CHAPITRE DOUZIÈME
et ses actes à des soupçons outrageants. Sa mort allait lui susciter des dangers nouveaux et plus redoutables.
L'enquête faite par le conseil privé ne pouvait aboutir. Le conseil ne renfermait que des complices de l'acte dont il était chargé de poursuivre la punition. Aussi, dès qu'un de ses membres voyait se produire un indice propre à mettre sur la voie de la vérité, il l'étouffait soigneusement, et le zèle qu'il montrait n'avait pour but que de dissimuler sa volonté de ne pas atteindre les coupables.
Il en fut ainsi des communications adressées aux autres cours, et plus le conseil privé parlait de recherches, d'interrogatoires et d'enquêtes, plus il montrait qu'il n'avait aucun désir de donner satisfaction aux ordres de la reine, plus il s'avouait solidaire des meurtriers.
Marie ne se faisait pas illusion sur la portée de ce crime. Ce que les conjurés avaient voulu éloigner, c'était un obstacle, mais le roi n'était pas celui qui les gênait le plus. Ils l'avaient écarté de leur route, afin de pouvoir aller plus sûrement à l'autre, qui était la reine. Sans doute, ils n'avaient pas tous les mêmes vues, et leur ambition n'aspirait pas au même but, mais s'ils devaient se diviser pour le parti à tirer de la victoire, ils étaient d'accord pour les crimes qui devaient l'assurer, car chacun avait quelque chose à y gagner.
Marie le comprenait, et elle le disait à son ambassadeur à Paris, l'archevêque de Glasgow ('). « Dieu, nous a sauvée et réservée, nous en avons la confiance, afin que nous puissions tirer un châtiment éclatant de cet horrible crime, car plutôt que de le laisser impuni, nous aimerions mieux perdre la vie et tout... Nous sommes assurée, quels que soient les auteurs de ce forfait, que l'entreprise était dirigée contre nous, aussi bien que contre le roi... »
L'avenir ne donna que trop raison à cette conviction et à ces tristes pressentiments.
Le mariage avec Bothwell
OTHWELL était un des plus puissants barons du sud. Il avait hérité à la mort de son père, en 1556, de vastes domaines et (de grandes charges. Il était grand amiral d'Ecosse, t haut shériff deBerwick, de Haddington et d'Edim-
bourg:.
Son grand-père était tombé à côté de Jacques IV, dans la bataille de Flodden.Son père, banni deux foissous Jacques V, pour s'être mêlé aux intrigues et aux révoltes qui troublèrent ce règne, avait sauvé en ] 543, Marie Stuart au berceau, d'une embuscade que le comte d'Arran lui avait tendue, à l'instigation de Henri VIII. Quelques années après, il avait contribué à renverser le comte d'Arran, et à faire remettre la régence entre les mains de Marie de Lorraine.
Bothwell avait donc des traditions de fidélité et de révolte, auxquelles il resta également attaché. Mais quel que fût le parti que son dévouement ou son ambition lui faisait embrasser, il y porta la violence de son caractère, la promptitude de ses résolutions et son absence de tout scrupule.
Il fut fait, par la régente, lieutenant des Marches et gardien du château de l'Hermitage, qui devait à sa situation une importance particulière. Il était dévoué à la reine et ne prit aucune part aux conspirations organisées par les lords de la Congrégation. Il avait embrassé la Réforme, mais il ne se laissa pas engager dans les intrigues qu'elle nouait pour affermir son triomphe, ni dans les révoltes qu'elle conseillait pour anéantir la foi catholique et réduire la royauté à l'impuissance.
Lorsque Marie revint de France, Bothwell était sur le vaisseau qui la portait, ce qui ne l'empêcha pas d'être accusé, peu de temps après, non sans raison, d'avoir voulu l'enlever. Il fut condamné à l'exil, mais grâce à l'imprudente bonté de la reine, la clémence suivait de près la justice, et, à son retour, ses biens héréditaires lui furent rendus. Il aida loyalement la reine contre la noblesse révoltée, essaya de la dégager des
mains des assassins la nuit de la mort de Riccio et reçut, pour la seconde fois, le commandement des Marches.
Ce qui le distinguait essentiellement de la plus grande partie de la noblesse, c'est sa haine pour l'Angleterre. Pendant que les autres, par passion religieuse, ou par ambition politique, se faisaient les agents de cette puissance ennemie du repos de l'Ecosse, il repoussait son or, combattait ses intrigues et s'efforçait d'annihiler son influence.
