‹ Marie TudorChapitre 9 sur 12 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Une sixième rétractation de Thomas Crammer vint réjouir le cœur de ses ennemis. Il implorait, dans les termes les plus contrits , la miséricorde du roi, de la reine, du pape, de rÉi,dise universelle; et il suppliait Dieu de le recevoir à merci.

— Il faut que sa mort soit efficace , dit

Mary Tudor, au moine Garcina. Ne pourraitil pas faire sur l'échafaud une abjuration solennelle? cela serait d'un grand effet, mon père. La nation apprendrait que Thomas Crammer n'a obéi qu'à sa conviction , que c'est bien un retour invincible aux doctrines sacrées.

Le moine goûîri (ort cette idée. Et tout aussitôt , il rédigea de concert avec la fille de Henri VIIl et le religieux , un écrit que Thomas Crammer signerait et lirait publiquement le dernier jour de sa vie. Arabella connut ces détails. La sentence définitive était pour 1(* 21 mars, on était au 17. Le lendemain matin, la branche fut à la fenêtre.

Arabella quitta son aïeule endormie, pour entrer dans sa chambre. La nuit était belle, et le bruit de la Tamise montait dans l'air comme une douce plainte. Un moment elle

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ie tint (ioboul , les bras ( roisés , ia trie rêveuse et à demi penchée sut- sa poitiiiie. Puis elle pria de tonte réiiergieet la piété de son cœur, et dit un dernier adieu à tout ce qui était là? Sa démarche audacieuse l'exilait à jamais de ce palais et de sa famille , peut-être : la persécution viendiail à la suite. Neuf heures sonnèi'ent à l'iioiloi^^e de la grande tour; elle ne les compta pas sans trouble, et ce fut à pas lents cpi'elle s'approcha de la fenêtre; ses yeux cherchaient la barque. Rien ne se montra près du palais, et même dans le lointam. Ou donc était Walter? malade, arrêté, peut-être. Tout affreuse que fut cette idée, elle ne la repoussa pas : Son ame s'était élevée a la hauteui- de tout. — S'il n'est pas ici dans une heure , se dil-elle , je n'amai plus a compter (pie sm

moi. Elle s'assit, jnédila quelque tetnps, et prit une de ces résolutions que rien ne peut changer. Involontairemenl elle se rapprocha de la fenêtre , et les yeux se promeuèrent in- (juiels à riiorizon. — Les étoiles s'éteignent. Il fera sombre cette nuit, ^es mains se ioignirent. — Vous me protégerez, mon Dieu ! je n'ai d'espérance qu'en vous ; et mon besoin profond de votre assistance vous trouvera propice. Klle marcha dans sa chambre, rêvant au moyen d'accomplir sûrement sa dangeleuse excursion Un soupir dit qu'elle la concevait difficile; comment trouverait-elle un cheval? Qui la défendrait, si elle était poursuivie? Thomas Crammer mourrait-il en lâche, parce qu'elle n'aurait pas pu arriver à temps? Quelle honte pour lui! quelle immense douleur pour Walter! Son cœur lutlait si violemment, qu'il semblait devoir s'é-

lancer de sa poitrine . réjujuvantr la |» »ss; - (iail. -Où csnnacoiifiance.Mil-elle. .)e donle de loi, sublime (jéateurî Cela est bien roupable. Le coi- se fit enlendic. - Merci , mon Dieu! merci! La lumière brilla tout aussitôt sui' la fenêtre. Déjà la mani d'Arabella était posée sur la r\r\\ quand la poite s'ouvrit doucement, et le dominicain entra.

— Vous ne m'attendiez pas, lui dit il. Ara bella souiit amèrement et resta debout devant cet lionmie. — Miss Reydnor, conlinuat-il , a le gont des elioses basardées, moi je ne l'ai pas. Aussi aimé-je mieux l'avertu- tle la témérité et rie la lolie de son dessein, (|ue de l'arracber ties bras d'un jeune hounne. Peutêtre sortirai -je avec bonnein de la lutte.' Peut-être essuierai-je une défaite.^ Si j'avais été libre plus tôt, je vous aurais épargné des émotions mutiles. (lroVe7.-\ous donc en im-

poser à mon observation calme et assidue?

