‹ Marie-ThereseChapitre 15 sur 40 · DE L ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

DE L ALLEMAGNE

Alle-

cessalion des hostilités magne, le roi de Prusse consentant, de son i un armistice de six semaines, délai pendant Lequel le traité serait gardé secret, et le protocole resterait ouvert pour attendre l'adhésion de l'Autriche et du roi de Pologne aux stipulations faites en leur nom.

Itien de plus irrégulier assurément que ce procédé du cabinet anglais, stipulant pour le compte d'aulrui sans y être autorisé et sachant mémo pertinemment qu'il ne l'était pas. Mais l'élraiigeté même d'une telle conduite attestait assez quelle impérieuse nécessité l'avait dictée, el manifestait avec évidence le parti pris par toute la nation britannique et imposé par elle à son souverain d'abandonner définitivement l'Allemagne aux chances delà guerre. Cet isolement constaté de Marie-Thérèse était pour son adversaire un sérieux avantage, quand même elle s'obstinerait a continuer seule la lutte.

Tout devait être singulier, d'ailleurs, dans t acte conclu en dehors de toutes les règles dinaires. Si le roi d'Angleterre se croyait

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permis de faire parier ses alliés sans leur aveu et contre leur sentiment, Frédéric, de son ce té, oubliait entièrement de parier des siens. C'était la troisième fois, de compte fait, que, parti en guerre avec la France, il la laissait à moitié route sans la prévenir; mais il faut lui rendre, cette fois, la justice que, s'il n'y mit pas plus de façon que dans les occasions précédentes, il y apporta cependant moins de mystère. Il usa même de si peu de ménagements pour dissimuler sa défection, que ceux-là seuls purent s'y méprendre qui fermaient à dessein leurs yeux et leurs oreilles pour ne pas voir et ne pas entendre.

En réalité, que son dessein fût dès longtemps arrêté de faire, dès que l'occasion s'en trouverait, sa paix pour son compte et à son profit sans le concours de son allié, c'est i je lai déjà dit) ce dont nul observateur un peu perspicace ne doutait en Europe; c'était un secret de comédie dont les spectateurs avisés avaient la confidence. Mais, à partir du jour où le dernier Français eut mis le pied de l'autre côté du Rhin, loin de faire le moindre effort pour cacher son

ACl'ATIOM DE L ALLEMAGNE.

HT

jeu, Frédéric parut tenir, au contraire, a ne plus sau\ er même les apparences. Rien qu'à l'entendre se plaindre tout haut et à tout venant de l'abandon où le laissait la France, il est clair qu'il m mettait en devoir d'user de représailles et voulait qu'on en fût averti. Personne ne pouvait se faire moins d'illusion à cet égard que l'envoyé de France, Valori, qui, sans cesse à ses côtés, avait appris par une expérience de longue date à lire ses sentiments sur son visage, et mesurait les changements de son humeur, comme on suit les variations de la température, par la différence de traitements dout luî-méme était l'objet. Aussi, quand le pauvre ambassadeur vit tout d'un coup succéder ù des repro- ' lu -. dont la vivacité familière n'était pas exempte d'une certaine bonhomie, une hauteur froide et une rudesse affectée qui le tenaient à dislance, il comprit que le pas décisif était franchi el que tout élail dît. Ces indices, qui n'avaient rien de nouveau pour lui, révélaient une résolution arrêtée sur laquelle le prince ne voulait pas être interrogé, ni, quand le moment de parler serait venu, admettre aucune

représentation. Impossible, d'ailleurs, do l'aborder et d'obtenir un instant d'audience et d'attention, même sur les points où Valori avait le plus de droit de se faire entendre.

Ainsi, Valori étant venu réclamer le concours de la chancellerie prussienne pour obtenir la restitution d'un navire français armé en course et indûment arrêté dans les eaux de la Russie, le roi s'y refusa absolument, sans le laisser aller jusqu'au bout de sa demande : — « Voulez -vous, dit-il, que je me brouille avec la Russie pour vos pirates? D'ailleurs, l'entier abandon que le roi de France fait de mes intérêts m'autorise assez à abandonner les siens. » — Sans se laisser déconcerter par ces rebuffades, Valori, qui ne voulait pas trop tôt lâcher prise, n'en persistait pas moins à se traîner à la suite de l'étatmajor royal, mais c'était pour se voir relégué avec les valets qui suivaient l'armée dans des gîtes détestables, où il n'était pas même à l'abri d'une surprise de l'ennemi. Une fois, le logement qu'on lui assigna était si peu sûr et si mauvais qu'il crut pouvoir s'en plaindre. — « C'est bien, dit le roi, je vous ferai donner une sentinelle;

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mais si vous vous trouvez mal ici, vous pouvez retourner à Berlin, où tous vos collègues sont restés. " — Yaloi'i ne manquait pas de rendre liisfcmeni eomple à son minisire de tous ces affronts qu'il de va M dévorer en silence; il n'osait pourtant eu tirer la seule conclusion qui s'offrit d'elle-même à l'esprit, et s'abstenait de tout commentaire, comme c'est l'habitude des agents intimidés quand ils sentent que leur chef a un thème tout fait d'avance et n'aime pas apprendre les vérités qui le contrarient'.

