‹ Marie StuartChapitre 97 sur 107 · Chapitre Vingtième · texte numérisé non relu

Chapitre Vingtième

La consommation du martyre.

PRES une captivité de dix-neuf ans qui n'avait

A été qu'un long martyre, Marie Stuart touchait

f£? à la consommation du sacrifice. Les intrigues J?5 des agents de l'Angleterre avaient transformé

-^ys/M53 le légitime usage que tout prisonnier peut faire des moyens de délivrance, en une conspiration dirigée contre la vie de la reine d'Angleterre. Retenue contre le droit des gens, Marie ne pouvait, sans honte pour ses ennemis, être traduite devant un tribunal, sous l'accusation d'avoir désiré et préparé sa liberté. Il en était autrement si elle avait médité, inspiré et provoqué un assassinat.

Mais les preuves manquaient. On pouvait bien interroger les accusés et falsifier leurs déclarations, on pouvait produire contre la reine des indices accusateurs, mais les preuves directes, positives, incontestables faisaient défaut. Marie n'avait rien écrit qui pût être tourné contre elle, et cependant on lui avait fourni les occasions, on lui avait insinué ce qu'il fallait dire, écrire ou faire pour fournir plus tard des arguments contre elle-même. La preuve que sa volonté était bien arrêtée, c'est que malgré les intrigues des 'agents provocateurs et l'habileté des ministres d'Elisabeth, on ne put rien trouver, rien inventer qui fût de nature à faire soupçonner sa culpabilité.

Par haine pour celle en qui elle voyait une r héritière, et par le désir d'étouffer le catholicisme en Ecosse, Elisabeth voulait la mort de Marie. Tous ses efforts pour la faire renoncer à son titre et à ses droits de reine, toutes ses promesses et toutes ses menaces pour la faire changer de religion avaient échoué. Il fallait donc une vengeance, et elle devait être d'autant plus terrible qu'elle était venue plus lentement.

Et cependant, Elisabeth hésitait. La question de justice l'inquiétait peu, mais elle se demandait quelle serait l'opinion des rois de l'Europe en présence d'un attentat juridique contre l'un d'eux. Elle redoutait le jugement de la postérité. Elle se demandait si, en frappant si haut, elle n'atteindrait

MARIE STUART. IQQ

pas son propre pouvoir. Elle avait le fanatisme de l'autorité, à condition qu'elle résidât en elle, et elle redoutait de fournir des armes aux factieux de son royaume. Elle ne pouvait se croire aimée, tant elle avait rempli de prisons, confisqué de biens et versé de sang. Si elle faisait bon marché de Marie, elle songeait à elle-même, et elle tremblait au moment d'accomplir son œuvre d'iniquité.

Ses ministres firent taire ces scrupules en lui disant que Marie n'était plus reine, puisqu'elle avait abdiqué. Ce fut assez pour vaincre ses derniers et hypocrites scrupules.

Le 5 octobre 1586, une commission de quarante-six membres fut constituée. Elle se composait de pairs, de juges et de membres du conseil. Elle devait juger conformément à un statut fait l'année précédente pour la sûreté de la reine.

En apprenant que Marie allait être jugée, l'ambassadeur de France fit, au nom du roi,des représentations, et demanda que l'accusée pût au moins avoir un conseil pour l'assister. Elisabeth qui savait que ces manifestations ne partaient pas d'un intérêt bien profond, fit répondre qu'elle n'avait besoin d'aucun avis étranger.

Le 12 octobre, Marie,malade et alitée, reçut trois des commissaires qui lui remirent une lettre dans laquelle Elisabeth lui ordonnait, en vertu des lois du royaume, de répondre sur les chefs qui lui seraient imputés. Marie déclara que, née reine, elle ne pouvait être jugée par ses sujets, qu'elle n'avait personne pour la défendre, et qu'elle n'avait jamais ourdi aucun complot contre la reine, que si elle avait remis sa cause entre les mains des princes étrangers , c'était seulement lorsque la reine d'Angleterre eut rejeté toutes ses offres.

Le lendemain, le chancelier, Hatton et Burleigh lui conseillèrent de se soumettre, menaçant de procéder malgré son refus. «Je préférerais, répondit-elle, subir mille morts que me reconnaître sujette de la reine d'Angleterre. » Son geôlier Paulet veut alors lui soumettre le nom de ses juges et lui signifier leur commission. Elle n'en récusa aucun, et se contenta de protester contre le statut qui n'était point fait pour elle.

On revint une troisième fois à la charge, et Marie ne se montra ni moins résolue dans son refus, ni moins habile dans sa défense. Elisabeth informée, lui écrivit une lettre de menaces qui se terminait par une phrase où apparaissait une promesse. « Faites pleinement, et vous pourrez avoir plus de faveur de nous. »

Elle céda et se livra ainsi elle-même. En récusant ses juges, elle les contraignait à un acte qui aurait mis au grand jour leur mauvaise foi. En les acceptant, elle s'inclinait devant leur décision, quel que fût le motif ou le sentiment qui l'aurait inspirée. Ce ne fut pas sans avoir longtemps hésité qu'elle se décida. Son infériorité d'accusée et l'absence de tout secours auraient dû lui commander de rester fidèle à ses premières intentions. Elle n'avait aucun moyen de défense, puisque tous ses papiers lui avaient été enlevés, elle ne pouvait invoquer aucun témoignage, ni s'appuyer sur les conseils d'un avocat. Mais elle comptait sur la loyauté de la reine d'Angleterre, espérait pouvoir facilement démontrer son innocence, et craignait que le silence fût interprété contre elle. Elle accepta ses juges.

Ils se réunirent le 14 octobre dans la grande salle de Fotheringay. Il y avait au fond un dais surmonté des armes d'Angleterre et qui suppléait à la reine absente. Les juges étaient sur deux rangs, Les représentants de la loi et les scribes avaient une table devant eux. A neuf heures, Marie parut escortée de hallebardiers et soutenue par son maître d'hôtel André Melvil et son médecin Bourgoin. Elle jeta un coup d'oeil devant elle. « Je vois bien des conseillers, dit-elle avec tristesse, et pas un qui soit pour moi. » On la fit placer près du dais. « Je suis reine, dit-elle avec dignité, et ma place devrait être là. »

Le lord chancelier déclara qu'elle n'avait été mise en jugement par la reine d'Angleterre que « par le sentiment de son devoir et le besoin de la cause de Dieu. » Burleigh lut la commission des juges, et Marie, après avoir protesté, ajouta : « Si je consens à répondre, c'est de ma propre volonté, en prenant Dieu à témoin que je suis innocente. »

L'acte d'accusation dont il fut ensuite donné lecture, concluait que Marie avait connu le complot dirigé contre la vie de la reine d'Angleterre. Pour l'appuyer on produisit des lettres, mais aucune n'était en original. Marie affirma n'avoir point écrit ce qu'on lui attribuait, réclama ses propres lettres dont elle prétendait vérifier l'authenticité, et répéta que si elle avait toujours désiré la liberté, ce quittait son droit, elle n'avait jamais rien tramé contre la vie d'Elisabeth.

Burleigh dit qu'il y avait des originaux, mais il oublia de donner les raisons qui empêchaient de les produire. C'était cependant le seul moyen de convaincre Marie et de justifier

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