite armée se rassembla autour d'elle. Au bout de cinq jours, à la tête de huit ou dix mille hommes, elle marcha sur Edimbourg. Le 18 mars, elle y rentrait au milieu des démonstrations de la joie populaire. Les meurtriers de Riccio s'étaient dispersés, et l'Angleterre, qui les avait encouragés, offrit à la plupart d'entre eux un asile d'où elle pouvait, au moment opportun, les faire sortir.

L semblait difficile que Darnley pût se justifier de sa participation au meurtre de Riccio. Il déclara cependant devant le conseil privé, sur son honneur de prince, que jamais il n'avait connu, conseillé ou commandé quelque chose contre la reine. Il s'accusa seulement d'un acte de clémence accompli sans le consentement royal. Il avait dissous le parlement et rappelé les exilés. Marie avait vu Murray avec trop de joie, et elle avait trop l'espoir d'être soutenue par lui,pour en savoir mauvais gré à Darnley.

Darnley avait nommé plusieurs complices et s'était tu sur les autres. Marie, malgré ses premières résolutions laissa bientôt parler son cœur qui lui commandait l'indulgence. Sa facile bonté ne pouvait comprendre qu'on abusât du pardon. Les uns s'étaient soumis. Les autres profitèrent d'interventions bienveillantes. Il n'y eut que deux exécutions ; deux autres condamnés à mort furent graciés au moment où ils marchaient au supplice, et si quelques-uns furent punis de l'exil par une sentence, ou parce qu'ils se rendirent justice en s'éloignanteux-mêmes.au bout d'un an presque tous étaient rentrés en Ecosse, et pouvaient préparer de nouveaux complots.

Après avoir été complice, Darnley s'était fait accusateur. Il porta dans ce nouveau rôle la passion qu'il avait montrée dans l'autre. Pour regagner les bonnes grâces de la reine, se venger et garantir sa sécurité, il perdit toute prudence.

On mit sous les yeux de la reine les bonds qu'il avait signés. Marie ne put garder aucune illusion. Elle savait combien était faible ce caractère, et combien il eût été imprudent de compter sur une conduite honorable et sûre. Elle ne pouvait estimer celui qu'elle avait aimé, et le sentiment qui lui resta de l'attentat et des découvertes qui le suivirent, fut celui d'une profonde tristesse.

Elle connaissait l'instable fidélité et les passions violentes

de la noblesse écossaise ; son mari lui manquant, ou plutôt s'unissant à ses ennemis, sur qui pouvait-elle désormais compter?

Et cependant, elle était pleine d'attentions pour lui, espérant peut-être encore le ramener, l'arracher à des habitudes indignes de lui, et le soustraire aux conseils d'une vanité que rien ne corrigeait. On prétend que son découragement alla si loin, qu'elle voulut abandonner l'Ecosse pour quelque temps, et se retirer en France, espérant que l'absence ferait pour Darnley ce que les sollicitations n'avaient pu obtenir, et que la perspective de l'anarchie changerait les dispositions de la noblesse. Ce n'est pas vraisemblable. Son éloignement n'aurait pas guéri Darnley, il eût été fatal aux catholiques que rien n'aurait protégés contre le fanatisme des réformés, et à l'ordre, qu'elle pouvait encore protéger, grâce à l'amour du peuple et à des dévouements personnels.

Il n'est pas plus vraisemblable qu'elle ait songé au divorce, quoiqu'il lui fût présenté comme un moyen de guérir ses maux etceux del'État. Sa conscience ne pouvait en admettre la légitimité, et l'intérêt de l'enfant dont elle attendait la naissance prochaine ne le lui permettait pas.

Le conseil privé avait voulu qu'elle s'enfermât au château d'Edimbourg, où elle appela les lords et reçut leur serment.

Ceux entre qui l'ambition, la cupidité ou le fanatisme avaient entretenu les haines les plus vives, se réconcilièrent sous les regards de leur reine. Par une faiblesse inconcevable, elle autorisa Murray à résider dans le château avec ceux qui s'étaient associés à ses projets, et malgré les soupçons fort légitimes qu'on lui inspirait, elle s'obstina dans sa confiance.

Le 19 juin, le canon du château d'Edimbourg annonça qu'un prince était né. Darnley l'embrassa, et suivant l'usage, le proclama son héritier en présence de la noblesse. La joie fut universelle et expansive. Les réformés s'y associèrent, et le royaume put espérer que cet enfant serait un gage de paix et une garantie de prospérité. Il augmentait pour l'Angleterre l'inquiétude provoquée par la question de succession, et donnait à Elisabeth un motif nouveau d'intervenir avec plus de passion dans les affaires d'une reine à qui elle enviait la joie de se voir revivre dans t un héritier. Castelnau dit, en effet, dans ses mémoires, qu'Elisabeth n'avait rien tant en horreur que ce nom.

Feu de jours auparavant.inquiète sur sa santé, Marie avait

Page 1