II
amour de i'emaie dédaigne. Souvent j'ai relu ses lettres en m'exagérant ce qu'elles m'expriuiaient d'indifTërence. Je m'excitais à la fois au respect de moi-même, et à la fierté contre lui. Quand je me croyais forte de ma colère, je trouvais au fond de ma mémoire, un regard , un son de soix , mon nom qu'il avait su dire avec tendresse, car il m'a aimé un temps , et mon ressentiment faisait place à une émotion de faiblesse et de bonheur. La reine appuya sa tète dans ses deux mains. On ne m'a rien épargné. Ma chaste mère, elle que j'adorais, a été chassée du lit de son époux comme une incestueuse (i). Ses droits et son titre onî passé à une créature qui n'a-
(4) On sait que Catherine d'Aragon avait d'abord épousé 5 frère aîné de Henri III, Arthur.
vail jjDUi ilislinclioii (jut* des l)eaulL's impudiques; moi, j ai clv déclarée bâiarde. . . la petite fille de lanl d'empereurs bâtarde! Kl quand le jour de mon rèi];ne est vciiii , j ai trouvé l'Angleterre armée eonlre ma leligion et ma personne, (^eux qui mr* devaient fidélité ont IraîtreusenKiit rt nié leur (ievoir et ont essayé de soulever mon peuple. J'elais seule et pauvre, ils avaieni im |)arli et de l'argent, tout ce (|ui lait les révolutions; je n'avais que mon droit, ce droit s'établit. Arabella baissa la tète. Marv \il ce mouvevement.
— ru blâmes ma victoire, jeune fille, l'ecbalaud de .laneGiay se place entre ruoi tl ton approbation. Pauvre Jane! ou lui as ail donne le titre de reine. Que pouveit sa jeunesse timide et rêveuse sur un trône au pied dutpiel rugissaient tant d<" taelion*» ( hi ne tfou-
verne pas un étal avec les illusions d'un Platon. iNous savons tous que cela est impossible, et qu'en présence des faits, il faut autre chose que les abstractions des poètes et des philosophes. J'ai fait mourir Jane, il est vrai; mais on n'oublieia pas que je l'avais épargnée d'abord, que j'avais pris en compassion sincère la violence qu'une famille d'ambitieux avait fait à ses réclamations droites et modestes. De vingt-sept conspirateurs, trois avaient suffi à ma justice (i). L'impunité enhardit cette foule d'êties sans cœur. Le père de Jane, ce Sulfblk, que j'avais trouvé au nombre de mes ennemis, à qui j'avais si généreusement pardonné sa révolte, dont la
(2) Le dur de Northumberland, beau-pÎTe de Jane Grav sir Johu Gales et sir Thomas l^iliner.
leiinne obtenait à hki c oui (1(,'s iKiniicms insolents, SuM'olk j)ul h\o\\ encore se soulever lontre sa iviiic. Oliî .«lors , je laissai la liberté tie pmiir. Dis clanicuis s'élevèient contre moi. Lady .lant^ nVtait pas coupable (Je l'ingialitutle des siens , m.iis on eût l'ail de son nom cl de sa vie le prétexte de toutes les révoltes. Le sang des rois est-il donc si méprisable, qu'il doit être versé selon le bon plaisir des séditieux et des fous? Seraienlils les seuls à attendre dans une immobilité stupide qn'on vînt les égorger? Appellerait on résignation cet oubli d'eux-mêmes ? Kl fussent-ils indifférents à cet excès pour leur délense légitime, il ne leur serait pas permis d'oublier que le salut des peuples est lié au leur, qu'ils ne peuvent tomber isolément, (pie leur chute est précédée et suivie de milliers d'aiiln ^ (billes. \ /,i raison d'élat ^<^l la
