CHAPITRE PREMIER
Il n'y manqua pas, et l'expédition fut menaçante. Jacques marcha contre lui avec toutes ses forces, et les Anglais ayant repassé la frontière, il ordonna de les poursuivre. Les nobles s'y refusèrent, prétendant que leur devoir ne les obligeait pas à l'offensive en pays étranger, que la guerre était impolitique, et qu'elle avait pour but de favoriser des croyances contraires à celles qu'ils professaient.
Toutes ses instances pour les ramener furent vaines. Il leva une nouvelle armée dont il confia le commandement à un de ses favoris, Olivier Sainclair, et apprit, quelques jours après, sa défaite dans des conditions désastreuses pour l'honneur de l'Ecosse et la sécurité de sa couronne.
Il se retira dans son château de Falkland, et y mourut de découragement et de chagrin, le 14 décembre I542- H avait trente-un ans. Son unique héritière, sa fille Marie, reine à six jours, allait voir se réunir sur sa tête, avec des périls nouveaux, tout ce qui avait marqué les règnes malheureux de ses ancêtres.
'A RIE Stuart naquit au château de Linlithgow, le 8 décembre 1542. Son père était alors dans son château de Falkland, en proie à une cruelle agonie. Lorsqu'on lui annonça cette naissance, un rayon de joie illumina ses traits flétris, il se releva comme s'il avait recouvré les forces et l'espérance, mais se laissa aussitôt retomber et dit tristement : « Ceux qui ont flétri sur mon front la couronne d'Ecosse l'arracheront du sien. Par fille elle est venue,par fille elle s'en ira.» Un moment après, il expirait.
C'était un triste présage pour le règne nouveau. Marie de Lorraine pouvait prétendre à la régence. Elle avait des qualités qui auraient justifié cette prétention, appuyée d'ailleurs sur des précédents. Elle jugea qu'il valait mieux laisser à un autre cette responsabilité, convaincue.que les divisions ne tarderaient pas à user toute autre influence et que les occasions d'intervenir utilement ne lui manqueraient pas. Le pouvoir lui serait alors d'autant plus assuré qu'elle l'aurait moins recherché.
Elle savait combien étaient mobiles les esprits de cette noblesse qui avait si souvent fait échec à la royauté, par quelles jalousies elle se laissait conduire, et avec quelle facilité elle se prêtait à des défections ou à des attentats. Elle ne doutait pas que, maîtresse de sa fille, il ne lui fût possible, sans compromettre son autorité, d'exercer sur les hommes et sur les événements une influence à laquelle lui donnaient droit sa situation, son dévouement et son intelligence des affaires politiques.
La régence fut ambitionnée par David Beaton, archevêque de Saint-André et James Hamilton, comte d Arran. Ils représentaient les deux partis religieux qui divisaient alors l'Ecosse.
Le cardinal qui avait été le conseiller de Jacques V, produisit un testament l'investissant de la régence. Si l'on ne tint pas compte de cette pièce, sur laquelle on éleva des doutes,
on n'en rendit pas moins justice à ses qualités. Il défendait avec vigueur l'Eglise contre les doctrines nouvelles. Il était partisan de l'alliance de l'Ecosse avec la France, et s'il se montrait souvent hautain et obstiné, il avait dans le caractère cette fermeté qui peut seule résister aux factions et l'initiative hardie qui les déconcerte et les rend impuissantes. La haine dontlepoursuivaient les réformés,devait augmenter l'affection et la confiance qu'avaient pour lui les catholiques.
Le comte d'Arran touchait presque au trône par sa naissance, et il faisait profession de la religion nouvelle. Il avait peu de portée politique, un esprit incertain et très confiant en lui-même. La noblesse était en très grande partie protestante. Elle dominait dans le parlement qui, par un acte du 28 décembre,déclara le comte d'Arran régent du royaume et tuteur de la jeune reine. Elle comptait le conduire et se servir de lui.
