‹ Marie-ThereseChapitre 35 sur 40 · MPAUNE DE FRÉDÉRIC F.N SAXE · texte numérisé non relu

MPAUNE DE FRÉDÉRIC F.N SAXE

<• Monsieur muu frère, Votre Majesté me îlirme dans sa lettre du lïî novembre ce que

I savais déjà de la convention de Hanovre du 86 BOÛt, J'ai du être surpris d'un traité négocié, conclu, signé et ratifié avec un prince mon ennemi, sans m'en avoir donné la moindre connaissance. Je ne suis point étonné que vous ayez refusé de vous prêter à des mesures violentes et à un engagement, direct contre moi; mes ennemis doivent connallre Votre Majesté : c'est une nouvelle injure que d'avoir osé lui faire des propositions indignes d'elle. Je comptais sur voire diversion ; j'en faisais deux puissantes en Flandre et eu Italie; j'ai occupé sur le Rhin la plus grosse armée de la reine de Hongrie. Mes dépenses eL mes efforts ont été couronnés du plus heureux succès. Votre Majesté en a fort exposé les suites par le traité qu'elle a conclu h mon insu. Si la reine de

Hongrie y avait souscrit, loule son armée de Bohême se serait tournée subitement contre moi. Ce ne sont pas là des moyens de paix.., Je n'eu ressens pas moins l'horreur des périls

que VOUS coure/: rien n'égale l'impatience que

j ai de vous savoir en sûreté, et votre tranquillité sera la mienne. Votre Majesté est en force ; Elle est la terreur de ses ennemis ; Elle a remporté sur notre ennemi commun des avantages considérables et glorieux ; l'hiver qui suspend les opérations militaires avec cela suffirait pour -la défendre. Qui est plus capable que Votre Majesté de se donner des bons conseils à Ellemême? Elle n'a qu'à suivre son expérience, et par-dessus tout son honneur. Quant aux secours, ils ne peuvent consister qu'en subsides et en diversions. J'ai offert des subsides à Votre Majesté; j'ai fait toutes les diversions qui m'ont été possibles, et je continuerai par les moyens qui assurent le mieux le succès... J'augmente mes troupes, je ne néglige rien, je presse tout ce qui pourra pousser la campagne prochaine avec la plus grande vigueur. Si Votre Majesté a des vues capables de fortifier mes entreprises, je la prie de me les communiquer; je ne doute pas des lumières qu'elles en peuvent tirer, et je me concerterai toujours avec grand plaisir avec Elle. — Comme je finissais ma lettre, j'apprends les heureux succès dos armes de

Votre Majesté et la fuite de ses ennemis devant sa personne; c'est de tout mon cœur que je lui en fais mes compliments, et je suis, monsieur mon frère, etc.. »

Si la lettre eût été expédiée quinze jours plus tôt, au moment où Frédéric se voyait contraint de réclamer des secours qu'on était en droit de lui refuser, et si elle eût été destinée à préparer le coup de théâtre d'un changement de politique, — si c'eût été,- en un mot, un congé donné en termes polis à l'alliance prussienne, — le fond et la forme n'eussent manqué ni de dignité ni d'adresse. Les griefs qui justifiaient de notre part de légitimes représailles s y trouvaient accusés dans des termes dont la modération même accroissait la sévérité ; la demande de conseil, qui dissimulait mal, de la part de Frédéric, une pétition d'une autre nature, était repoussée avec une ironie assez fine qui n'eut pas mis les rieurs du côté du solliciteur; enfin les victoires des armes françaises, fièrement rappelées, pouvaient paraître une réponse méritée à d'indécentes railleries. Mais arrivant h contretemps, au moment où l'allié infidèle

