CAMPAGNE DE FRÉDÉRIC EX SAXE. 37Î
nitif de ses Mémoires ^ il ait consacré un long développement à réfuter un document tombé dans l'oubli. Il est encore plus singulier de lui en voir travestir les termes et les pensées de manière à prêter à un souverain, dont un excès d'orgueil ne fut jamais le défaut, une outrecuidance burlesque digne d'un matamore de comédie. Rien de plus étrange assurément, et de moins digne de la royauté comme de l'histoire, qu'une controverse posthume de cette nature. En y regardant de près, cependant, le lecteur de Y Histoire de mon temps croit apercevoir quel est le sentiment qui domine dans cette tirade si étrangement passionnée. Ce qui est le plus amèrement reproché au roi de France, c'est l'allusion qu'il avait osé faire au succès de son armée dans les Pays-Bas. C'est le souvenir de Fontenoy, qui, même après un demi-siècle écoulé, semble importuner encore le vainqueur de Friedberg et de Sohr : — « J'ai fait de grandes choses, se fait-il dire par Louis XV dans le langage ridiculement hautain qu'il met dans sa bouche. On a aussi parlé de vous. » — Voilà le trait qui est resté gravé
dans le cœur. Louis XV s'était comparé un jour a Frédéric : cette présomption, bien que rudement chàlïée depuis lors, ne loi fnt jamais pardonnée; il y a des rivalités d'auteur, même sur le trône, et la grandeur du génie ne préserve pas des petitesses de la vanité.
Si ce jugement n'est pas téméraire, il dut se trouver, parmi les hommages que Frédéric reçut de toutes parts, dans ce moment si brillant de son existence, nn en particulier qui, plus que tout autre, lui fut sensible, car il partait du vainqueur de Fontenoy loi-même. Ao récit de la brillante expédition dont la Saxe venait d'être le théâtre, Maurice éprouva, en qualité de connaisseur et à un point de vue pour ainsi dire esthétique, une telle admiration que, malgré le chagrin que, comme enfant de la Saxe, il devait éprouver de l'humiliation de son ancienne patrie, — malgré la contrariété que la paix qui en était la suite devait causer au commandant d'une armée française, — il ne put se défendre de donner cours à ses sentiments et d'en envoyer directement l'expression au héros lui-même : — « Sire, lui écrivit-il,
l'expédition que Voire Majesté vient de terminer si rapidement est si brillante que, comme militaire, je lui en dois mon compliment. Je n'ai pas pu m empêcher, comme Saxon, de compatir aux maux qu'a éprouvés la Saxe ; mais mon admiration pour toul ce qui s'y est passé n'en est pas moins au-dessus de l'expression. Les manœuvres savantes et judicieuses rie Votre Majesté présentent un canevas fort étendu à la méditation, ,1e ne puis assez l'admirer, et, depuis Alexandre el César, je ne crois rien desigrandeldesi frappant. La conduite que Votre Majesté a tenue dans celle guerre contre lea Saxons ressemble el surpasse assurément les belles, les rapides expéditions de ces deux grands hommes, qui entreprenaient des guerres m 1rs terminaient eu peu de jours. Recevez avec bouté, Sire, cet hommage, qui ne peut '■in soupçonné de flatterie, el que ['admiralion du sublime m'arrache, malgré l'amertume {ii Un si grand événement a dû naturellement répandre dans mon a me '. >•
MAftlC-TaiftiSE HiPiBATftICB.
Frédéric voulait rentrer, avant las fêtes de b nouvelle année, dans la capitale de ses États reconquis. H quitta donc Dresde dans lés derniers jours de décembre, sans même attendre les ratifications de Vienne. Dans la foule on* pressée qui vint ,1e saluer au moment de son départ, Vaulgrenant et dUarracb, obligés Tan et Fantre, peut-être à regret, à cette politesse, durent se rencontrer et revenir encore une fois sur les détails de leur conversation nocturne. Vaulgrenant se montra tout de suite très inquiet de savoir si d'Harrach, dans son tête à tête avec le roi, n'avait rien laissé transpirer de la négociation clandestine. L'Autrichien se hâta de le rassurer, puis, lui montrant une bague surmontée d'un diamant de prix qu'il avait au doigt : — « Voilà, dit-il, le présent que jai reçu en souvenir de ce malheureux traité; mais j aurais mieux aimé avoir coupé le doigt qui le porte que de l'employer à cette signature. » — Il lui exprima ensuite l'espérance que leurs pourparlers ne resteraient pas complètement
— (Ministère tic la ptierrc. — Cette lettre est aussi insérée dans les oeuvres de Frédéric, t. XVII. p. .'Mil.
sans fruit et pourraient préparer dans l'avenir (à la fin des fins, dit-il) une voie plus facile à raccommodement de leurs deux cours. — « En ce cas, ajouta- 1— il , qu'elles s'entendent directement et sans recourir aux intermédiaires, qui ne font qu'embrouiller le métier. » — Et il lui indiqua le nom de deux de ses amis personnels, l'un résidant à Londres et l'autre à Bruxelles, à qui on pourrait s'adresser si on avait quelque chose à faire dire secrètement à Vienne '.
