‹ Marie TudorChapitre 6 sur 12 · II · texte numérisé non relu

II

— Vous oubliez que je n'aime pas Thomas Grammer, répondit-il avec une hauteur chagrine. Tout hérétique m'est odieux, car il trouble l'ordre, ajouta le dominicain en adressant à Walter un regard expressif.

Le jeune couple le suivit des yeux à travers les arbres, où sa haute taille se montrait et s'effaçait tour-à-tour.

— Est-ce une menace que cette dernière parole ? demanda Arabella en respirant à peine.

— S'il faut vous l'avouer, cet homme en sait assez pour me nuire.

— Pour vous perdre peut-être. Ne me déguisez rien, Walter.

— îl m'a épaigné jusqu'à ce jour, Arabella.

— Promettez-moi de ne pas Tirriter. Songez, Walter, dit-elle en lui prenant les mains avec une douce ardeur; songez que sans vous

la vie ne me serait plus rien ' .le ne l'aime que parce (jue vous y êles. L'air cliariné de Waller l'averlil de son abandon. — Fji vérité, dit-elle d'une voix f|ui s'eflbiçail d'être sérieuse, je devrais vous liaïr; j'avais tanl lait d'efforls pour régler mes mouvements.

— Pouiquoi ne vous monlrerie/.-vous pas à moi avec vos grâces de bonté ?

— Vous donnez un nom cliarmant à une étourderie.

— .\dieu, .\rabella, adieu. .Te vais poiter des consolations à Tarcbevéque.

Ils se séparèrent , non sans se retourner bien des fois j)oui- se voir encore.

CHiPlTRE III.

Waller, après avoii' de nouveau visité Tliomas Cratnmer, reparut à Isleworlli. Un mouvement inaccoutumé y régnait : ce n'était (jue dentelles, velours, diap cfor fi isé, loile d'argent, salin à fieuis d'or ou ii (leurs d'argent, toutes les lielies étoiles de ces Uinps, (jUt

— iOA —

deux couturières habiles, venues de Londres avec leurs ouvrières, façonnaient pour Arabella.

— Que signifie cela? dit l'èlonnement inquiet de WaUer.

— Je ne le sais pas moi-même, répondit le petit geste d'Arabella.

Maigre la grande prétention de lady Reydnor au savoir-vivre, elle interrompit sa conversation plusieurs fois pour dire :

— Quand j'étais à la cour, on donnait plus de grâce aux plis des robes ; ils tombaient mieux. Tout cela est lourd , tout cela écrase une femme au lieu de la parer. Mais qu'Arabella se présentât <]ans une des robes, objets des critiques où se mêlaient tant de regrets, la vieille lady retrouvait sa jeunesse de goût pour donner des conseils. Depuis quelques

joui-s , elle oubliait ses austères eiiseiji;iiements: et , cédant à la hcaulr et à la douceur de sa pclife-fîlle, elle reprenait aux sentiments heuieux. Waltcr s'étonnait de tout ce qu'il voyait^ Tnc naine, au service de lady Reydnor, \iiil lui diic quelcjues mots. Elle s'inclina vers le jeune homme, et soilil aussi i apidemçnt que le lui permettait son à^e.

— Vous marie-t-on ? demanda Waller en essayant de sourire.

— En eftet , ce sont là des vanités de fiancée. Tout ce qui m'entoure depuis quelques jours est un mystère. Don Clément a fui du château. Il écrit à ma ^nandnière, qui s'enferme pour lire ses lettres, et ne m'en parle jamais. Cha(|ue malni, on me met en toilette de mariée, et ma grand'inère, (|ui perd de sa dévotion noire, tourne autour de moi pour

me voir à son aise , pour ni'aider de ses frais souvenirs.

— Vous ne soupçonnez rien des projets de lady Reydnor ?

— D'abord , je n'ai pas peur qu'on me marie sans que j'en sache quelque chose, et, pour peu que mon consentement soit utile , je ne me marierai pas.

— Ce luxe de parures a une signification.

— Je le pense comme vous. Ma grand'mère est là-dessus impénétiable. Evidemment elle me prépare une surprise qui ne saurait être effrayante , à en juger par son contentement.