On a dit de lui trop de bien et trop de mal. Il était plus loyal que la plupart de ses compattïotes, et se révoltait en présence de leur duplicité, mais la haute opinion qu'il avait de lui-même, le rendait exigeant à l'égard de tous, et la confiance en son courage, lui présentait comme permis tout ce qui convenait à ses ardentes convoitises. Il ne connaissait pas plus le respect pour l'autorité que la plupart de ses contemporains, mais il se distinguait d'eux par un dévouement à la royauté qu'ils ne lui pardonnèrent pas, car il condamnait leurs intrigues et leurs trahisons.
« C etoit, dit Brantôme, le plus laid homme et d'aussi mauvaise grâce qui se peut voir. » Mais cet homme avait du courage, un esprit entreprenant, et il ne croyait rien au-dessus de son ambition et de son mérite.
La mort de Darnley avait produit en Ecosse et au dehors une impression profonde. Personne n'ignorait ses torts envers la reine, et l'opinion égarée put émettre d'injurieux soupçons. Il était cependant difficile de supposer qu'une souveraine qui, jusqu'à ce moment, avait donné de si grandes preuves de sa vertu et de sa piété, se fût souillée d'un crime aussi abominable. Elisabeth elle-même n'y crut pas, et la comtesse de Lennox repoussa ce soupçon. Mais ceux qui étaient intéressés à compromettre la reine avaient à leur disposition des moyens qui ne pouvaient manquer de réussir, et d'égarer l'opinion sur son compte.
Comme les enquêtes du conseil privé ne produisaient rien, Marie proposa une récompense de deux mille livres et une rente à celui qui ferait connaître les conseillers, les exécuteurs et les complices du crime. Une dénonciation anonyme apposée sur les murs, accusa Bothwell, James Balfour, David Chambers et John Spens. Le gouvernement demanda de plus amples renseignements et des preuves. Un >econd placard affirma que la reine connaissait le projet, et dénonça plusieurs de ses serviteurs.
La reine, forte de son innocence, se montra peu émue de l'accusation dirigée contré elle, mais la vérité ne se dégageait pas comme elle l'aurait voulu et comme c'était nécessaire pour une répression. Les émotions qu'elle avait ressenties, les inquiétudes par lesquelles elle était passée, l'incertitude du présent, les craintes pour l'avenir ébranlèrent sa santé, qui avait déjà subi plusieurs graves atteintes. Les médecins lui conseillèrent de quitter le château d'Edimbourg, et elle se retira à Seaton, à peu de distance de la ville. Bothwell et Huntley restèrent au château, chargés de la garde de son fils.
Cependant la calomnie continuait son œuvre contre la reine. On racontait ce qu'elle avait fait à Seaton, et on l'interprétait avec malignité. On lui attribuait des démarches ou des actes qu'elle n'avait point faits, et on y trouvait des motifs d'accusation. Bothwell était en même temps désigné comme l'auteur unique de l'assassinat, et la persistance avec laquelle son nom revenait sur toutes les lèvres et dans tous les placards, annonçait une fermeté de conviction, ou une persévérance de haine qui commença à lui donner quelques inquiétudes.
Il montra le bond signé par ses complices,afin de les compromettre avec lui, et de faire hésiter les plus résolus de ses adversaires; puis il parcourut les rues d'Edimbourg avec une escorte armée et menaça de laver dans le sang de ses accusateurs les calomnies et les injures dirigées contre lui.
Marie appela auprès d'elle, pour lui demander des conseils, Murray qui s'occupait de ses intérêts plus que de ceux de sa sœur. 11 resta éloigné sous prétexte de la maladie desa femme. 11 organisait une nouvelle association qu'il espérait dirigera son gré. Il y avait appelé Argyle, Athol, Caithness, Glencairn, Ogilvy, Glammis, et Lindsay. Plusieurs d'entre eux étaient complicesde la mort du roi, et ils prétendaient rechercher et punir les auteurs du crime ! Lennox se joignit à eux.
Tout le monde était d'accord pour demander justice, même ceux qui avaient le plus d'intérêt à ce que la vérité ne fût pas connue ; mais la reine était impuissante. Les coupables occupaient les charges les plus importantes, et elle ne pouvait rien sans eux et contre eux. Bothwell était sans doute désigné par la voix publique comme l'auteur principal du crime, mais elle avait de nombreuses preuves desa fidélité, elle voyait en lui un défenseur, et ne pouvait-elle pas croire à une conspiration
CHAriTRE TREIZIÈME.
organisée pour la priver de cet appui ? Elle ne pouvait donc ni rien faire par elle-même, ni compter sur ceux qui l'entouraient, ni obéir à des indications qui lui paraissaient venir d'intentions peu bienveillantes pour elle.