Nulle description n'est nécessaire pour imaginer, et aucune ne serait suffisante pour bien peindre, la réception enthousiaste qui attendait Frédéric dans cette ville de Berlin qu'il avait laissée, six semaines auparavant, tremblant pour sa propre sécurité, et où il rentrait pacifique et triomphant, deux fois couronné par la victoire. « Vive Frédéric le Grand! » ce fut le cri qui retentit d'un bout de la cité à l'autre, et
1. Vaulgrenant à d'Argeuson, 26 et 28 décembre 174.1. (Correspondance de Saxe. — Ministère des affaires étrangères. — La première de ces deux dépêches contient l'envoi d'une lettre de d'Harracb ù Vaulgrenant; la seconde, un récit de leur conversation. Voir Appendice R. à la fin du vol unir*.
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auquel la postérité a fait écho. Ce que nous savons des sentiments qui animaient Marie-Thérèse, et qu'elle avait fait partager à ses sujets, laisse aussi facilement deviner avec quel morne abattement fut reçue à Vienne la nouvelle du traité conclu à Dresde. « La plus lamentable défaite , dit l'ambassadeur vénitien Erizzo , n'aurait pas causé plus de douleur. » Rien assurément ne prouve mieux que, pour agir sur l'esprit des peuples comme pour déterminer la suite des événements , une forte impression morale pèse souvent d'un plus grand poids que les plus importants résultats matériels ; car , après tout (M. d'Arneth le fait observer avec raison), de cette seconde lutte engagée contre l'ennemi de sa grandeur, l'Autriche sortait intacte, n'ayant perdu, cette fois, ni un pouce de son territoire ni une parcelle de sa puissance effective : tout ce qui venait d'être cédé à Dresde avait déjà été accordé à Breslau deux années auparavant ; et. dans cet intervalle, Marie-Thérèse avait acquis, sans nouveau sacrifice, l'avantage de rajeunir la tradition des Habsbourg en fixant le saint-empire dans sa non-
■ \mimi,\k n e fdkderh: en saxe. -ma velle famille, et elle avait même su se délivrer, par la soumission humiliée de la Bavière, de la seule rivalité qu'eussent redoutée ses
^IOI.
C'était Frédéric, au contraire, qui, ne retirant aucun profit de ses nouvelles victoires, se trouvait, en détinilive, avoir en pure perte versé le sang, dépensé l'argent, risqué le repos de ses sujets. Il semblait donc que, dans le partage de ses laveurs, la fortune eût donné à Marie-Thérèse la réalité dont elle ne laissait que l'ombre à Frédéric ; mais c'était une ombre entourée d'une auréole lumineuse dont le reflet éclairait les voies de l'avenir. Personne ne s'y trompa. — « Vous verrez, disait avec désespoir l'électeur de Trêves au résident de France, que ce prince va être plus redoutable que ne l'a jamais été là maison d'Autriche, et qu'il fera trembler
l'Europe. -
M;ûs quel hit, peut-on se demander, l'effet produit en France par cette paix où nous n'étions pas compris, cl qui nous laissait, pour la seconde fois, porter seuls tout le poids d'une coalition? ("est ce dont on a, au premier
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moment, quelque peiue à se rendre comple.
Ce qu'il y a de certain, c'est que rien ne ressembla au cri d'indignation et d'angoisse qui s'était élevé, deux ans plus tôt, quand le traité de Breslau éclata comme un coup de foudre au milieu d'une confiance générale. L'événement, au contraire, fut pris avec un calme relatif, tenant à plus d'une cause qu'il est intéressant de discerner. D'abord, personne n'était surpris : une première épreuve avait préparé à la récidive; les plus naïfs avaient cessé de croire à la fidélité prussienne. Le traité de Hanovre était ébruité, commenté depuis trois mois par tous les gazetiers d'Europe:
l'effet, pour parler le mauvais langage de nos jours, en était escompté d'avance. Puis le mal était moins grand cette fois, et le danger surtout bien moins urgent. Nul rapport entre la situation de Maurice de Saxe, campé victorieusement devant Bruxelles, et celle de Broglie et de Belle-Isle enfermés, presque affamés, dans Prague. L'hiver commençait à peine; on avait donc le temps de réllécbir : ce n'était que matière à spéculation, sur laquelle les poli-
CAMPAUKR DE FRliliÉRU
as:
tiques et les nouvellistes pouvaient raisonner ;i l'aise, chacun suivant sa propension naturelle.