Ils pensèrent enfin à Thomas Crammer; ilsen parlèrent longuement, jusqu'au retour de lady Reydnor. \\ alter fut saisi malgré lui de la satisfaction brillante qu'exprimait le visage de la viedle lady. En tout aulie moment, il

l'eùl aciurëo j)OUi- (.\t'U\ ou Mois paiolcs aimables «jirellc lui dit ; mais la Uislcs.sr le gagnait uisensiblemcnl , cl loute sa volom* était insuilisaiite pour domptei- telle (.iisposition. Lady Heydiior eut ce jour-là un < aprice de bienveillance, elle l'invila ii dîuei ; il accepta, mais sans empressement : ce que lui reprocha un regard d'Aiabella.

— Le soled est beau aujourd'hui, remar- (jua tout haut la jeune fille. Il y a dans Tair une légèreté , une impression de fête , je ne sais (pioi de doux qui fait du bien à Tame. Je voudrais ne voii' (|ue des visages lieureuv.

— Oiez donc a la vie ses ennuis et ses angoisses, prononça le jeune homme d'une voix triste.

— On est souvent bien habile à se gàtei- 1<'S joies piésenles.

— Cela est \ rai , répondit Waili-r. Il n a-

vail pas trouve de chose plus profonde' à dire.

Ârabella se moqua de lui, en répétant sur un Ion plus sombre encore : Cela est vrai. Cette journée finit enfin.

La semaine suivante , Arabella se promenait une après-midi dans le parc , quand on vint la chercher de la part de sa grand'mère. Cette dernière s'avança elle-même sur le perron, au-devant de sa petite-fille.

— Venez, dit -elle en la prenant sous le bras , la reine vous attend. Arabella ne put que dire : — La reine m'attend! — Oui, c'est une grande joie pour moi de recevoir dans ma maison l'auguste fille de Catherine d'Aragon. Je lui ai demandé la permission de vous prévenir de sa venue; elle a daigné me raccorder.

Ce fut avec un grand trouble qu'Arabella

rnlia dans la salle où ('tail Maiy l'iulor. Toutes les personnes de la siiitf de la reine se tenaient debout. Le dominicain ('tait assis. La jeune fdle se mit à genoux devant Mary, et baisa avec une timide souflVance la main que lui avait tendue la souveraine. Sa tête baissée, son attitude où il y avait du respect, sans l'abdication de la noblesse* int» rieure , donnaient à toute sa personne un charme inexprimable.

Mary Tudor était petite, maigre, mais singulièrement imposante quand elle se croyait ofTensée dans ses vertus de conviction et dans sa suprématie de reine. Son œil noir, perçant et assure, déconcertait la ruse. Il fallait pour soutenir son regard la vérité des sentiments de cette fenmie. La pâlem austère de son front ; sa bouche mince, tristement affeclueuse ou amere et méprisante; la netteté

brusque et feime de ses paroles, en faisaient un être voué éternellement aux respects , mais qu'on ne pouvait aimer d'abord sans une sorte de frayeur. Ce n'était qu'à l'aide d'une pratique assidue, qu'on découvrait une à une les qualités excellentes de ce cœur plein d'énergie et d'attacbemenis délicats et solides, i.a grâce , séduction infinie de la femme, n'avait pu se développer dans cette vie où le bonbeur avait manqué trop tôt. A peine savait-elle ce qu'une jeune ame peut espérer de l'avenir, qu'elle se vit aux prises avec les bumiliations forcées, l'abandon, les lâcbetés inouies. Sa mère fut dépossédée de sa condition de reine et d'épouse; elle-même, malgré l'évidence des faits et sa fière révolte, se vit entacbée de bâtardise. Comme si tant d'amertumes avaient été insuffisantes , elle avait entendu blaspbêmer sa religion. L'atti-

lude sereiru' cl clianuante n'clarit plu"^ jk>ssible, elle s'arma de force, et mit sa gloire dans une résistance opiniâtre et hanlaine. On fut immodéré dans rallafjue ; elle fut vaillante dans la défense. I/amour seud)la trois fois attendrir ses qualités viriles , mais trois fois dé(Hie dans, ses affections, elle dut reprendre ses habitudes fortes. Ses droits même au trône de son père lui avaient été contestés, et la jeune et douce Jane Gray, sa rivale, avait ensanglanté les commencements de ce rè me cpii devait ètie court et sombre. L'éloignement illimité de Philippe, son indilTérence qui n'était plus douteuse, la moil toute récente d'un sujet fidèle, Gardiîier, lord chancelier d'Angleterre, avaient encore ajouté à l'air sévère de Mary.

