‹ Marie TudorChapitre 5 sur 12 · GO · texte numérisé non relu

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regard plein dt soumission répondit d'abord à ce reproche. Ârabella y ajouta la parole affectueuse :

— Vous ne pouvez douter de mon profond respect pour tout ce qui vient de vous.

— Je vous trouve de la tiédeur, reprit lady Reydnor adoucie pourtant par cette réponse. Défiez- vous d'une si dangereuse disposition. La tiédeur conduit à l'indifférence et à la perte de l'ame \ c'est un des doux pièges de Satan. Arabella, j'ai vécu dans des temps difficiles; alors il y allait de la vie à confesser la foi catholiue ; m aintenant elle est redevenue la foi de l'État. Notre auguste lady Mary et son pieux époux don Philippe ont ressuscité les forts d'Israël. Ils ont par leur sagesse arrêté le cours des violations et des blasphèmes, encore quelques résistances vaincues, et l'unité leligieuse régnera dans la vieille

Aiii^lelerre. Ou procède noj) lenlemenl a I Cx. I il pal ion de l'hérésie.

— Le Christ étabhl 5.;i doctrine p.n 1 ainour, se hâta de réj)OiKlre le jeune lille.

— Que voulez-vous dire? s'écria Taieule en dressant sa hante taille. Sacrifieriez- vous à une lâche et abominable pitié? Oseriezvous défendre les lauteurs de l'hérésie ? Ce qui sera condamné dans la vie éternelle méritera l-il d'être absous dans celle cou rie vie^^ Mon dernier jour approche, verrai -je chanceler votre foi? Le chardon eroilia-l-il ou avait fleuri la rose cliai mante de Saion? L'hu milité est la vertu du saj^e, vous manquerait elle déjà? Auriez-vuus la prélention risibie des superbes, celle de scruter la par(»le de Dieu et de la soumellre à Texamen d'une laison qu'on pourrait juslcment appeler folie? N'écoulanl (|ue son zèle, lailv Ke\{lnor s'euq)ara

de la bible avec une vivacilé élonnanle pour son âge; et, après Tavoir teuiiletée, elle la remit sous les yeux de sa petite fille, et lui dit : — Lis ce chapitre de ÏExode. Àrabella jeta les yeux sur ce passage , el les détourna avec une liisle indignation : — Vois, dit lady Reydnor, le peuple hébreu oubliait le Dieu éternel pour sacrifier un veau d'or ; le législateur ne dit pas des paroles de paix , mais il sépara les fidèles des impies, et il ordonna à tout homme qui n'aurait pas renié Dieu de tuer son ami, son parent, son frère. Cet ordre lut exécuté : des milliers de prévaricateurs périrent. Lisez vous-même.

— Je vous demande grâce pour mon refus, proféra la jeune fille d un air respectueux, mais décisif; les massacres me semblent peu admiiabies.

Ladv Maj^eiv se cioisa les bras.

— lu ',\^ bien (l«'s l;«cli(M«'s de ((eiir , [nonoDca-l-ellc avec mi ton d'in^xprirnablp il«'- (lain et en fixant sur ce jeune visage la colère de ses yeux mobiles coinuie les eaux de la nier fiont ils avaient la couleur. Ks-tu de mon sani( ? .le suis presque tentée d'en rlouter. E\) bien! je vais lire, lu in'/'rouleras du moins. Je ne vous demande j)as, iu<n pèie, si vous approuviez mon eniporternent , \otis êtes comme moi un des ouvriers d" la vij^ne du Seigneur; ce n'est pas vous fpii la verriez dessécher sans y faire couler la sotnce fertilisante.

