CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
craintes de la malheureuse captive ne pouvaient paraître chimériques.
Le 28 novembre 1570, elle fut transférée de Tutbury à Sheffield, château qui appartenait au comte de Shreswbury. Il voyait sa santé dépérir, et savait combien elle avait besoin de changer d'air. Il était bien résolu à rester fidèle à Elisabeth, mais l'état de sa prisonnière le touchait, et s'il subissait la présence d'espions aussi redoutables pour lui que pour la reine, il se considérait comme responsable de sa vie. Aussi adoucissait-il autant qu'il dépendait de lui, les mesures que la haine soupçonneuse d'Elisabeth lui imposait. Sheffield fut le principal séjour de Marie pendant sa longue captivité. Elle le quitta pour quelques voyages à Chatsworth, à Buxton et à Worksop, et elle y revint.
Pendant les négociations qui semblaient avoir pour but sa délivrance (octobre 1570), elle ne vit pas adoucir les rigueurs de sa prison. Cependant elle était atteinte de douleurs rhumatismales et ne pouvait plus supporter l'exercice du cheval. Elle tomba gravement malade à Sheffield. Elle fit aussitôt appeler l'évêque de Ross. Si son corps était atteint, son âme, souffrait cruellement, et ce qu'on lui rapportait des paroles et des sentiments de son fils, la tourmentait plus que toutes les horreurs de la captivité. Elle se releva cependant promptement. Elle était réservée encore à de bien dures épreuves.
Elle crut qu'un complot était dirigé contre sa vie et que l'on songeait à l'empoisonner. Elle dut prendre des précautions, quoiqu'elle manifestât peu d'attachement pour une existence traversée par tant d'inquiétudes et environnée de si graves périis. Son fils et ses sujets la préoccupaient bien plus qu'elle-même.
Ala suite d'une tentative faiteavec l'assentiment de l'évêque de Ross, par un agent nommé Ridolfi, chargé d'obtenir le concours du pape et du roi d'Espagne, sa captivité devint plus dure. Le comte de Shreswbury lui déclara qu'on ne lui laisserait plus pour son service que dix hommeset six femmes, qu'elle serait enfermée dans le château, et que ni elle, ni aucune personne de sa suite ne pourrait avoir aucune communication avec l'Ecosse.
La perte de ses serviteurs lui fut extrêmement pénible. Elle avait besoin d'affection et de dévouement, et elle en avait trouvé en eux. Elle se les était attachés par une bonne grâce parfaite, des mots sortis du cœur, des attentions déli-
catcs et surtout par son malheur. Ses adieux furent déchirants. « Je vous charge tous, leur dit-elle, au nom de Dieu et pour ma bénédiction, que vous soyez bons serviteurs de Dieu et ne murmuriez point contre lui pour aucune affliction qui vous puisse advenir ; car ainsi, il a accoutumé de visiter les siens. Je vous recommande la foi en laquelle vous avez été baptisés et enseignés en ma compagnie,ayant souvenance que hors l'arche de Noé, il n'y a point de salut. »
Elle leur recommanda de vivre entre eux en amitié et charité, de s'aider mutuellement, d'être dévoués à son fils, après sa mort, et de soutenir le courage de ses amis. Elle exprima le regret de ne pouvoir reconnaître leurs services comme elle l'aurait voulu, et les pria de conjurer Dieu avec elle d'être le protecteur de sa patrie et de ses fidèles sujets.
Et comme si elle voyait sa fin prochaine, elle demanda à Elisabeth de pouvoir conférer de ses affaires avec un français, d'avoir un prêtre catholique pour être consolée et fortifiée dans son devoir, et enfin d'être autorisée, par pitié pour une mère désolée à qui on a enlevé son enfant, sa seule espérance, à communiquer avec lui et à recevoirde ses nouvelles.C'était, elle aimait à le dire, « son plus cher joyau ».
Elle ne cessait de solliciter, quoiqu'elle y fût peu encouragée, le secours du roi de France. Paul de Foix, qui venait d'arriver à Londres pour traiter du mariage du duc d'Anjou avec Élisabeth,proposa un arrangement.Jaçques serait associé à sa mère qui pourrait aussitôt rentrer en Ecosse. Shreswbury porta cette proposition à sa prisonnière qui lui répondit fièrement: « Je suis délibérée de ne rien céder en ce qui touche mon état ; plutôt tout perdre. »
Ce sentiment de son devoir comme reine, elle le portait très haut, et aucune considération ne le lui fit jamais oublier. C'est ce qu'Elisabeth ne lui pardonnait pas.
Lorsque Norfolk et l'évêque de Ross eurent été enfermés à la Tour, sa situation devint encore plus pénible. On voulait pouvoir entrer chez elle à tout instant, de manière à surveiller tous ses actes et à surprendre tous ses secrets. Elle s'en plaignit vivement, mais inutilement, le 7 novembre 1571 à Fénelon.
Elle retomba malade. Son médecin qui n'avait rien pour la soigner, fit connaître cette situation qui risquait de déshonorer ses ennemis : on ne répondit pas à ses lettres. Il obtint seulement pour Marie, qu'elle pût prendre l'air dans la grande
salle et dans la cour du château, sous une surveillance qui ne lui permit aucune communication. Les sollicitations réitérées de Fénelon auprès de la cour de France restèrent absolument inutiles; elles devinrent même importunes.