Celt« île d'Argenson nous est connue, et il ne parait pas que la disposition oplimisle avec laquelle il accueillait tout ce qui partait de Uerlin ait ressenti, à ce moment critique, même un jour d'ébranlement. D'abord, il voulut douter jusqu'à la dernière heure de la soumission de l'Autriche; il la voyait déjà continuant la lutte sans alliés, dans des conditions qui l'auraient mise bientôt o deux doigls de sa ruine. Ce serait alors, pensait-il, le moment de reprendre aven avantage la négociation prématurément entamée par le comte d'Harracfa :
la paix acceptée par la Saxe n'aurait été ainsi qu'un pas fait vers une pacification générale. Puis, quand il n'y eut plus moyen d'ignorer à quel prix Marie-Thérèse avait acheté sou repos en Allemagne, d'Argenson n'eut pas seulement (ce qui eut été fort sage) le bon sens de ne pas se répandre en récriminations amures, qui n'auraient abouti, en irritant un vainqueur, qu'à faire à la France un ennemi de plus. Cetle
note de modération, commandée par la dignité et par la prudence, fut vite dépassée. Revenant arec une sorte d'entraînement à ses idées favorites, d'Argenson se prit à considérer qu'après tout, la Silésie restant acquise à la Prusse, le but principal de la guerre, l'affaiblissement de l'Autriche, était atteint, et qu'il s'agissait seulement de garder à tout prix ce résultat important. D'où il conclut que, pour prévenir une revanche et un retour offensif toujours possibles de l'Autriche, l'intérêt de la Prusse lui commanderait de continuer à s'appuyer sur la Franoe, et afin de faire mieux sentir à Frédéric ■ cette communauté d'intérêt et de le déterminer à se conduire en conséquence, il ne vît rien de mieux, au lieu de s'éloigner de lui avec froideur, que de l'attacher, au contraire, et de l'enlacer, pour ainsi dire, par de nouveaux liens d'amilié et de reconnaissance. Ce calcul, qu'il n'a pas déguisé dans ses Mémoires et dans sa correspondance, et dont quelques-uns de ses historiens lui ont fait honneur, fut visible dès son premier entrelien avec le ministre de Prusse Ghambrier. Sans cette
plicaliou, — je dirais volontiers sans cette
iCURe, — le langage qu'il tînt dans colle
nveriation (qui dut avoir lieu le jour même
. arrivait à Versailles la lettre insolente de
■édéric) serait vraiment inexplicable de la
irt d'un ministre de Louis XV.
Voici comment Chambrier lui-même rend
ompte de sa conférence- : — « Le marquis
d'Argenson m'a parlé de la manière suivante
ur raccrousemenl de Voire Majesté, 11 m'a
— Vous savez, monsieur, comme je
use sur les liaisons du roi votre maître avec
mien, e( qu'en vérité personne n'est plus
['•lé que moi qour la continuation et le resser-
nenl, s'il est possible, de l'amitié la plus
oile entre ces deux princes, parce que ce
ni leurs intérêts; mais je vous avouerai
lendanl que jamais désiré, pour la gloire du
: Prusse el l'avantage du roi mon maître,
: la paix du roi de Prusse avec la reine de
Nlgrie m 1 se fût pas faite, ou que, si elle 8 'était
ute, ce fût conjointement avec la France, rien
étant plus aisé au roi de Prusse, quand il a vu
ue la Saxe élait à ses pieds et que la reine de
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Hongrie souhaitait de s'accommoder avec lui, que de dire à cette princesse qu'il voulait bien faire la paix avec elle, pourvu qu'elle fût commune à la France et à ses alliés. De cette manière, le roi de Prusse faisait le coup le plus glorieux qu'il pût jamais faire, et ses liaisons avec nous n'auraient pas reçu la plus légère atteinte, au lieu que, de cette manière (sic), nous restons dans l'embarras. Il faudra bien tâcher de nous en tirer ; nous y ferons de notre mieux, en recourant aux moyens qui sont dans l'Etat, quoique épuisé, je l'avoue, pour soutenir une guerre qui pouvait finir tout d'un coup, si le roi de Prusse avait bien voulu un peu se souvenir de nous. » — Suivent certains détails d'un caractère confidentiel et tout à fait intime sur les mesures que la France allait prendre pour faire face à la situation nouvelle où la laissait son isolement; puis Chambrier reprend: « — Enfin, le marquis d'Argenson m'a dit qu'il était si convaincu de la nécessité qu'il y avait pour le bien des intérêts réciproques que Votre Majesté et le roi son maître fussent étroitement unis, qu'il était, lui, d'Argenson, du sentiment