— Vous vivrez donc avec bonheur auprès de nous.' demanda la reine à Vrabeila

La jeune fille ne retint pas une exclamation d'étonnement. Elle se leva , et ses yeux demandèrent à Mary l'explication de ces paroles.

— Que Votre Majesté me pardonne mon silence, dit aussitôt lady Reydnor; ma petitefille ignore encore vos bontés. S'adressant à cette dernière : — Arabella , notre illustre souveraine, touchée des craintes que j'éprouvais de vous laisser jeune et sans protections sur une terre couverte d'embûches , daigne vous prendre en qualité de fille d'honneur.

àrabella ne dit pas un mot. Un sourd gémissement souleva sa poitrine, et son front se couvrit de pâleur.

La fille de Henri VIll l'observait.

— Vous semblez peu satisfaite de l'ouverture de votre aïeule, prononça-t-elle avec une froideur offensée.

— La \n\(' , la r«HMMmaissaii(*t.' , dii \h'[\ Hcvdiioi .

Une impalience ironique s'enïparado Marv.

— Kn vérité , milady , vous incitez trop (JVmpressemeiil a nous rassurei- sui- I(n dispositions de iniss [\eydnor. Sa joie et sa reconnaissance nous semblenl loin d'être excessives.

— Votre Grâce me pardonnera mon silence, dit Arabella. Je n'ai connu jusqu'à ce jour qu'une vie bien simple. Toul changement que je n'ai pas désné m'eftraie.

» -;- Que ciaindriez- vous aupies de nous? demanda la reine d'un ton assez doux.

— Le sais-je moi-même.' Mon ame s'inquiète de tout. De nouvelles habitudes a prendre, de nouveaux devoirs a remphr, cet éclat . . .

— Vous ledouU^x un sort que mille autres envient, répondit la reine.

— Que Votre Majesté m'oublie donc', s'écria Arabella. Laissez-moi mon existetice libre! c'est la seule qui convienne à mes goûts. ^ Je suis luie fille de la solitude, et je ne pourrais me façonner aux exigences d'une haute fortune.

— Tu es une étrange créai ure, prononça la reine. Milady, croyez-vous réellement que cette jeune sauvage sorte de votre sang? Il j a sans doute une méprise.

L'aïeule se prosterna.

— Je demande à Votre Majesté grâce pour son inexpérience. Elle ne sait rien en effet de la cour.

Mary sourit dédaigneusement.

— Elle sait au moins ce qui se passe en elle ; ^t vous voyez qu'elle ne se donne guère

— Mr» —

la |»em(' tir (h^i^uisrr ses répugnances pour ètie auprès (le nous, (juiltez, i^elU* poitui».' de suppliante, iniladv, elle ne convient pas à la situation. Les veux scinlateuis de la icine s'arrêtèrent ensuite sur la coupable. — Quand on est une Ueyonor, lepril-elle, on doil avoir la fierté de son nom et tonii- à lavancement de sa race.

Aiabella allait réponcire avec une iVancliise funeste peul-èlre. Klail-ce donc un devoir pour elle de liai 1er la volonlé superbe de Mary Tudor ? Ne devait-elle qu'liurnililé et soumission à la nieuitiière de tant d'iioiumes de cœur? Son courage n'irait d pas jns(ju"à lui dire en face une parole sincère!* Mie lencontra le visage de son aïeule; elle y liouva tant de confusion et crin(pii«'lud(' dccliiraiite rpTelle se sentit remuée jus(pi au fond de I ame. In regard fpj'elle jeta ensuite sur la

fille de Henri VFI! , le souvenir de Walter, dissipa soudainement son ivresse de martyre. La voix de la reine !ie lui eut pas laissé d'ailleurs la liberté d'une longue indécision.

— Milady, proféra Mary Tudor en neH^essant pas de fixer ses yeux sur Àrabelia, nous soîumes tentée de croire que celte belle personne ne nous dit pas ses raisons les plus vraies De si hauts dédains ne sont guère naturels à son Age. Il faut avoir usé des choses poui- en sentir la crainte et le dégoût. La connaissez- vous bien? Vous a-t-elle laissé voir son cœur à nu ? S'il faut vous le dire, nous trouvons dans son regard et dans son maintien le démenti de ses humbles paroles.

— Par quoi donc ai-je mérité la défiance de ma souveraine? demanda Arabella d'une voix fière et soîubre.