Lorsque, après la condamnation de Norfolk, elle sollicita pour lui auprès d'Elisabeth, la reine d'Angleterre lui répondit en énumérant longuement ses bienfaits. Elle lui avait sauvé la vie à Lochleven, et multiplié les témoignages de sa bienveillance ; elle l'avait soustraite aux rebelles, veillait à sa conservation, et faisait pour elle des dépenses considérables. Marie n'eut pas de peine à repousser ces marques menteuses d'un intérêt trompeur.Elle reconnut qu'elle était dans la maison d'un noble seigneur, mais, ajoutait-elle, « ceux qui sont retenus par force aux palais mêmes des rois ne sont estimés que prisonniers. »
Elle aurait rougi de discuter les dépenses faites pour elle, mais elle crut avoir le droit et le devoir de solliciter pour le duc de Norfolk et les autres seigneurs compromis pour sa cause. Ses lettres, loin de la servir, fournissaient des armes à son ennemie ; tout nourrissait le ressentiment d'autant plus profond qu'il était moins justifié, et les démarches faites par Du Croc pour qu'elle pût se réfugier en France, n'eurent pour effet que d'envenimer la blessure de la reine d'Angleterre.
Quand elle apprit l'exécution du duc de Norfolk, elle éprouva une telle douleur que sa santé s'en ressentit. « Je suis résignée à la mort, dit-elle. Je mourrai reine d'Ecosse ; la postérité jugera sur qui doit retomber le blâme. » Elle resta plusieurs jours couchée, en proie à une fièvre violente, et s'attendant à tout.
On négociait en effet sa mort, et on débattait longuement les, conditions de l'accord entre Elisabeth et le régent d'Ecosse.
Marie n'en sut rien. Depuis la Saint-Barthélémy, elle était étroitement enfermée, et personne ne pouvait communiquer avec elle. Sa garde avait été augmentée, et cependant on craignait de la voir enlever. On parlait de complots faits en France, on soupçonnait tous ses amis en Ecosse et en Angleterre. Son gardien Shreswbury avait beau assurer que toutes les précautions étaient prises et qu'il garderait sa prisonnière vivante ou morte, on tremblait, et ies précautions devenaient de plus en plus nombreuses et gênantes.
Elle fit demander à Elisabeth la permission de se rendre à
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Buxton, dont les eaux lui promettaient quelque soulagement pour les douleurs de côté qu'elle éprouvait. Elisabeth hésita quelque temps et finit par se rendre, lorsqu'elle fut assurée qu'elle y serait bien gardée, et qu'elle n'y trouverait plus personne, avec qui elle pût se consoler ou préparer sa délivrance.
Sa santé s'y fortifia, et lorsqu'elle rentra à Chatsworth.elle avait repris de la confiance et des forces. Elle en témoigna sa reconnaissance à Elisabeth que son chancelier du Verger alla visiter ; et pendant son séjour, elle fut entourée d'égards et d'attention. Elle crut t l'occasion favorable pour redemander un prêtre catholique. Elisabeth le lui refusa durement, affectant de ne pas croire à la sincérité de sa piété, et ajoutant qu'elle pouvait avoir l'exercice d'une religion meilleure que celle qui lui avait suffi jusqu'alors.
Ce cloute l'offensa. Elle avait toujours été fidèle à sa foi, et les pratiques de la religion catholique étaient un besoin pour son âme. Si elle les avait observées quand elle était libre et puissante, combien elles lui étaient nécessaires pendant une captivité qui la soumettait tous les jours à de si dures exigences et à des épreuves si cruelles! Sa piété était ardente et tendre. Lorsqu'une de ses espérances tombait, après l'insuccès des tentatives faites pour sa délivrance, elle se réfugiait dans la prière. Son oratoire était le lieu où elle passait les plus longues heures, où elle recueillait ses consolations, où elle puisait sa force. Devant le crucifix qui lui rappelait les souffrances de son Dieu, elle retrouvait le calme et s'abîmait dans une résignation confiante. Elle aimait alors à réunir autour d'elle ses femmes et ses serviteurs. Elle ouvrait son âme et en laissait échapper les témoignages de ses fermes convictions et de ses immortelles espérances. Elle inspirait aux autres ce qu'elle ressentait elle-même. Elle aurait voulu mettre toutes les âmes au niveau de la sienne, et les pénétrer des sentiments qui relevaient au-dessus de la terre et la maintenaient dans une région sereine, où ne venaient point la troubler, les alarmes terrestres et les préoccupations mondaines.
Elle avait souci du salut de tout ce qui l'entourait, et cette sollicitude religieuse n'allait à rien moins qu'à provoquer des conversions parmi ceux que l'hérésie avait infestés, ou que l'abandon avait amenés à l'indifférence. « Il m'est tombé entre les mains, écrivait-elle à l'archevêque de Glasgow, une paire d'Heures réformées par le Pape, lesquelles je vouldroye