I-e religieux s'inclina. Son regard pénétrant s'empara ensuite de toutes les impressions de la jeune fille (pii s'était lemise à sa tapisserie. Elle brodait rapidement , et semblait vouloir s'étourdir sur la lecture passionnée de sa grand uierc l ii air soutuf et mélaucoli(|ue,

chanté par une voix mâle, se fit entendre an dehors : c'était l'air des marais de Rhud- (ila?i (i). Il passa deux fois sous les fenêtres, ï.es joues d'Arabella se couvrirent de pâleur, le trouble ue son ame fit trembler ses doigts. Elle écouta, la tète penchée en avant, les yeux fixes et dans l'attente. La voix s'était perdue au loin qu'elle écoutait encore. Une émotion

({) Les marais de Rbuddlan avaient acquis dans l'esprit des Gallois une célébrité funeste C'était là que les Saxons les avaient vaincus, vers la (in du viii^ siècle ; c'était là encore que d'autres conquérants, Robert d'Avranches et Robert de Malpas, Normands féroces, les avaient battus trois siècles plus tard. « Ua singulier monument de ces desastres « nationaux, dit '»t, Augustin Thierry, dans sa belle His- « foire de la conquête de l' Angleterre par les Normands, sub- M sistail encore, il y a peu d'années, dans le pays de Galles ; « c'était un air triste, sans paroles, mais qu'on avait cou- « tume d'aj)p]iquiM' à beaucoup de sujets mélancoliques (( On rappelait Taii- des inarais (]o l^huddlan »

parliculièio avait ogalemenl agité le religieux ; lui aussi, iii()ii)e aiistèie, il s'était recueilli dans ce cliant plamlif, et (ruu elTet d'autant plus profond (|''il est sans paroles, comme si la douleur nationale dont ce chant est l'expression n'avait pas trouvé de langue assez foite, assez solennelle, j)Our l)ien diie cette douleur, et cpie l'auie avec son infini eût seule pu rinterpiéter. L'homme comprima bientôt sa sensation; il n'en iut pas de même de la jeune fille.

En ce moment , lady Reydnor regarda sa pelite-fille, et se persuada en la voyant rêveuse cpje la lecture avait pioduit Timpres sion espérée par son zèle.

— Je savais bien, dit-elle, (jue vous ne resteriez pas indifférente à la parole du Seigneur, (l'est pour l'avoir méconnue et peutêtre oubliée (pic lanl d êtres se sont j)erdus.

Je m'occuperai d'ailleurs très-promptemenl de votre avenir. La mort peut me surprendre vite, et je ne veux pas ressembler aux vierges folles; il faut que le maître trouve ma lampe allumée. S'adressant ensuite au leligieux : — A'avez-vous pas été satisfait , mon père , du recueillement d'Arabella?

— Excessivement satisfait, répondit-il d'une voix c(ui déplu! à la jeune fille, tant elle y trouva peu de vérité. Ce ne (ut pas sur un ton difféient qu'il ajouta : — On ne saurait être catholique plus feivente et plus éprise la parole de vie que ne l'est misb Reydnor.

Âiabella l'étreignit d'un brusque regard et demeura frappée du sourire incrédirle et moqueur* qu'elle surprit sur des lèvres habituellement graves. Le reste de la soirée se passa (Ml allusions irupiiéiantes de la part du

religieux et en déclaïualions <anali(|ijes de !a part de lad y Margery.

En(ii) Ârabella se liousa libie dans sa eliam bie. Celle voix (jui 1 avait émue était la voix de Walter, absent depuis des mois, et dont elle n avait reçu (ju'une ligne : <( Ne vous in- « (|uiéiez pas di* mon absence; peut-ètie sera- « t elle longue eneore. » Klle tàclia de comprendre la mysiérieuse retenue de Walter. Ce n'était pas sans mtenlion qu'il avait cbanté sous la 1( nètre un air cpii disait tout un passé. Pour(|uoi n'élait-il pas venu? pomquoi trouvait-il nécessaiie de Taverlir de sa piésence en ce lieu? La nalure ii anche de Wallei-, sa \ive anection pour elle, laisaient de celle cir constance (|uelcpie chose de sérieux el d in- (juiélanl. Qu'\ aurail-il eu de plus naturel (|ue de se présenter chez hidy Keydnor. ou elle-même I a\ait piessé «.ic verni .' Counn<'nl

n'avait -il pas obéi à son propre entraînement? I.e jour vint qu'elle cherchait encore l'explication de celte bizarrerie apparente. Sa conduite auprès de son aïeule se ressentit des sollicitudes de la nuit. Moins passionnée pour les questions théologiques, lady Reydnor aurait vu sur le visage de sa petite-fille une préoccupation d'autant plus frappante, qu'elle ne lui était pas habituelle.