Effectivement, à force de s'être souvent porté garant de la fidélité du roi de Prusse, d'Argeu- • n t'était piqué d'honneur ;'i n'en plus démordre et il persistait même & cette dernière heure dans une confiance qu'il croyait pouvoir encore appuyer sur des raisons à ses yeux démonstratives. — Comment croire, s'écriait-il, que le miment choisi pour une défection el une défaillance serait celui où les deux souverains alliés, vainqueurs l'un et l'autre sur des théâtres

1. Vslori ;'i d'ArgPUBon, 21 juillet, l«, 8 aufit, 3 septembre nia, {Correspondance de Prusie. — Ministère îles affaires

différents, allaient recueillir les fruits de leur union par l'écrasement de leur ennemi commun? Comment le roi de Prusse ne verrait-il pas le service que le roi de France lui rendait en abattant en Flandre Tune des tètes de V hydre autrichienne? et quel moment aussi pour se rapprocher d'un oncle qu'il n'avait jamais aimé, que celui où une révolte triomphante allait peut-être faire tomber de la tète de George une couronne qui n'y avait jamais été solidement placée et le réduire à l'état de simple électeur de Hanovre! Non, concluait-il, pour faire taire toutes les prévisions fâcheuses, le roi de Prusse, en grand politique quil est, surfait ses griefs pour qu'on lui en donne une plus large compensation. Ses plaintes sont des: simagrées pour obtenir de nous les subsides qu'il sollicite. — Dans cette conviction, il crut avoir pourvu à tout et fermé la bouche aux faiseurs de mauvais présages en arrachant au contrôleur-général la permission dollïir, pour l'entretien de l'armée prussienne, un maigre secours de 500 000 livres par mois. C,elh» mesquine largesse, annoncée avec triomphe à Chambrier, dut être officiellement offerte

loi

par Valori, en même temps qu'il remettrait une lettre de Louis XV où, en énumérant tous les ■UBCefl qu'il avait remportés en Flandre, le roi de France invitait son allié à se féliciter avec lui des avantages qu'en devait retirer la cause commune '.

A ne faire qu'un calcul d'arithmétique, on était loin de compte, car c'étaient 12 millions de livres à payer en deux termes que Frédéric avait demandés, et on lui en octroyait à peine la moitié répartie pour une année en douze ,-<-!i . n ni-i's. Mais oelte offre, dont l'exiguïté était oITen saule et presque dérisoire, eut de plus le malheur d'arriver juste au moment où, tout étant convenu avec le roi d'Angleterre, il ne restait plus qu'à envoyer an ministre prussien, ù Hanovre, Utfl pouvoirs pour signer la convention dont les articles étaient arrêtés ; aussi Frédéric, se voyant désormais sûr de son fait ol heureux de pouvoir repousser avec dédain une aumône qu'il était humilié d'avoir mendiée, crnt-il l'occasion ho nue pour l'annoncer à

1. D'Argeoson a Valuri. SB juillet, 1, 30 août 17 tri [Corrt*pondante de l'ruiie. — Ministère des affairer étrangères. I

Louis XV, en loi répondant que tout était fini entre eux. Dans une lettre qu'il prépara luimême, il fit cette annonce en des termes dont la hauteur faisait de la rupture de l'alliance presque une déclaration d'hostilité. Après quelques compliments du bout des lèvres sur les victoires de Flandre : — « Je suis obligé d'informer Votre Majesté, disait-il, que les Anglais m ont fait des ouvertures de paix, dans lesquelles il n'y a certainement aucune condition avantageuse pour moi, et qui se réduisent simplement au traité de Breslau. Mais Votre Majesté sait trop bien elle-même les raisons que je lui ai si souvent alléguées, auxquelles Elle n'a pas jugé à propos de remédier, qui m'obligent de les accepter. J'en avertis Votre Majesté d'avance, je crois qu'EUe a dû s'y attendre de longtemps, et si cela arrive, j'en atteste le ciel qu'il n'y aura pas de ma faute. Il a bien paru jusqu'à présent qu'EUe n'a pas senti l'intérêt de ses alliés en Allemagne, aussi voit-Elle comme Elle les a perdus les uns après les autres. Je suis mortifié de ce qui va arriver, mais j'en ai l'àme bien nette, car, après tout,

mon premier devoir esl de veiller a la conservation <1<> mon Etat. Je sens bien que Voire Majesté trouvera ces vérités dures, mais il faut les lui dire, et il faut que les princes, tels grands qu'ils soient, s'accoutument à la vérité; il y a longtemps que je ne l'ai point déguisée, et je dois croire que les ministres de