CAMfÀSHfi DIE FRÉDÉRIC t ,\ SAM.. .'J'Jl que Voire Majesté fût le centre politique de tous les intérêts de la France dans le Nord et dans l'Empire, el qu'il ordonnerait, de la pari du roi son maître, à tous les ministres de France qui sont en Allemagne et dans le Nord de ne se conduire que suivant les intérêts de Votre Majesté et conformément à ce que Votre Majesté ferait insinuer par ses ministres aux ministres de France; — qu'il croyait que Voira Majesté connaissait trop ses véritables intérêts pour ne pus conserver de son coté la conliance et l'ouverture de cœur qui conviennent aux mêmes intéréls. »
D'Argenson tînt parole ; ordre exprès fut l'UMiyé ;'i lous les agents français, tu m seulement de ne montrer aucune humeur, mais de parler de la paix de Dresde comme d'un événement heureux, dont la France n'avait qu'à se féliciter, et de continuer à concerter leur conduite avec les agents prussiens comme si rien n'était venu trahir leur confiance. S 'ad ressaut même en particulier à Valori, qui était naturellement le plus diflicile à convertir, d'Argenson terminai! son exhortation par celle assertion au moins
— Des servitean m'omi. «■ a obéir; ni les ministres frasçaii, •on* les fa ww cxmrs, s exprimèrent-Os nsa- Hwa«t, ssn* l'tiinwit asn défrayait
t guettais
autrichiens sur les sentiments do p k il êm pAi e chrétienne dont ils faisaient preuve 1 .
Tout le monde, à la venté, et surtout tons les collègue* de d'Ârgenson, n'étaient pas, sinon aussi bons chrétiens, du moins aussi philosophes que lui. Plus d'un (Chambrier le rapporte) demeura convaincu que, la Prusse une fois pacifiée et mise à l'abri de tous les orages, son souverain n'aurait pas un désir bien pressant de faire partager autour de lui les bienfaits du repos dont il allait jouir. Il pourrait
I . Cliaiiibrier il Frédéric, G janvier. — D'Argensoo àValori, ïf janvier 1710. 'Cnrreipomtance de Prusse. — Ministère du
affaire* «Iraugèrei.)
bien, au contraire, être (enté d'attiser le feu entre les deux grandes puissances qui restaient en lutte, pour les épuiser l'une par l'autre, et n'élever lui-même à leurs dépens et sur leurs ruines. Mais ceux-là mêmes qui pensaient ainsi, une fois le mal fait et irréparable, ne trouvaient, non plus, nul avantage à on montrer trop d'irritation ni d'alarme. La vraie manière d'y porter remède, suivant eux. c'était, pour la France, de tourner ses regards et ses forces vers le terrain où le succès de ses armes était glorieusement incontesté. Pousser activement la marche audacieuse de Maurice de Saxe eu Flandre; soutenir les progrès plus lents, plus modesles, mais pourtant continus, de Maillcbois en Italie; enlin appuyer par un secours effectif les prodiges que Charles-Edouard faisait en Ecosse, c'était là, suivant eux, la seule voie à suivre pour se Consoler et se venger en même temps des échecs définitivement suhis au delà du Rhin. Raisonnant ainsi, ils n'étaient pas éloignés de trouver qu'après tout il était heureux de n'avoir plus, sous aucun prétexte, à s'occuper îles affaires d'Allemagne, ut d'être délivré, même
à tout prix, de l'allié exigeant et suspect qui tendait toujours à nous ramener vers cette ingrate contrée. Telle était l'impression aèsex générale, différente assurément de la chaleur affectée de d'Argenson, mais aboutissant en pratique à peu près à la même conduite. Et c'est bien là, en effet, la conclusion à laquelle nous voyons arriver un observateur bourgeois, dont le bon sens ne manquait pas de perspicacité : « — Voilà, dit le chroniqueur Barbier, te grand-duc reconnu Empereur et la reine de Hongrie Impératrice : il faudra bien que la France et l'Espagne les reconnaissent aussi.
Nous n'avons plus que faire dans l'Allemagne; il ne reste plus que deux objets : la Flandre et l'Italie 1 . »
L'alliance prussienne ne se brisait donc pas cette fois par une rupture violente; elle tombait en quelque sorte d'elle-même, de guerre lasse, d'un consentement commun, par suite d'un dégoût et d'un détachement réciproques.
C'était l'effet de ce refroidissement insensible