Douée d'un caractère enthousiaste , mais ferme, 4rabella ne dissipait guère sa force en rêveries inutiles; elle était capable de tous les dévouements pourvu qu'elle pût leur assigner un motif satisfaisant pour la conscience. Depuis longtemps elle s'était habituée, par une étude persévérante sur elle-même, à dominer ses entraînements et à les soumettre à la réflexion solide. Une vaine exaltation lui semblait un mobile au-dessous de l'être iutelli-

genl. I.llc li()ii\aii lionlcux (\c s'ahaiidoiinci aux l'Ians (jiii amenaient des lej^n Is, (|u avec un |)t'U moins de complaisance pour soi, on aurail pu sVparti^nei . • ^

A onze lieuies, elle Iravaillail dans le salon de la veille sous les yeux de sa i;iand'mèi'e. Une attente inquiète, mais dont elle ne laissait rien apercevoir au-deliors , troublait sa pensée .

— l^a paix soit avec vousl dit le dominicain qui entrait en ce moment.

(le tut d'un (on froid qu'elle répondit à ce souhait, pénible poui* elle comme une ironie.

Plusieurs coups de marteau, liajipés d'une manière pai ticulière, résonnèrent soudain à la porte du dehors. Arabella tressaillit comme si elle eût été frappée d'une connnolion elec- 'ri(pie. I.e iclii^ieux avait .-.aisi au passage ce si^nc (I émoiiiiîj. S:» pj-néiralion diiouimf lui

disait que la visile était pressentie et désirée. Oubliant sa retenue, .\rabella fixait les yeux sur la porte. Des pas trop lourds pour être ceux de Walter déconcertèrent son espérance; elle reprit son ouvrage oublié sur ses genoux. Un paysan, dont la figure lui était inconnue, entra brusquement, et d'une voix haletante, il demanda le père pour confesser une pauvre créature qui allait de vie à trépas , Peter Brown, Le consentement de l'homme de Dieu fut exprimé avec une sorte de regret. Pourtant il partit vite, mais non sans avoir jeté un regard soupçonneux sur la jeune (ille. Walter ne tarda pas à heurter lui-même et à se faire annoncera \rabella n'étant plus sous l'influence de la surprise, se défendit de tout mouvement qui eût pu la trahir.

Le jeune homme se présenta d'une manière aisée et respect ueuse, qui sembla plaire à lady

Keydnor, tiès-dilïicile e.i éf^ards, cl assez disposée à Irouver dans la sivacilé biillaiile \vs airs iinperliiienls apportés de la coin de France par quelques élourdis <jui iTaxaieul de Toriginalilé (juà la condilion délie de mauvaises copies. Il lui leniil d'ailleurs uue lettre de sa parente, lady Résina Woisllev, personne tbrl eslunée dans la Cainille, et vivant à ()\f()id. Pt-ndaul (\uv. ladv Keyduui lisait sa lellre a\ec une solennelle altention, le regaid de Walter c^iercliail Arabella. Elle lui sourit l\\\\\ air si doux ol si confianl, (pi il se sentit heureux. V délaul de la \oi\, ses yeux direnl lous ses ra\ issenienls intérieuis. Ils la conjurereiil de venir s'asseoir de\anl le leu, à côlé de sa i;raiid'iuere, j)our (pTil pût la Mnv de près el lui adresser (pieUpies uiols; malgré ce langage bien cmupiis, elle rtsia dans reioiguemenl. Lady i\( sdiior abonda en

questions sur sa parente. De loin en loin Waker faisait un geste d'impatience qu'il expiait par un reproche muet d'Arabella. — Ne pouvez-vous attendre? semblait-elle lui dire. N'est-ce pas déjà un délice bien chei- de nous trouver ensemble ? — Vous êtes fort raisonnable, disait à son tour la figure attristée de Walter ; j'aimerais mieux vous von- un peu de mon impatience et de mon amertume. — Il ne faut pas deux méchants à la fois, repienait la figure expressive et délicieusement moqueuse d'Arabella.