avait su se passer de la France et où la France avait manqué l'occasion de se passer de lui, terminée par un post-scriptum complimenteur et suivie d'une dépèche où d'Argenson se montrait transporté de joie des succès prussiens, une pareille épître n'élait plus qu'une boutade d'humeur impuissante. Il ne sied pas à la majesté royale de se plaindre d'une injure, quand le châtiment immédiat ne doil pas suivre, et il n'est jamais utile d'offenser soit un ami douteux avec qui on ne veut pas rompre, soit un ennemi caché qu'on n'espère pas intimider. D'Arget, dès son arrivée, demanda à remettre la pièce en main propre au roi ; il n'obtint pas celte faveur sans quelque peine : le roi, lui fitoiulire, assistait à un concert et ne voulait pas se déranger. La remise une fois faite, un» 1 audience lui fut assignée pour le lendemain, à cinq heures du matin. Le roi le garda en tète à tète une heure et demie, lui parlant de toutes choses avec une bienveillance hautaine et un calme affecté. — « Je ne devais pas m 'attendre, dit-il, au ton de la lettre du roi de France; ce n'est qu'une ironie : il ne me laisse rien à espérer.

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et me conseille de prendre le parti que je Irouvenii le plus sape. Eli bien! Il est pris : je Tais ta paix avec la Saxe e) la reine de Hongrie. J'ai courtt trop de périls; je suis las de jouer quitte nu double : mon année et mon peuple oui besoin de repos. La constance même de la forlune n'étonne; je craindrais de m exposer de nouveau :'i ses caprices. J'ai assez de gloire, puisque j'ai obligé mes ennemi» a me demander la paix dans leur capitale par l'organe du grand ofca&eelîer de Bohème. » Il ajouta qu'une fois rentré dans la neutralité, il s'emploierait de bonne grâce pour le rétablissement de la paix générale; et, se posant déjà en arbitre, il indiqua à quelles conditions, dans sa pensée, la France avait droit de prétendre et ferait sagement de se prêter, et, la singularité, c'est que ces conditions étaient presque mot pour mot, sans qu'aucun des deux interlocuteurs pût s'en douter, celles-

* mêmes que Vaulc: renant avait tenues dans main quarante-huit heures auparavant '.

1. Frédéric deaigua eu particulier, comme les points que la France pouvait réclamer dans les l'i.va Ils?, ïprei, Furoei et Tourna*, et, en Italie. Parme et Plaisance.

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D'Arget, à qui Valori, sans doute, avait bit la leçon, crut le moment venu de demander au roi si, maître de la situation comme il l'était, il ne serait pas digne de lui, au lieu d'en garder seul le bénéfice, de retendre à ses" alliés, en les faisant comprendre -dans le traité qu'il allait - conclure. Quel plus beau rôle que d'être le héros de l'Allemagne et le pacificateur de l'Europe! — « J'en conviens, mon cher ami, dit le roi, mais le rôle est trop dangereux, un revers me mettrait a ma perte. A mon dernier départ de Berlin, ai la fortune m'eût été contraire, je me voyais un monarque sans trône el mes sujets dans la plus cruelle oppression. Ici, c'est toujours échec au roi ; j'en appelle à vousmême; enfin, je veux être tranquille. — Mais, reprit d'Argel, la reine de Hongrie ne renoncera jamais à la Silésie ; et, avec le temps, loi ou tard... — Ah ! mon ami, dil le roi en l'interrompant, l'avenir est au-dessus de l'humanité; j'ai acquis, que d'autres conservent. Je ne crains rien ni de la Saxe ni de l'Autriche pour les dix ou douze ans qui me restent a vivre : je n'attaquerai désormais pas un chat que pour

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me défendre, et je verrais le prince Charles h la porte de Paris sans m'en remuer. — Et nous à la porte de Vienne? » reprit d'Arget sur le même ton d'indifférence. La vivacité hardie de la repartie ne troubla pas Frédéric. — « Oui, je vous le jure; enfin, je veux jouir. Que sommes-nous, nous autres hommes, pour enfanter des projets qui coûtent tant de sang ! Vivons et faisons vivre! » — Le reste de l'entretien, dit d'Arget, se passa en discours généraux sur la littérature et les spectacles 1 .