^aiande de lous; voiià pourquoi elle est inflexible. Cette destinée des rois est triste. On les plaindrait bien plus qu'on ne leur porterait envie, si l'on savait par combien d'amertumes secrètement dévorées , ils paient leur fatale grandeur. Cette responsabilité du bonheur de tous enfante de cruels soucis. La veille est difficile, le rêve est souvent un délire. On a l'effroi du jour, on a l'effroi de la nuit. Pas de lepos possible. Les uns nous servent à genoux , sans cbercliei* a nous pénétrer'; les autres nous effacent implacablement de la condition humaine pour faire de nous quelque chose de monstrueux , d'incompréhensible. A peine s'il nous est permis d'avoir des sentiments connus. La nécessité de caUner nos bonheurs familières n'est pas inoais impérieuse que celle de cacher nos larmes. On nous impute à crime les monve^
mtMils les plus simples. Ke^anlo-iiioi, cr don souverain :i pâli sous h lU' cvm.MUo bi ulal , ils onl injuiié la femme pour alleindiv la reiiîe. J'ai eiu èlie mère pendant (juekjue temps; j'ai eiu poiter dans mon sein un liomme, un roi, un fils de Philippe, alors si charmant et si dévoué; et j'avais associé l'Angleterre à mon espoir, (hélait une erreur, ils me l'onf fait expier par tous les genres de làclietés. Les cloches avaient sonné poui cet être ardemment attendu ; le Te Deum avait retenti sous les voûtes sacrées , les préires avaient prié et (ail des processions , les teu\ allumés sur les places témoignaient la joie nationale. Moi j'écoulais avec l'avidile et le délire d'une mère (|uel([ues prédicateurs vanter les perftHlions de ce (ils inconnu. Des ambassadeurs avaient annonce aux puissances chrétiennes ee dou\ «NruruH iil .
Un acte du parlement y avait donne une sanction publique. Et souvent je me cachais à tous, je veillais pour avancer quelque broderie! Toutes ces visions de cœur, tous ces enchantements délicats aboutirent à une dérision bouffonne. Un jour la chrétienté tout entière apprit que Mary Tudor s'était trompée. On eût plaint toute autre femme; j'étais reine, je dus subir l'insulte. Un long rêve accueillit cette déclaration; vos misères sont cachées au moins, les nôtres s'aggravent par un désespérant éclat. H fallait voir à travers les respects forcés, la curiosité insolente de cette cour, la première fois que Philippe et moi nous nous retrouvâmes devant elle. J'avais une contenance bien triste. Il est si diflicile de braver l'ironie de son semblable; quelque fort (jue l'on soit, elleinquiète. Phihppe affecta pour moi de tendres égards.
Dès que cious lùnies seuls, je i\w misa ses pieds, j'y pleurai, li (It'lo'niia de luoi sou visage irrité. S'il me parla, ce lui avec des aeceiJls(jui biisèieul moueciMir; le lencieuiain, des mo(pieries ii(iiol)les sur ses ravissemeuls de père ('laienl plaeardés dans une galeiie où nous devions passer; il me les monira avec sou froid sourire. — Tous ces alfrouls , me dil-il, c'est a vous que je les dois; Mary corjtinua d'un air agité : — Je n'avais [)as irem blé quand Thomas Wial, à la lêle de quinze mille rebelles, était venu a Londres pom me détrôner; jel.emblaisà celte parole. Depuis nous devînmes étrangers Tun à Taulre. Sais-tu que jamais le rire bruyant et laniilier des autres boninus n a dilate It* c(eur de iMiihppe. Son rire est silencieux, maisIVltèt en estinoui. l.a vue de ce rire m'a tommenté souvent. (h\<' j'ai aiMK l'Iiilippe , el (pie |e I ai < raml !
La reine se tiil. Ârabella partagée entre le désir ardent de s'éloigner et le respect pour cette grande afliction , restait immobile et sans parole. Ce silence frappa Mary.
— A. quoi penses-lu , jeune fille?
— Madame !
— Je t'aime, Ârabella.
— Haïssez-moi plutôt! Je suis au désespoir. 11 faut...
— Que faut-il , demanda Mary avec une brusquerie terrible.
— Que je vous quitte. Et les yeux d'Arabella se fixèrent tout grands sur le visage effrayant de la reine.