Henri VIII, qui poursuivait la politique de ses prédécesseurs à l'égard de l'Ecosse, espéra réaliser par un mariage ce que les armes n'avaient pu obtenir. Il fit demander, pour son fils Edouard, la main de cette enfant. Le parlement accepta la proposition après de longs débats, et à des conditions que le roi d'Angleterre reçut avec une profonde irritation. La reine ne devait quitter le royaume qu'après sa dixième année, aucune troupe étrangère ne pouvait occuper les places fortes, et l'Ecosse restait maîtresse d'elle-même avec ses lois, son administration, ses privilèges et son indépendance nationale. Ce n'était pas ce que voulait Henri VIII.
Divisés sur la religion et la politique, séparés par l'intérêt et l'ambition, les Écossais se réunissaient pour repousser toute domination étrangère.
Henri VIII parut céder et signa, le Ie juillet 1543,1e traité de Greenwich. Marie Stuart devait épouser Edouard, mais elle restait en Ecosse jusqu'à l'âge de dix ans, sous la garde de seigneurs désignés par le parlement. Des otages devaient être remis au roi d'Angleterre pour lui garantir l'exécution de ces promesses.Un article secret lui assurait la possession de la partie de l'Ecosse située au sud du Forth. On retrouvera toujours cette duplicité inspirée par la jalousie, la cupidité ou l'ambition, dans la conduite de la noblesse écossaise pendant tout le règne de Marie.
Le bruit se répandit que Marie de Lorraine se préparait à faire passer la jeune reine en France. Henri, qui fit accréditer
l6 MARIE STUART.
cette nouvelle, qu'il considérait comme propre à irriter la noblesse, s'en servit comme d'un prétexte. Il essaya d'enlever Marie. Le cardinal Beaton, qui était sorti du fort de Blacknek où il avait été enfermé pour avoir essayé d'intéresser la France à l'indépendance de l'Ecosse, courut à Linlithgow à la tête d'une troupe dévouée, s'empara de Marie et la transporta avec sa mère dans le château de Stirling où elle devait être plus en sûreté.
Le régent, sur qui pesait la responsabilité du traité de Greenwich et de l'alliance avec Henri VIII, vit sa situation compromise, se rapprocha du cardinal, et abjura le protestantisme. Il semblait que cet accord des deux hommes les plus considérables de l'Ecosse, qui affirmaient ainsi le désir de s'opposer aux projets de l'Angleterre et de poursuivre la pacification du pays, dût réunir toutes les forces autour de la jeune reine. On l'espéra et le couronnement de Marie eut lieu à Stirling le g septembre 1543. Elle avait neuf mois.
On remarqua que, pendant toute la cérémonie, elle ne cessa de verser des larmes. On y vit un sinistre présage, et l'imagination populaire en fut vivement frappée.
Henri VIII ne perdit pas courage.il s'adressa aux partisans que ses promesses et son or lui avaient faits en Ecosse. Le comte d'Angus et ses amis signèrent un bond, ou engagement de ligue, par lequel ils se déclaraient prêts à faire tout ce qui pourrait servir la cause du roi d'Angleterre. Le comte de Lennox entra bientôt après dans la conjuration. De ces bonds plusieurs fois signés en secret, sortirent des crimes contre les personnes et des attentats contre la patrie.
Le reste de la noblesse chercha son appui dans la France, à laquelle, du reste, des traités souvent renouvelés liaient l'Ecosse depuis les premières années du XIIe siècle. Un traité nouveau ratifia tous les anciens engagements.
Henri VIII y répondit en envoyant une armée en Ecosse.
Edimbourg fut assiégé, pris et brûlé. Le château résista. Ses troupes, en se retirant, commirent d'affreux ravages et n'épargnèrent pas même les terres de ses partisans. Il se les aliéna tous, excepté le comte de Glencairn, qui fut battu en soutenant sa cause, et le comte de Lennox qui dut se réfugier en Angleterre, après un grave échec. Henri VIII lui fit épouser Marguerite Douglas, fille d'Archibald Douglas et de Marguerite Tudor, sa sœur, qui avait été mariée à Jacques IV, roi d'Ecosse. Il fut le père de Henri Darnley.