Vingt -quatre heures après, la paix était signée avec l'Autriche, et Frédéric ne perdait pas un moment pour en envoyer la nouvelle à Louis XV, dans une lettre dont l'amertume trahissait bien plus d'irritation qu'il n'avait voulu en laisser voir à d'Arget. — « Monsieur mon frère, disait-il, je m'attendais à des secours réels de la part de Votre Majesté, après la lettre que je lui avais écrite en date du mois

I. D'Arget à d'Argcnson, m 2\ décembre 174o. (Correspondance de Saxe, — Ministère dos affaires étrangères. La lettre de d'Arget est insérée dans les Mémoires de Valori. t. I, p. 190. mais le texte est abrégé. J'ai cru devoir moimême retrancher des longueurs inutiles.

de novembre. Je n'entre point dans les raisons qu'EUe peut avoir d'abandonner ainsi ses alliés à leur propre fortune; cela fait que je sens doublement le bonheur de m'ètre tiré d'un pas très scabreux par la valeur de mes troupes ; si j'avais été malheureux, Votre Majesté se sérail contentée de me plaindre, et j'aurais été sans ressources. Votre Majesté veut que je prenne conseil de mon esprit : je le fais, puisqu'Ellc le veut, et il me dicte de mettre promptement fin à une guerre qui, n ayant point d'objet depuis la mort du défunt Empereur, ne cause qu'une effusion de sang inutile... Il me dit qu'il est temps de penser à ma propre sûreté, que la fortune est changeante, et qu'après tout, je n'ai aucun secours d'aucune espèce à attendre de mes allies... Les Autrichiens et les Saxons ont envoyé ici des ministres pour négocier la paix, et, après la lettre de Votre Majesté, il n'y a plus qu'à signer. Après m'ètre acquitté de ce que je dois à l'Etat et à ma propre sûreté, aucun sujet ne nie tiendra plus à cirur que de pouvoir être de quelque utilité à Votre Majesté. »

In billet à l'adresse de Valori, pour le

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charger d'expédier cette réponse, était plus maussade encore : — « Monsieur, voici la réponse que j'ai faite au roi, votre maître, à la lettre que vous venez de m'envoyer de sa part... Si cette nouvelle ne fait pas plaisir à votre cour, elle ne peut s'en prendre qu'à elle-même, n'ayant jamais voulu m'assister ni de subsides suffisants, ni de troupes... Pour notre personnel, je crois que nous pouvons rester amis tout comme auparavant. Pour moi, je suis content d'avoir la consolation de n'avoir jamais été aux aumônes du roi de France. Je suis avec estime, monsieur, etc. » — Et, en postscriptum : — « La paix est faite ; tu l'as voulu, tu Tas voulu, etc. ! . »

On s'explique difficilement le ton d'aigreur, et presque d'insulte, qui règne dans ces deux pièces. Parvenu au comble de ses vœux, jouissant à la fois du bienfait de la paix et de tout l'honneur de la victoire, Frédéric gardait un tel avantage de situation sur son royal correspondant qu'il n'avait nul besoin et qu'il n'était

1. Frédéric à Louis XV et à Valori, 2:j décembre 174,;. — Pol. Corr., t. IV, p. 389-390.

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pas digne de son esprit politique d'en abuser à ce point. Dans la neutralité où il se félicitait de rentrer, son intérêt était de ménager les deux adversaires dont la lutte allait se continuer sous ses yeux, au besoin même d'entretenir leur conflit, non de les pousser à bout l'un et l'autre, au risque de leur faire naître la pensée de s'unir un jour contre lui. La France, d ailleurs, avait encore un service à lui rendre : c'était d'occuper l'Autriche pour l'empêcher de reprendre haleine el de songer même à revenir sur les conditions qu'elle avait dû subir. La prudence, cette qualité qui fit rarement défaut à Frédéric, lui commandait donc d'avoir égard à rémotion naturelle d'un allié justement froissé de son abandon, et de panser la blessure au lieu de l'envenimer. Même dans ce premier moment, l'extrême irritation du roi de Prusse n'a pas d'explication naturelle; mais ce qu'on peul encore moins comprendre, c'est qu'il ait conservé de la lettre malencontreuse de Louis XV un tri ressentiment que, trente ans encore après, niellant la dernière main au texte défi-

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