Mary se croisa les bras. Des accents de familiarité méprisante sortaient de sa bouclie , son regard était féioce. Jamais Ârabella ne l'avait vue ainsi. La reine lui apparaissaif sous une face inconnue.
lu INC citMiiandes (le If liair, v\\ bien! oui, je le liais, car lu niaïKjues de C(juiir. <)li! je ic liais bien, lu peux èlre salisfaite. Je viens de inellie a nu devaiil loi les faiblesses et les misères de ma vie, je l'ai dit à toi ce ((ue je n'aurais dit à nul autre, ce (|ue jamais nul être vivant n'aurait du enlendie de ma bouche, ce cjue je ne voudrais pas même laisser soupçonner, et tu crois t'acquitler envers moi par u!i semblant de compassion insolenlel C^e n'est pas à genoux (jue tu as reçu cet affreux épancbement! Tu oublies (jui je suis, (pu tu es. Keydnor, le grand nom vraiment! foutes les' bouches Texaltenl ! Sans les b(»nlês de mon aïeul, Henri VIII, ce nom serait à peine connu de (juekpies paysans, on l'ignorerait ici du moins. Keydnor, Kevdnor , (]u'est-ce (pie cela rap[)ellt ;' — l ne race (idele , inadame.
— A qui ? Tes pères avaient servi EdourdlV, Richard m, avec autant de zèle qu'ils ont servi depuis Henri Vil et Henri VHl. Oh! nous savons, nous autres rois, à quoi nons en tenir sur ces tidélitës de parade! Nous les prisons à leui* valeur.
— Au-dessus des rois, madame, il y a le pays, proféra la jeune fille avec une indignation respectueuse. Mes pères lui ont donné leur sang.
— (Jui, dit Mary, les lois s'en vont, le pays reste avec les châteaux et les terres qu'on y possède, je comprends. Aujourd'hui on exalte Mary Tudor; demain, la bâtarde Elisabeth, il n'y a qu'un nom de changé 5 c'est au moins de la pudeur si ce n'est pas de la grandeur.
— Madame, répliqua Arabella , les rois ,
loul piiissaiils (jii ils sont , n'oiil j>;is l«- .IithI cravilissoniPiit sur 1rs horumos.
— [Sous le savons, réj)on(Jil sèchement la fille de Henri Vill. Le j^rand sens de miss Reydnor avait dû ne pas confondre un jugement sage avec d'imbéciles prétentions.
Mais, j'y pense, tu te fais bien audacieuse. Encore quelques mots , et la souveraine humble demandera pardon à la sujette. Estce là ta prétention , jeune fille?
— Oh! s'éc!ia-t-elle, ne me supposez pas d'intention offensante; ne voyez- vous pas înon chagrin?
— Sois donc aimante , dit la reine adoucie.
Dn bruit se lit dans les pièces voisines. On accourait en ouvrant l.s porlrs vivement.
— Qu'est cela? demanda la reine à rofticier (lui entrait .
— Votre Majesté me pardonnera mon empressement, c'est un courrier cki roi.
— Un courrier de Philippe ! et Mary devint tremblante.
Elle se précipitait vers la porte; quand Arabella l'arrêta.
— Madame, il faut que je parte.
— Que tu partes. . . La reine avait oublié. ^Oui, il me faut une ligne de Votre
Majesté.
— Demain, cent lignes si tu veux, mais aujourd'hui pas une minute de retard.
— Madame, ne me refusez pas 1
— Tu es folle.
Arabella se mit entre la porte et la reine.
— De grâce! Ses mains étaient jointes.
— Débarrassez-nous de cette jeune obstinée ! dit Tamanle de Philippe.
L'oKiciei lil un mouvement.
— Homme, ne touchez pas, s'ccria la jeune fille. .Madame, au nom de la pific !
— Ton entêtement m'est oduMix.
Arabella se n.iil à i<enoux.
■ — Voyez mon effroi.
— Demain ; répoïKlit la reine avee une impatience égoïste.
— Demain je vous maudirais. .Ne soyez donc pas sans compassion? Il y a des mots qui doivent être irrésistibles, pourquoi ne me viennent-ils pas?.,. Je les clierclie en vain ? Au nom de votie mère! par voire éternité!... Mais vous m'avez donné voire paroU^ tle reine.
— J u peux partir, je ne le retiens pas.
La jeune fille s était irouvée à genoux veis celte femme que la passion rendait implaca-
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La reine fit un signe à 1* officier qui se plaça devant^la suppliante, et tout aussitôt elle sortit. Quand A.rabella ne la vit plus, elle jeta un cri si profond et si terrihle, que Mary s'arrêta toute saisie. La malheureuse s'élança vers la porte et se précipita sur les pas de la reine.