Cette causerie muette finit à un coup de marteau solitaire. — Don Clément! s'écria Arabella. Il est bien vite revenu. Et ses yeux pleins de regret semblèrent demander grâce à Walter. Les sourcils du jeune homme, subitement froncés, ne trahirent pas une contrariété moindre. A la manière dont le domi-

— lu —

nicam salua rt'lrani;<M , miss Reydiior coiiipril cju ils ne .se voyaient pas |j()Lîi la [)!(. niiere fois. Ce fut avec un siiuriie soinbie que le père accueillit le nom du jeune homme piononcé [)ai lady Keydnor, cl les explications qu'elle lui donna su? sa noble parenlo. — Mais, remaïqua-l-elle loul-a-coup, pouKjuoi étes-vous levenu si promplement?

— Les moris ne se conJéssenl pas, iéj)ondit le religieux.

— Ali 1 la pauvie anie ! prol'éra la \ieille lady. -Mon peie, je lerai dire des messes pour le laclieter des années de piui^aloiie (jue lui vaudront sans doute ses distractions a réalise, il y pensait plus souvent au prix du blé et des moutons du (h.inier uiarche cjU a ses obligations en\eis Dieu.

Aiabella avait cesse de s entretenir par lame avec \\ aller. Son applhiilion a son

ouvrage était devenue sérieuse, sans affectation pourtant. Une chance restait au jeune homme, celle de dîner chez lady Reydnor ; et, à la faveur du mouvement et du temps, il serait hien malheureux s'il ne trouvait pas l'occasion de parler à Âiahella. Mais lady Reydnor avait pour principe inviolahle de ne jamais admettre à sa table une j)ersonne qu'elle ne connaissait que par une première visite. L'invitation espérée n'anivait pas. Déjà les réponses brèves de la majestueuse lady accusaient d'indiscrétion la persistance du jeune homme à rester. Il le sentait, son tourment était grand; mais il s'était ménagé une ressource. îl tira de son sein un rosaire en cristal vert, qu'il mi! dans les mains de lady Reydnor. Chaque pater était figuré par un gland de chêne dont les deux extrémités s'enchâssaient dans de l'oi-. Une petite croix d'or,

merveillous?ineiit ciselée, pendait aii rosair<'.

— Cela esl beau, dit la vieille lady. I^xaminez ce travail, mon père, c'est un cliefd'œuvre de patience et de i,'oût. Je n'ai rien vu de plus exquis.

Aiabella s'approcha en ce moment pour voir la pieuse merveille.

— Que mylady examine attentivement la croix, ditWaller; elle v découvrira deux petites inscriptions , dont l'une est s;recque et l'autre latine.

— Voyons cela; mais il faut le grand jour pour distinguer ces fins caractères. Klle se leva vivement, et d'un geste elle entraîna le dominicain vers la fenêtre. Walter les y accompagna du regard. Certain de leur préoccupation, il se pencha vers Ârabella fpii était restée vers la cheminée, et lui dit :

r. n. ii

— Il faut que je vous voie seule , il le faut absolument; c'est pour Thomas Crammer.

— Demain , répondit Arabella , dans le parc, près de la Tamise. Le mur est très-peu élevé au nord, vous saurez le franchir. Cherchez des massifs de sapin à travers lesquels est une croix de pierre, et allez jusqu'au bout. Quant à l'heure, je ne puis vous la dire.

— Eh bien ! je vous attendrai tout le jour. Tout cela avait été dit pendant que Walter

regardait, en les prenant une à une dans la main, des figurines d'ivoire, placées sur une table qui était elle-même une curiosité, tant les sculptures en étaient délicates. Arabella les touchait du doigt et semblait lui donner des détails. Cette ruse ne trompa pas le re- Irgieux.

— Je suis vraiment éprise de ce bijou, dit lady Rcydnor.

— Et moi, iiiilady, je m'eslimerais heureux si vous daii^iiiez l'accepler.

— Voilà (jui csl Iroj) i;racieu\ , monsiour ^ervil. Le présent est crailleiiis d'une valeur trop grande.

