CHAPITRE DIX-HUITIÈME
Philippe II, après avoir fait interroger Ridolfî par le duc de Féria, soumit son projet au conseil. Il ne s'agissait plus uniquement d'une descente en Angleterre et de la délivrance de la reine d'Ecosse, mais de l'enlèvement ou de la mort d'Elisabeth. C'était autre chose que ce qu'il avait exposé au duc d'Albe et au pape. Ses instructions ne l'autorisaient pas à proposer un crime. On en a le texte complet, et elles sont conçues dans un esprit et rédigées sous une forme qui ne laissent pas même place à un soupçon sur le but véritable. Ridolfî est donc seul responsable de cette dernière proposa tion à laquelle n'eut jamais adhéré la reine d'Ecosse.
Le conseil examina ce qui lui était soumis, et pendant que Ridolfî écrivait à Marie, à l'évêque de Ross et à Norfolk qu'il avait pleinement réussi, Philippe II mandait au duc d'Albe : « Dirigez et conduisez l'affaire comme vous le jugerez le plus convenable au service de Dieu et au nôtre: je m'en remets à vous, persuadé que vous procéderez avec le zèle, le soin et la prudence que requiert une entreprise aussi imposante. »
Philippe II qui connaissait les dispositions du duc d'Albe, abandonnait par conséquent l'entreprise. Le duc d'Albe avait trouvé Ridolfî trop imprudent pour lui inspirer de la confiance, et le langage de son maître répondait à ses intentions.
Pendant son séjour en Flandre, Ridolfî avait chargé un des secrétaires de l'évêque de Ross de porter à son maître des dépêches chiffrées. Ce secrétaire, Charles Bailly, fut arrêté et mis à la torture. Quoiqu'il n'eût pas entre les mains les dépêches accusatrices , auxquelles on avait substitué des papiers indifférents, il n'en compromit pas moins l'évêque de Ross qui, interrogé, affirma n'avoir pas dépassé son droit de s'occuper des affaires de la reine. Il fut arrêté et placé sous la garde de l'évêque d'Ely.
Peu de jours après, un courrier chargé de porter à Marie Stuartdeux mille couronnes, qui provenaient de son douaire, livra l'argent et les lettres chiffrées à Burleigh. Le tout avait été remis par des serviteurs du duc de Norfolk, et devait être déposé entre les mains de son intendant Banister. Des perquisitions faites chez eux amenèrent la découverte de dixsept lettres de Marie et de la clé qui permettait de les déchiffrer. On n'avait que des soupçons, on eut des preuves.
Norfolk fut arrêté et conduit à la Tour. On intruisit son procès avec une activité qui indiquait la joie de le trouver
coupable. Ses serviteurs dirent, sous l'action de la torture, tout ce qu'ils savaient. .11 essaya de nier, mais lorsqu'on eut placé sous ses yeux les dépositions qui l'accusaient, il implora sans dignité la clémence d'Elisabeth.
Les questions qui lui furent posées s'élevèrent à plus de cent. Il rejeta toute la responsabilité sur ses complices, et cita un grand nombre de seigneurs qui furent arrêtés et enfermés à la Tour. Il en fut de même de l'évêque de Ross qui fit les aveux les plus complets lorsqu'il Vit les preuves entre les mains des commissaires.
Deux mois furent consacrés à l'instruction de ce vaste procès. On ne négligea rien pour soulever l'opinion publique contre Norfolk et set, complices. La Détection de Buchanan fut publiée de nouveau avec une déclamation qui en aggravait la portée et les pièces fausses, lettres et vers déjà tant de fois produites, reçurent une publicité plus étendue. Marie avait demandé un prêtre ; on lui envoya cet infâme libelle. Elle en appela, dans son indignation, au roi de France, qui porta ses plaintes à Elisabeth, mais la circulation resta libre, et Elisabeth répondit qu'elle ne pouvait rien contre des imprimés venant d'Ecosse et d'Allemagne. Ils servaient trop bien sa haine.
La cour chargée de juger Norfolk, se réunit à Westminster- Hail, le 14 janvier 1572. Elle se composait de vingt-six pairs, sous la présidence du comte de Shreswbury. L'accusatir:: portait sur trois points : projet de mariage avec la reine d'Ecosse, plan d'invasion du royaume, distribution d'argent pour combattre l'Angleterre.
Il se défendit avec fewneté et non sans habileté, quoique, par une violation des usages, il eût été obligé de comparaître à l'improviste et sans le secours d'un avocat. On voulait avoir la déposition de l'évêque de Ross ; mais lorsqu'il eut déclaré qu'il affirmerait que l'accusé ne lui avait jamais fait aucune communication, il fut décidé qu'il ne serait pas cité. On se contenta de produire ses aveux.
Norfolk demanda à être confronté avec les témoins. On repoussa sa demande, mais on admit la communication secrète d'un ambassadeur étranger, en affirmant qu'elle ne pouvait pas être rendue publique. Les juges consacrèrent une heure à cette communication qui dut leur paraître décisive, puisque, à leur rentrée, ils déclarèrent à l'unanimité Norfolk coupable de haute trahison, et le condamnèrent à mort. En