— Ne descendez pas au mensonge , dit Arabella ; c'est bien moins l'inquiélude de ma vie qui vous amène, q^ie le besoin de voir un ennemi s'avilir à jamais.

— L'un et l'autre me tiennent au cœur , repondit le dominicain. Je vous laisse à vos tristesses, ce ne serait pas moi qui pourrais en jouir.

— Et Walter? demanda-t-elle.

— Le fils de Diana Alstone n'a rien à craindre de moi .

Le religieux sortit. Arabella tomba sur une cbaise ; et, la tête dans ses mains, elle resta quelques minutes en proie. à une sombre agitation. Puis vint le recueillement. Une lutte s'engagea dans sa conscience; lutte terrible, s'il fallait en juger par les impressions cbangeantes de son visage et les soulèvement»

pi'écipités tle son sein. Le cahiic; lui revint à la suite d'une décision prise (le calme était sévère. Elle passa chez la leine.

Il fallut bien des instances poui- (|u'elle obtint la liberté de pénéli-ei* à cette beure auprès de Mary i udor. — Je réponds de tout, avait-elle dit, la reine est intéressée à ce que je vais lui dire. Mary était assise devant une table, elle écrivait une lettre et semblait fort émue. i)e temps en temps elle gémissait. Arabella souleva la j)orlièie de velours, et resta frappée de cette douleur royale. Elle s'avança enfui , et se plaçant en face de la reine :

— Madame, lui dit-elle, j'ai à faire un voyage de quelfjues jours. (Jue votre Majesié daigne me le permettre!

— Et c'est à une bcuie si avancée cpie vous me le demande/ ! (lonnnenl vous-a-lon

laissé pénétrer ici? J'avais doîi né des ordres».

— Je suis pressée, madame.

— Où voulez-voiis aller, jeune fille?

— Le lieu où je veux aller, ne doit être connu que de moi et d'un autre.

— Vous n'y irez pas, dit la reine.

— Madame, ne prononcez pas un refus!

— Votre demande est si liardieî

— C'est vrai.

— Et votre aïeule, sait-elle votre incroyable démarche?

— Mon aïeule ne le sait pas.

— Qu'il ne soit donc plus question de cette extravagance! dit Mary d'un ton sévère.

— J'ose encore supplier Votre Majesté , dit Arabella en se mettant à genoux devant la souveraine. Le voyage que je veux faire aurait l'approbation de Dieu lui-même.

— Et vous en faites un mvstère à votre

r.Miic fl à cell^* aiciilc |)«»ur I.Kjuelle vous ne (icviic/. l'itiî avoir tic caché. Jeune tille, je vous ai trop tcoulée, c'est le paiclon de voire audace (ju'il l'anl niaintenanl soiii^'er à oblenii-.

Arabella pâlit. Sa jeujie tète se pencha un moment sous l liorrt ur de sa pensée. Ayant levé les veux, elle rencontra dans les yeux de la reine un regard si dui- , si ironique, qu'elle abdiqua aussitôt sa timide prudence, pour se mettre face-à-face avec sa destinée. Une larme exprima l'eflbrt .

— Madame, (iil elle à la reine parmi les dames (jue vous honorez de voire confiance, il en est une qui vous liomjje sui sa religion.

— ^ommez-la, s écria la reine, avec une expression sauvage.

— Que Votre Majesté daigne me permettre mon \<»\a«;e, d seia l<' prix d< ma re'vélation.

— Des coiiditions à votre souveraine! Arabella se taisait. — Mais dites donc où vous voulez aller?

- — S'il faut que je le dise, je reste, madame, et je garde le nom de l'hérétique.

— Vous ignorez que votre silence suffirait pour vous rendre justiciable de la loi?

— Je le sais, madame.

— Eh bien ?. . . Toujours votre obstination ! Parlez donc enfin! prononça la reine avec une hauteur impatiente , et en frappant sur la table.

— Que Votie Majesté m'assure d'abord que je pourrai librement entreprendre une course, que nul être au monde ne sera en droit de s'y opposer.