— Il m'a été donné, milady, et je ne saurais le placer en des mains j^lus dignes. Ma vie est celle d'un chevalier errant, je pourrais le perdre; consentez donc à le garder.

Lady Margery était fortement ébranlée.

— Connaissiez- vous monsieur INervil ? dit le dominicain. Savez- vous si sa foi est la vôtre? Devez-vous accepter un objet consacré h la prière, sans être sure que cet objet a toujouis été vénéré?

— Vous av( z raison, mon père, dit lady Reydnor en se hàlanl de rendre le rosaire à Waller, qui le reprit avec peine et ne tarda pas à s'éloigner, bien qu'il en cnntAt a son

cœur et qu'il craignît les souvenirs du religieux.

Le jour suivant, pendant que !ady Reydnor prenait un repos nécessaire à sa vieillesse, et que le dominicain visitait quelques catholiques du voisinage, Arabella courut dans le parc. Walter l'y attendait depuis le lever du soleil. Elle lui prit la main et le Conduisit dans un fourré bien épais où elle s'était abritée souvent conlre les chaleurs de l'été.

— Quelle longue absence vous avez faite ! dit Arabella.

— Bien longue, en effet. J'ai vu Thomas Crammer, ajouta-t-il avec une ineffable expression de tristesse.

— Comment l'avez-vous trouvé?

— Bien vieilli. Ces vingt-cinq mois de prison ont mis des années de plus sur son visage. Arabella soupira. En ce moment , le

doininicaiii se glissait tout pies d'eux; cache derrière le massif, il écouta leur cnlretieu. Sa respiration se perdit dans le hi uit de l'eau et dans le bruit des feuilles doucement airilées à l'air. — Savez-vous, reprit le jeune homme, ce qui l'affeclc plus (pie la perte de ses honneurs et de sa libeité? (Test le regret de ne pas vous voir; il vous aime bien, Arabella.

— Aloi, je l'aime bien aussi. Walter, diteslui que mon cœur le visite souvent, que je n'ai pas cessé d'être fidèle à son affection. Oh! sa captivité me chagrine profondément.

— Une lettre de vous lui serait plus douce que toutes mes paroles.

— Kh bien ! je l'écrirai. \'enez la chercher demain.

— .l'ai pris sur moi tout ce qu'il faut pou! l'avoir à Tmstant même

Il tira de sa poche un étui dans lequel étaient du papier, une plume et un petit flacon d'encre. Arabella se mit à écrue sur ses genoux. Waller , debout devant elle, les bras croisés sur sa poitrine, la regardait avec un douloureux plaisir.

— Je promets à mylordde Cantorbéry, ditelle après avoir fini, de le voir bientôt.

A force de prières , j'obtiendrai de ma grand' mère la permission d'aller passer quelques jours à Oxford, avec lady Mortb. Je ne saurais fixer le temps; mais dès que je le pourrai, j'irai donner un baiser de fille à celui qui m'aime comme un père. WaUer, parlez-moi de lui encore, dites-moi tant ce qu'il vous a dit, dites-le moi avec les mêmes paroles.

— Si je vous le disais, Arabella, vous souffririez trop de ne pas courir tout de suite à lui

— Le puis-je, Waller? scus (jucl prétexte * vous iie répondez pas. Le blâme est facile. Kegardez où je suis. Perisez à la rigidité dç ma i^iand'mère. Ai-je hésité néanmoins à faire une démarche qui me perdrait dans son estime, tant elle la trouverait contraire à la modestie? Suis-je venue en toute confiance?

II ne disait rien, car il sentait du déhre à l'entendre se justifier. — Si vous saviez (ju'ici la prudence m'est nécessaire, (^'esl à peine si j'ai la liberté de penser. Lady Keydnor est papiste, moi, je suis restée fidèle à ma religion d'indépendance et d'amour. Ma vie dans cette maison est une vie de surveillance pénible sur moi-même, de colères honnêtes et de mépris qui ont bien de la peine à ne pas êlacter.

— Ce don Clément, Arabella, a-l-il parlé de moi à votre grand'mère?