Iotre Majesté l'ont veloutée de façon qu'HIle ) l'a pas vue seule '. »

Le secrétaire qui reçut celle pièce, avec l'ordre de la transcrire et de l'expédier, en resta si troublé, qu'il ne put se défendre de présenter timidement quelques observations el, au lieu de se mettre à l'œuvre, il crut devoir en loute hâle en envoyer la copie à Berlin. — « Je prends la liberté de vous l'envoyer, disait-il à son chef, le ministre Podewils ; le contenu en étant d'une telle importance, que je la garderai un jour ou même une semaine, jusqu'à ce que je sache clairement si Sa Majrsté veut bien tenir compte de mes 1res humbles représentations. »

Effectivement, à la réflexion, Frédéric s'avisa

IMttrlc a Louia XV, li aoùl «45, [PoL Corr., I. IV,

qu'avant de rompre tout à fait d'un côté, il serait mieux d'être absolument assuré de l'autre. H imagina une autre manière plus originale et qui n'était guère moins significative de se passer sa fantaisie orgueilleuse et de donner cours à son humeur; une seconde lettre fut substituée à la première, celle-là uniquement pleine de compliments railleurs et d'éloges ridiculement emphatiques : — « Monsieur mon frère, y était-il dit, les succès de Votre Majesté sont pour moi un sujet de triomphe. Elle efface par la campagne de cette année tout ce que la guerre a produit de plus brillant sous le règne du roi son aïeul. La France doit sa gloire à la valeur prudente de son roi, ainsi que le militaire lui doit sa réputation. En même temps que Votre Majesté fait tant de grandes choses qui remplissent le monde d'admiration pour Elle, cette fortune qui l'accompagne fait bien enrasrer les srazetiers. organes de l'envie et de l'ammo^ité de ses ennemis: il n'y aura donc plus de ressource pour eux, et leur malignité dans sa stérilité ne pourra pas même avoir recours au mensonge : Votre Majesté ne laisse

EVACUATION IIE )

pas à l'erreur le temps fie se répandre, et la mauvaise volonté de ses rivaux se change promplement en crainle et en docilité! Ce que je puis apprendre a Votre Majesté de mon armée est bien peu de chose en comparaison de ce qui se fait eu Flandre; je m'en rapporie à ce que M. de Valori lui en marquera... Il est à déplorer que, dans un aussi beau tableau, il y ait une tache qui en déligure une partie. Je parle de la retraite du prince de Contî ; c'est lui qui couronne le grand-duc et qui met les alliés de Votre Majeslé dans une situation violente et funeste. Pour à présent, je crois le mal sans remède, et l'élection du grand-duc sera certaine. »

L'ironie était en vérité trop visible, et d'Argenson lui-même, qui s'attendait à un remer- - icnii'iil, sentit la pointe cachée dans les derni.'rcs lignes sons de fausses douceurs. — ■■ Cette lettre (dit une note mise de sa main sur la pièce elle-même), qu'on croyait devoir parler des subsides, ne contient qu'un compliment affecté et ridicule. Le roi n'y répondra sûre meut pas. »

15* MABIE-TlÉRtSE IMPÉRATRICE.

Mais an po*t-s*ript*m suivit la lettre, et, cette foi*, l'affaire des subsides n'était pas passée v>a5 silence. C'était nn refus très sec, communiqué à Valori dans ces termes dédaigneux : — Le subside qu'on m'offre peut être bon pour un landgrave de Dannstadt, mais pour mon armée, avec les prodigieuses dépenses de trois corps de troupes que j'entretiens en campagne pour refaire l'armée d'hiver, former les magasins pour le printemps, se mettre en posture d'avoir la supériorité, c'est ce que vous avez assez de bon sens pour voir qui ne se peut point exécuter avec un si faible secours. Je renonce dès ce moment à vos subsides, offerts de si mauvaise grâce et en si modique quantité. Peut-être que je trouverai des ressources en moi-même qui me tiendront lieu d'amis ingrats, et je n'aurai point à rougir d'avoir été à l'aumône d'autres princes, condition dure que la nécessité seule pouvait imposer. Voilà ce que vous pouvez mander à votre cour ! . »

Valori aurait vu de ses yeux la signature du

I. Frédéric à Louis XV, 23 août; — à Valori, 3 septembre 174.;. [Pol. Corr., t. IV, p. 264, 272.)

de Prusse au bas d'une convention conclue

: l'Angleterre, qu'il n'aurait pas su mieux

;i quoi ■*an Unit sur la situation qui élait faite

la France.