— Ce que vous me demandez est d'une insolence 1

— Madame , vous êtes femme 1 ne re-

poussez pas la [Jiiriv d'une aulie (eiiitiie'

— En vérité je ne eoniprends pas volie insislanco. Vous abusez de ma i)onlé.

— Je suis une sup|)iianle, dit Arahelia.

— Tu m'émeus, je ne sais vraiment pour- <pioi .

— Au nom du ciel, madame, ne repoussez pas ce mouvement généreux!

— Relevez-vous donc, Ârabella, vous avez ma parole de reine.

— Madame, dit la jeune tille, avec une fierté douce et triste, l'hérétique, c'est moi.

— Vous! s'écria la reine, vous, Arabella.

— Moi, répela Arabella, sans hauteur, sans bravade.

— Dites-moi '[ue votre raison est perdue, dites-moi tout , plulôt (pie celte efTroyable parole.

— M.idame, prononça Aiabe]la , d'un ton

simple et digne, si vous m'aviez mieux conune, vous auriez bien vite deviné l'hérétique : avec une anie lionnèle, il n'y a de délation possible que pour soi.

— INous sommes seules, Arabella , retirez vos imprudentes paroles, la reine d'Angleterre ignorera ce qu'a entendu Mary Tudor.

— Je ne suis pas avide de la mori , répondit la jeune fille, la vie me promettait quelques douceursencoie. Voulez-vous, madame, maintenir votre parole sans condition?

— Tu es folle. Mais, dis-moi, tu te confessais.

— La confession était pour moi une humble expiation et non un sacrement.

Les joues de la reine devinrent livides.

— Tu as communié , je t'ai vue communier. C'était donc un sacrilège que tu commettais?

— (ie |>ain (jiie jt- niariiicais avt^c nus frères érait un symbole (ranioui. \ olrc loi ne j)ouvail (Ire la miei)ne.

— Tu Tas eue celle foi, cai- Ion |)ère esl calliolitjjie.

— Je ne l'ai plus,

— Eh bienl je la ferai renaiire dans Ion «o'ur, je l'enseignerai a adorer Dieu , comme devraient l'adorer lous les èlres. On a éi;aré Ion jui^ement pai- d'oro:ueilleuses docirines, je le tendrai à l'Iiu milité pure. Ma fbi est énersjique et profonde, tu n'y ré.Msteras pas. Ils l'on dit (pic le catliol.cisme est une (cuvie de mensoni<es, et tu Jes as crus, jeune inserisée. Tu as abandonné le culte d expiation et de pert'ectionnemeni pour suivre les passions mauvaises, l.a viei'ge modeste a ouvcrlenienl prostiluc son cœur aux idoles de llaal. Connmnl la prvN.tncalion de cpieUpics

superbes a-t-elie pu te séduiie, toi , qui avais bu aux sources sacrées, et qui t'étais nourrie du pain des [oils? L'erreur est-elle permise à la science? doit-elle s'enivrer a\ec les fous? n'avais-tu pas franchi la mer Rouge et reçu dans Ion cœur la rosée de la lumière et de la vie? quelle voix Irompeuse te rappelle en Egypte? Henri YIÏl fut mon père; je vénère son titre, maisje pointe accusation contre son hérésie.

— Je n'estime pas la religion de Henri VIII, répondit la jeune fille.

— Àh! tu sacrifies à d'autres idoles 1

— Qu' importe , ce que je crois , madame ? Le temps presse, laissez- moi partir. Je reviendrai bientôt à votre indignation.

— Ârabella, dit la reine en abandonnant son expression biblique, j'ai pour toi une affection de sœur , tu ne m'as jamais offensée.