— Je n'ai rien entendu; mais \ï a été set»-

avec elle. Craignez-vous quelque chose de lui? Il paraît vous connaître. Je l'ai compris à son air. Walter, défendez-vous de tout ëpanchement devant cet homme. Voilà dix-sept jours qu'il est ici, et ces dix-sept jours, il les a presque employés à m'épier. Allez, il me dénoncerait sans lionte, s'il pouvait acquérir la certitude que je ne partage pas la foi réelle ou prétendue.

Et moi, vous l'avouerai-je ici, depuis que j'ai conscience des intentions des pauvres , je m'éludie à l'emporter sur lui, à opposer la prudence à la ruse, à déjouer par une étourderie moqueuse, sa volonté sinistre. lï me hait, j'en suis sûre. Sa haine fait d'ailleurs diversion à l'ennui de tous mes instants. Quelquefois la solitude et le dégoût de mon personnage me prennent. Je trouve cette dissimulation avilissante au dernier point;

alors je pense à vous, Waltir; el je me rallache à la vie de toute Ténergie et de toute la solidité de mon alVeclioii.

— Quand serons-nous unis* demande le jeune homme.

— Attendons avec la vertu de l'opprirné, la patience. Les hommes n'ont lien à voir dans nos âmes. Quelques lois dures qu'ils fassent, ils ne peuvent empéclici* que nous ne vivions Tun pour l'autre, par la pensée.

— Tant de séductions enlouieiont votre beauté, ditWaltei", que, sans le vouloir, vous nroublieic'z j)eut-ètie.

— \ ous ne le pensez pas, Walter. Je n'aime en vous aucune qualité absente; ce (|ue vous êtes pour moi, vous le serez toujours.

— Que suis-je pour vous:* un frère. Il tut un temps ou vous saviez rrnenx aiuK r

Elle lui lendit la main , et lui dit avec une douceur mélancolique :

— Notre vie est trop sérieusement inquiétée pour que nous y mêlions de fausses douleurs. Au milieu des obstacles qu'on oppose à nos joies espéiées^, ayons du moins la confiance du cœur. Pourquoi mettre de tristes et injurieux soupçons à la place de l'estime que nous savons bien mériter tous deux? Ne doutez pas de moi qui ne doute pas de vous . Le vœu de ma mère et le vôtre nous a unis, sachons attendre. Il lui prit la main et la baisa tendrement. — Que je vous fasse une question, dit-elle avec gaieté; c'est vous qui avez envoyé chercher don Clément? Waller fit un signe de tète affirmatif. — Quelles raisons aviez-vous donc pour tenir à son absence?

— Avant de me présenter chez votre aïeule,

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lépondil \\ aller a\('c siiiJj)licil('', je j)iis(|iU'l ques inlbrnialioMs, et je sus que don (élément passait dans la maison une f)ai'tie de ses heures. Sa vue m'aNail i,'èné. Il v avait assez de lady Ueydnor poui' rendic mon message diflicile. Vous savez comment j'éloignai le dominicam, et comment la mort si prompte du pauvre malade démontre ma prétention. .Pavais même heurté d'une manière connue de vous, pour vous avertir de ma venue prochaine. Mon air du pays, chanté la veille, avait eu la même cause. Le langage de Walter s'anima : — ^e luttez pas contre lui, Ârahella. Laissez à d'autres le contentement puéril de la vanité. (lardczen face de cet homme la dignité de votre nature loyale et foite.

— Ne savez-vous pas (jue la vie est au prix d'une letenue risjoureuse ' dit Arahella. O

moine est peut-être l'époux de Mary Tudor; elle en a partout.

— Eh bien! s écria le jeune homme, que toute la honte des dissimulations forcées retombe sur la tète des persécuteurs! Ohl le mépris bien senti pour eux!

— Que Dieu nous protège! dit Ârabella, vous avez évoqué le mauvais esprit.

Le religieux leur oftVit en effet sa pâle figure,

— Reptile, proféra Walter avec dégoût.

— Ma prière vous contrarie, dit l'être singulier. Je pourrais en vous rencontrant ici, feindre quelque surprise, affecter de ne rien savon- de ce qui vous a occupé, je ne le ferai pas, c'est vous dire que je suis placé moins bas qu'un espion.

— Ceci prouve du moins que vous écoutiez, dit Walter.