— Vous pourriez mieux que nous répondre

:i ccHe question nsstv liardit^ criiillems. Nous NOUS acliiicnions aupiès ilc ikjus, jt-urK- iillc, j»oui- léconipenstT le nohlr (I icsjk'CIikux allachenient (juc votre aicuh témoigna tonjours à n(tlri' au<;usle nu'ie. Nous lionvez itlie ^MÎice gènarite , elle nijjl sans doute à des S'ilislaetions plus douées; nous ne saxons pas toieei- It s \oIontés.

— Votre .Majesté, répondit Aiahella, satis être intimidée par Taii- mécontent de Mary, peut, au gié de son liaut couiroux, a[)pelei sur ma tète le soupçon et l'irjsulte; mais la jeune fille qu'on traite avec une sévéïité si peu méiitée a sa conscience pour refuge; et, au-dessus de la puissante reine d'Anj^detei re, il V a Dieu. G'iui-là sait bien (|u Arahella Reydnor , toute pécheresse (pTclle est, ne saurait accepter le mc'piis. l-.lle pi it un mam tien di';ne , <"l contint en disani : - Je ne

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me reproche aucune petitesse de cœur. Madame.

— Prouvez-le donc, jeune superbe, en venant occuper auprès de nous la place que notre affection pour les vôtres vous accorde. Vous vous plaignez du soupçon ; n'est-ce pas vous qui l'entretenez? Voyez, votre aïeule est triste.

— C'est toujours par mes enfants que j'ai souffert , dit lady Reydnor en courbant sa télé-, ils ne m'ont rien épargné, pourtant je les ai aimés.

— Pauvre mère , dil Mary en tendant la main a cette femme dont la plainte discrète éveillait pourtant de sombres souvenirs. Elle avait perdu deux fils dans la révolte de Wyat.

— Oui, pauvre mère, répéta à son tour la créature affligée. Elle frappa sur son cœur.

M V a là bien des cha^iiiis. Vous im^ m'a.tv pas conl'ondiie avec les ingrats. Madame.

— Eh bien ! dit Aiahella eu se inettani an\ genoux de lady Keydnor. Ix'nissez reufaiit de vohe fils, el que ma destinée ail son cours!

ClIAPITUI': l\.

iJe jeunes filles, belles, suiloul de jeunesse et de dislinclion , travaillaient à de la tapisserie dans une grande el riclie salle dn palais de Whitchall. i.e sujet de leur broderie était le déluge : scène d'borreur qui ne rembrunissait pas un front, et n'empêchait pas une bouche de sourire et de dire de légères el moqueuses paroles.

— A (jiioi pense lacl\ Jane Donner? demanda la -racieuse Maîliilda ïiayly, en indiquant du doigt une charmante personne , fjui depuis un moment gardait un maintien rêveur, et ne se mêlait pas à la conversation. Je suis sûre de le dire. Vous souvient-il d'un fier Espagnol qui toujours suivait lady Jane de ses regards épris?

— C'est le duc de Feria, prononça lady Frances en levant ses doux et grands yeux bleus. Je ne l'aimerais pas, moi.

— Pourquoi donc? C'est un homme dont la haute fortune pourrait séduire des beautés plus exigentes que vous.

— Jl m'oublierait pour cette haute fortune. In ambitieux ne peut pasaimei*.

— Le tenips lui manque, en effet, pour s'occuper d'une femme. Qui donc vous agréerait ?

— Ne sei*ie/-V()(is pas louciu'" des lioinmages d'un poète?

— Oui, cela peul llallci- l'orgueil.

— le cœur, Mathilda, le cœur, répartit vivement Franccs,

— l/ori!;ueil aussi, car le poète dit nos mérites au monde. I.oid Surrev a éteiiiisé la beauté de (iéraldine. Mais, s'il (î:mi possible de lester toujours jeune, on i^ai;:iei'ait vraiment à ne jamais se marier.

— Comment cela? demandèrent les jeunes lilles en avançant ktns tètes curieuses.

— Vous voilà bien toutes impatientes de clore biusquement le doux roman du c(eur, d'airiver en un joui' l\ la lin de tous les encbantements.

— Ltre à celui (ju'on aime, est-ce donc entrer dans le inallunn- ? dit Kmma, en pencbaril son teudic Iront.