Je sais tout ce (ju il y a da'is ton cœur de desinloressement vrai, de compassion noble et profonile. Quanti je stirprends les re^'ards des autres femmes ai rêléssui" moi, jVn éprouve delà colère. Elles scrutent mes pemes , elles cherchent sur mes traits abattus la vengeance de leur condition inférieure et de leur dépendance; tes iei,^ards, au contraire, me sont doux. Ine lois tu as eu pour mes pleurs des pleurs généreux et discrets. Je les ai vus, et je t'en ai bien tenu compte. Tu plains la femme sans amour et sans enfants. Ne te dérobe pas à moi! Les dévouements ne sont pas communs dans la sphère de crimes et d'and3itions où je suis appelée îi vivre. Fu crois la fierté intéressée à soutenir ton erreui-, tu te trompes. Vois Thomas Crammer éclairé d'un rayon d'en- haut, il revint à la vérité. Arabella, sois ma sœur! Celle cpie la

nature m'a donnée dévore mes jours de son désn* homicide. Si elle le pouvait, je n'aurais pas de lendemain, la minute qui va suivre, serait ma minute dernière; elle-même me traînerait sui l'écliafaud. La vois-tu s'associant de l'ame à toutes les liaines qui éclatent contre moi , comptant mes ennemis avec une joie féroce, en augmentant le nombre par les ruses de ptostituée qu'elle tient de sa mère. J'ai toujours marché droit et la vérité sur les lèvres; elle, au contraire, ressemble à la hyène. Je ne sais rien de dangereux, de faux et de couard, comme ses paroles affectueuses. Quand elle m'embrasse, je ci ois sentir le venin d'une vipère. Bâtarde et fille d'une infâme, elle est infâme elle-même, et n'a que des grâces effrontées. Son riie est le rire d'une eourtisane, il me dégoûte. Oh! c'est une adorable sœur qu'Elisabeth! Avec

l'auip de mon pèir , j'aurais depuis lon^; temps mis (in à ses eomplols. Aime-moi doue pour elle et pour tous!

— !Madame, dit Viabella, vos l)ontés nw pénètrent; je voudiais les justifier, mais je n'y sacrifierai pas ma conscience. \ ous méritez qu'on vous parle avec franchise, et je me trouverais iiien avilie, bien digne de vos mépris , si je consentais à vous tromper. Mon humble vie est dans vos mains, vous pouvez me la conserver ou la perdre.

— Je jjuis , je puis , (\ue cela est facile à dire! Si tu persistes dans ion hérésie, je dois te sacrifier.

— A qui , madame?

— A rédificatiou du monde, à la icligion, à Dieu que !u outrages! et si je t'épargnais , je serais condamnée avec toi dans l'autre vie. lu ne prétends pas que je riscpie

mon éteinilé pour ton obstinalion . Prends donc pitié de toi, de moi!

— Vous croyez votre salut intéressé à me faire confesser votre loi, ou bien à me livrer aux bourreaux ; moi, je mets mon honneur à ne pas vous tromper.

— Sors de ton aveuglement, Arabella, ouvre les yeux aux clartés divines ! Je ne te commandes pas, je te prie , je m'humilie devant ton orgueil obstiné; je te demande ta vie pour moi qui t'aime! Vois, je pleure. Mary pleurait en effet. ïu serais bien dure si tu me la refusais. Je sais que tu ne peux pas changer tout de suite à ma voix; mais, dismoi que je puis espérer.

— Oh! dit Arabella, vous m'accablez, madame! Demandez-moi quelque chose qui soit en mon pouvoir!

— Mary prit un papier sur la table.

— ilv n isl \)ns uiK ttiniiie licmeuse que lu as sous les yeii\ ; liens, lis eette lellie de Philippe. Arahella regardait la reine; mais elle ne lisait pas. C était pitié que ce visage fait pour d'énergiques résistances, devenu si pâle et si maigre.

— Je lui éciis des lerhcs qu'il écarte sans doute avce ennui; et j'attends des mois entiers une réponse que d'abord je n'ose pas ouvrir, et que rarement il a écrite lui-même; tant je crains d'y trouver de nouvelles douleurs. Celte lettre que tu \ois là, m'a arraché des cris. Jamais il n'avait laissé percer tant de sécheresse. L'orgueil a été le mobile de ce jeune superbe, une passion insensée a été le mien. J'avais follement oublié les onze années qui nous séparaient. Oh! c'est une horrible, une ridicule soufVrance cprun

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