Murray qui avait refusé à sa sœur de se rendre à Edimbourg lorsqu'elle l'en suppliait, y accourut lorsqu'il apprit qu'Elisabeth avait envoyé vers la reine, Killigrew qui devait lui faire part des accusations dont elle étaitl'objet. Il savait que Bothwell, Argyle et Lethington avaient signé le bond. Il se présentait comme un vengeur de la mort du roi, et il voyait fréquemment ceux dont il connaissait l'engagement criminel. En même temps, les accusations se multipliaient contre la reine, et les ministres réformés qui se distinguaient par leur violence et leur ténacité, agitaient le peuple par leurs fougueuses invectives.
Marie effrayée éloigna son fils d'Edimbourg, et s'enferma dans le château de Stirling, dont elle donna le commandement au comtede Mar. En même temps, elle écrivit au comte de Lennox lui demandant son concours pour la recherche et la punition des meurtriers de Darnley. Lennox hésita, renvoya sans réponse la lettre de la reine, la remercia de sa résolution, et finit par porter une accusation formelle contre Bothwell. La reine communiqua à son conseil la lettre de Lennox et il fut décidé que Bothwell serait appelé devant les assises le 12 avril. Lennox fut averti d'avoir à se rendre ce jour-là au Tolbooth, avec ses témoins, pour y soutenir l'accusation.
Avant le jugement, Murray quitta l'Ecosse. Il savait se retirer au moment opportun, afin de seréserverpourtoutes les éventualités. Il avait résisté aux prières de sa sœur, et, afin de lui enlever tout soupçon sur sa conduite, il lui avait confié, ainsi qu'à Bothwell, les intérêts qu'il laissait en Ecosse. Il se rendit à Londres où il put instruire Elisabeth de tout ce qu'il lui importait de savoir, et poursuivre, de concert avec elle, le plan conçu par son ambition.
Cependant Lennox reculait devant la responsabilité qu'il avaitdemandée. Soit que les preuves lui eussent manqué pour justifier l'accusation, soit qu'il tremblât d'attaquer un personnage aussi redoutable que Bothwell, il ne se rendit pas à Edimbourg et demanda l'ajournement des assises. Elisabeth appuya la demande.Maisles deux lettres, soit par hasard, soit par calcul, ne purent être remises en temps utile.
A dix heures, Bothwell parut avec Lethington et une escorte de deux cents arquebusiers. Près de quatre mille gentilshommes, ses amis ou ses vassaux lui firent un cortège qui n'était pas de nature à rassurer ses ennemis.
Le tribunal, présidé par Argyle, se composait de quatre membres, et de quinze jurés. L'acte d'accusation présentait Bothwell comme l'auteur ou le complice de la mort du roi. Il comparut avec deux avocats dont Tun était Morton, et l'autre, probablement Lethington, qui étaient aussi intéressés que lui à la proclamation de son innocence. On appela Lennox. Un de ses serviteurs vint déclarer que n'ayant pu se faire accompagner d'un nombre d'amis suffisant pour faire respecter hon honneur et sa vie, il demandait que le jugement fût ajourné.
Le clerc de la justice requit que l'on procédât promptement et,après des dépositions insignifiantes, qui donnèrent à la cause l'apparence d'un procès ordinaire, Bothwell fut acquitté. Il avait, dit-on. invoqué un alibi et prétendait l'avoir prouvé. Comme si cette décision ne lui suffisait pas.il porta un défi à quiconque l'accuserait d'avoir pris part au meurtre du roi. Personne ne s'arma contre lui.
James Balfour avait lui aussi, demandé à être mis en jugement. On ne crut pas avoii de preuves suffisantes pour l'inculper. Il ne fut pas question des autres que l'opinion publique avait désignés. Mais il fallait trouver un coupable, et l'auteur des placards fut découvert et condamné à l'exil.
Le meurtre de Darnley demeurait impuni. Quelques-uns des juges étaient solidaires de ceux qui l'avaient accompli, d'autres eurent peur. Tous étaient les ennemis de Marie. Et c'est sur elle, cependant, que l'on a voulu faire peser la responsabilité du crime et de l'impunité !
Deux jours après, le 14 avril, le parlement se réunit. 11 fit confirmer toutes les donations antérieures qui démembraient le domaine royal ou les spoliations de l'Église, et rendit illusoire le droit de la reine. Il ratifia la sentence d'absolution de Bothwell et se fit le complice de ce déni de justice ; il sanctionna toutes les concessions faites à la Réforme, ainsi que ses usurpations, et abolit la juridiction pontificale. La reine obtint cependant que tout Ecossais eût la liberté de servir Dieu selon sa conscience. Ce fut le prix peu durable des concessions qu'elle dut faire.
Le parlement se sépara le 19, et la reine revint à Seaton.