— Fa ce n'élail pas dans un ilessein honnête, ajontez-vous intérieurement. Je nv constaterai point le nu'iite de votre pénétration; mais je tiens à éclaireir certain rôle obscur de notre première entrevue. Si ma mémoire ne me lrom[)e [)as, je vous dis dans le palais de Lambetli cpie mon histoire se liait un peu à la vôtre; voici comment : Il jeta son capuchon en arrière, et après avoir écart('' les cheveux rassemblés sur son front, il se place en face de Walter, il lui montra un s creusé avec un fer brûlant. — C'est bien là, dit le leli^ieux. en liappant son front j)àle et avec un sourire hautain , c'est bien là le signe de la servitude. Un autre l'avait précédé, ajouta-t-il avec sa tranquillité sombre. Le maître à la brutalité du(|uel je dois ces marcjues flétrissantes, mon bourreau enfin, vous ekt bien (onnu, M. N« imL

Walter avait courbé sa tête humiliée. Le dominicain le contemplait sans colère et sans triomphe apparent.

— Vous vous donnez, mon père, une satisfaction qui n'est guère évangélique , dit Arabella émue.

— Vous trouvez, ma fille? Peut-être que si vous aviez souffert mon injure , vous vous rappelleriez que l'Évangile a affranchi l'humanité.

— L'Evangile a dit aussi de pardonner , reprit Arabella.

Le religieux secoua la tète.

— Toute l'iniquité de votre père ne vous est pas connue, monsieur INervil. Une seconde fois j'ai été traqué par lui de rocher en rocher comme une bête enragée; pourtant il m'avait dit que j'étais libre ; puis il m'a caché dans les entrailles de la terre, loin

du soleil et des [loiunies; j'y ai gémi deux ans. Comprenez-vous maintenant que mon visage ait tant changé ? Pourquoi mit-il un ferme à son oj)j)ression ? Je ne le sais pas.

— Ma mère peut-être , prononça Walter avec efTusion. Elle avait un C(».'ur j^ublime. Et ses yeux semblèrent dire ati religieux : — N'a-t-elle donc rien fait pour vous? L'avezvous oublié î^

Cette question lut comprise, car le religieux soupira.

— De grâce! ne retenez pas la parole qui peut me consoler!

— Oui, conmie la Samaritaine, elle versa l'huile et le vin sur mes blessures. Diana Alslone était charitable autant que belle.

Une larme tomba des yeux de Walter.

— Merci, mille fois merci, poui' cette parole qui me fait tant de bien!

Le religieux secoua la tête d'un air mélancolique.

— Vous aussi, dit-il à Arabella avec une singulière expression , vous ne fûtes pas sans pitié. Un jour vous donnâtes un morceau de pain à l'esclave hideux qui était près d'expirer. On vous reprit sévèrement de votre pitié; on vous dit que l'esclave était un démon, et, avec la facile cruauté de votre âge, vous vous empressâtes de le honnir, car il ne vous revit pas.

— C'était vous, dit Arabeila, vous que ma légèreté abandonna si vite! Oh! je m'en souviens bien! j'avais alois près de onze ans. Ce fut d'un air tristement résolu qu'elle ajouta : — En voilà bien assez pour que vous nous haïssiez tous deux. Vous avez même surpris des paroles, . .

- ijuv j'oublierai, iiif< rrouipii |.> religieux.

— Soinme.^i-uous tlonc aimés de vous?

II recula de (juekjues pas.

— Descendez dans vulie conscience, miss Reydnoi-, et voyez si cela peul-être. Il reprit avec un irrésistible emportement : — Tout nous sépare; je me déclare loyalement votre adversaire. Vous voulez la glorification de Thomas Crammer , moi je veux sa honte.

Tranquillisez-vous d'ailleuis sur ce que j'ai vu. Lady Keyduor ne sauia lien de la secrète entrevue de sa pelite-lille avec Walter Nervil. Suis -je assez votre complice? Je ne mets qu'une condition a mon silence, c'est que miss Reydnoi ne prolongera pas cet entrelien.

— Pardonnezrnous de vous avoir méconnu, prononça la jeune fille.

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