— Je m'attache à vous. Il faudra qu'on me tue pour que je vous laisse. IMon Dieu , sauvez-moi! Un ordre de vous, madame. Il me le faut? Ne l'obtiendrai-je donc pas?
— Expliquez au moins votre acharnement.
Aiabellafit un mouvement de tète négatif.
— Madame, ce n'est pas à une fête que je cours... J'ai le cœur navre. Mes idées se perdent à force de douleurs... Encore quelques roinutes, je serai folle ou morte. Et il ne le faut pas, madame, je vous bénirai, j'unirai
voiie nom a celui de mon créateur. Ne mf refusez donc pas! Croyez-vous que je vous supplierais pour quelque délice mondain?
— Tu le convertiras?
— Je seiai ici avant huit jours, ma parole est inviolable.
Mary la contempla.
— Dans quel état vous êtes! Suivez-moi. La reine rentra dans sa chambre. Elle y
écrivit rautorisation désirée dans le sens le plus étendu. Miss Ârabella Reydnor était libre d'aller partout. Nul être ne pourrait contrarier sa marche, et tous les magistrats lui doivent protection.
— Dieu seul peut vous rendre le bien que vous me faites.
Elle baisa la main que lui avait tendue Is reine et disparut par une autre porte.
Quand elle se trouva sur la grève, elle chercha hiutilement Walter; sa barque et lui avaient disparu. Elle l'attendit, il ne vint pas. TroQipé par un faux avis du dominicain , le jeune homme avait été renvoyé au lendemain soir. Arabella marcha rapidement le long de cette rive déserte, interrogeant d'un regard avide l'étendue du fleuve. Il y avoit là pour faire battre un cœur plus intrépide que le sien. Partout l'absence de la vie humaine, de grandes masses mobiles et sombres; la nuit dans le ciel, la nuit sur la terre , la nuit sur les eaux, elles mdle biuits inquiétants de la solitude. Ses pas s'arrélèreni subitement, elle venait d'entendre tout près d'elle un souffle humain, le souffle d'un être endormi^ et dont quelque rêve troublaii sans doute le calme , car ce souffle était bruyant et pénible. Son isolecnenl la saisit. Pourtant elle reprit
sa rourso. Mais il (m falh,! toute Triiergie de Taine pour Ja défendre des peurs qui en<,'our^ dissent et font succomber les forces du corps : le souffle semblait tantôt la suivre, tantôt la précéder. Il s'y mêlait un brmt fnonolone. Cet bomme endormi marcbait donc? Le verrait-elle su!-ir à ses côtés? Ht malgré son courage, l'attente de cet être mystérieux Te! frayait. Le cri acre et sinisire d'un oisrau qui passa tout prés d'elle en battant l'eau de ses lourdes ailes, dissipa sa crainte; c'était iorfraie qui avait gémi. Le chat-buant lui répondit du liaul d'une tourelle en ruines, par son éclalanl bo bo, bo bo bo bo.
Llle s'avançait a tiavers les mornes clartés que faisait apparaîtr.- le déplacement des nuages, quand elle crut saisir au l.)iii une forme noire qui glissait sur Ir fleuve et venait de son côté. Inceitaine de la iialuie de cet
objet, mais animée par l'espoir, elle jeta un appel familier dans ses montagnes, Walter y répondit. Alors elle lui iendil les bras; et, après quelques mmutes d'attente, eile se trouva assise dans la banuie. à côté de lui. Les agitations calmées, il lui apprit qu'un jeune garçon était venu lui dire : \ demain soir seulement, la chose est impossible aujourd'hui. Et comme Walter lui avait demandé quelle personne l'envoyait, il avait répondu. — Ma mission se borne h ce que je vous ai dit. Toutefois la défiance étant venue à Walter, il ne s'était éloigné qu'à une faible distance. Après un quart d'heure de navigation, ils gagnèrent le bord de l'eau. Ce fut alors seulement qu'ArabelIa leconnut dans le conducteur de la barque, Oswald Berckley, non plus insouciant et gai, mais bien sérieux. Ils s'avancèrent dans un bouquet de bois où
se lioiisaieiU deux clie\au\. Berckl s vil part if le jeune couple avec un cliai^rm cjui se Iraliit par la bruscjueiie de son adieu.