L'historien, qui a traité avec une juste sévérité les pratiques secrètes auxquelles Frédéric ne cessait de s'adonner à l'insu de tous ses alliés, doit donc lui accorder pour ce dernier incident des circonstances atténuantes, et l'acquiller iiu moins du reproche de dissimulation. 11 eût été sans doute plus poli de prévenir à temps, de parler tout haut, et d'appeler la dcfeclinii |i:u- sua nom, mais le procédé, peut-être plus courtois, n'en aurait pas appris davantage. Il faut bien convenir aussi que ce nouveau i [i;iii.i'iii<'ut de front, motivé par des griefs plus sérieux, avait des conséquences moins graves il DféMQlait par là même un caractère moins odieux que celui qui avait été opéré deux ans auparavant, en pleine campagne, sur les champs de bataille de Bohème. 11 ne s'agissait plus cette fois de laisser une armée amie, aventurée au fond de l'Allemagne, bloquée dans une citadelle, n'ayant plus que le choix entre la honte d'une

capitulation ou les horreurs de la fami Aujourd'hui, des deux armées françaises allaient avoir à se passer du concours troupes prussiennes, Tune n'en avait nul bes pour marcher, sous les ordres de Maurice Saxe, de victoire en victoire ; l'autre, celle Conti, s'était mise d'avance en sûreté et à l't dans la retraite qu'elle s'élait choisie elle-mé au delà du Rhin. Enfin, sans en prendre 1 à Taise avec la foi des traités, on ne peut c tester tout à fait que les alliances entre peuples ne sont pas éternelles, et qu'elles pé sent par force majeure quand cesse YinU commun qui les a fait conclure.

Ne disputons donc pas aux panégyrû

allemands de Frédéric le droit qu'ils réclam

pour lui de répudier, à ce moment critiq

r une alliance qui n'avait pas tenu ce q

en espérait et qui devenait compromette pour sa propre sécurité; à une condition cej dant, c'est qu'ils reconnaîtront de leur côté la liberté qu'il revendiquait pour lui-même la rendait par le même fait à son allié. En r< pant ses engagements, il nous déliait aussi

IVACUATIQX l)E L ALL EM ACNE. 159

l quelque usage que nous eussions fait de celle indépendance recouvrée, quelque torl même qu'il en eut souffert, ïl n'aurait pas eu à s'en plaindre.

Ainsi, il se Béparait de nous pour sauver la SBélW, en rendant ii .Marie-Thérèse la facilité de venir, avec, toutes ses forces, nous chercher dans les Pays-Bas. Mais si {comme Robinson eu formait le soupçon) un arrangement tout opposé était plus du goùl de la princesse; si elle préférait nous donner carrière dans les Pays-Bas pour avoir ses coudées franches eu Silésie, il nous eut élé parfaitement loisible, eL il n'était nullement déloyal, non seulement de la suivre, mais même de la pousser dans cette voie, [lu moment où l'allié de Louis XV le laissait là pour ne plus songer qu'à ses intérêts ol i s;i personne, la réciproque ne pouvail manquer d'être juste... — •• Je conviens, disait quelque part, dans une lettre fort bien raisonnée, le prince de Conli lui-même à d'Arganson, qu'il vaut mieux, comme vous le dites, Ire trompé que trompeur ; mais si d'aventure ■oi de Prusse vienl à nous manquer, serait-ce

le tromper que de nuire à sa négociation et d'en nouer une dont il fût la dupe ?» — Des documents, qui n'ont peut-être pas jusqu'ici été suffisamment mis en lumière, vont nous faire voir qu'une transaction de ce genre, si elle ne fut pas offerte en propres termes par Marie-Thérèse à Louis XV, eût du moins été facilement obtenue d'elle ; et il nous restera à apprécier par quel excès de scrupule ou par quelle erreur de jugement le ministre qui parlait au nom de la France en laissa échapper l'occasion \

1. Conti à d'ÀrgensoD, 1 er août 1745. {Correspondance d'Allemagne. — Ministère des affaires étrangères.)

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