— Voilà une enfant qui ne sait rien. Lady Sarah ne prenez pas vos airs solennels; ce que je dirai, ne vous empêchera pas de porter bientôt la couronne de comtesse; elle irait trop bien à votre front, pour que vous fissiez l'effort d'y renoncer. C'est à vous , Emma, Lucy, Isabel, à vous aussi Frances , que j'adresse mes réflexions. Tant que vous resterez libres, il y aura poni- vous le ravissement de l'attente, ce je ne sais quoi d'inconnu et d'infini qui donne à chaque lendemain une valeur inexprimable. Tout homme jeune, bien fait, gracieux de langage, occupera délicieusement votre pensée. Un autre, doté de qualités plus grandesouplus aimables, i'effacera^à son tour, il y aura pour vous la perpétuelle émotion du désir. Si vous fixezenfin vos irrésolutions, gardez l'amant tant que vous pourrez; failes-le mari le plus

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tard passible. 11 })t riirait bien vile TbabiliKle de chercher dans vos yeux ses conlemeuts les plus doux, de demander à votre bouche ces mots insigniliants pour Tèlre froid, immenses de sens pour l'être sincèrement épris. Vous êtes adorées, tant (jifon peut craindre encore et qu'on vous sait convoitées [)ar des ardeurs rivales, tant que vous pouvez sembler une conquête difficile proposée a la tendresse ou à l'habilité; mais que votre choix donne au c(eur toute sécuiité, l'amant deviendra votre maître, tout prestige se dissipera. \ os dédains, vos [)lus folles exigeiices, étaient subies à genoux , vous disieji :je veujr avec une autorité exquise et toujours sure de son effet , Le je veux n'existerait plus pour vous. Il aurait passé impérieux dans le langage du maîtie, et vous l'entendriez ce je vitix, et vous obéiriez.. Le conseil que je don-

lierai moi, ce serait de bien examiner l'élu, de le voir souvent et sous toutes ses faces. [I serait effrayant s'il ne laissait pas échapper quelque chose de son imperfection, et si le Dieu ne redevenait pas homme. Sa puissance est dans sa nature solitaire , exceptionnelle. Qu'il se confonde avec les autres, il n'est plus rien. Sa beauté et même sa laideur doit différer de celle de tous. Je :ne défierais aussi du pouvoir de l'absence. Je ne sais rien de plus propre à fausser le jugement sur l'homme qui n'est plus là pour donner un démenti à toutes les ^exagérations du cœur. La passion grandit et s'exalte par la douleur de l'éloignement, par le mystère qui enveloppe tous les jours qu'il passe loin de vous. Que fait-il, où est-il. Cette question répétée souvent fait faire au cœur bien du chemin. Voiis supposez l'amant ^occupé de vous ,

IJy —

f'omnu- NOUS IVlcsdc lui; vous iIdiiiic/. a srs iiioiiulres paiolcs du passr, un sens ([uVlIcs ireuicui jamais, vous le parc/, tic celle inirm nse oeaulé, dont le rêve est un loiid de toule anie , et (juand il repaïaî' , il n'a rien à faiie, sa cause a été [)lai(l('e et i;a-néc' cm son absence. Prenez du teni[)s encoie pour le connaître, cl aprc s vous ctf e dit (jii il ('lait au-dessus de tout, vous vous dire/ peut-être cpi'il est bien au dessous. \.v temps porte avec lui d'implacables véiilés.

— Comment èles-vcnis de enue si sa\ant('.' demanda lady -lane Dormer.

— J'ai rei^ardé dans la vie des femmes ^ et j'ai iéfl('cln.

— Kl vous Ji'ave/, vu dans la vie des ("ennncs (pi'nne phase de lVi\olil('' et de co(p!ettciie , <'Vst avoir bien mal vu. La leimuc a un a\c-

T. II. y

liir plus noble que celui que vous lui laites, lady jMalliilda. Que sa destinée timide de jeune fille se mêle à une destinée d'homme où se trouvent les devoirs difficiles, les actes forts et hardis, vous la verrez s'absorber dans cette autre destinée à force de désintéressement et d'amour. Nui regret ne déshonorera ses nouvelles sollicitudes. Croyez-vous que les tendresses profondes, la confiance, les sacrifices oii famé s'épure et grandit, la vertu use de toute son énergie, ne remplacent pas heureusement les frêles émotions de vanité et les délicatesses amoureuses et oisives?

Ârabella les avait écoutés le coude appuyé sur la table où elle écrivait et l'air pensif.

— Jane est effrayante de sérieux , dit Mathilda; ne croyez pas néanmoins, elle juge

avec SCS i(l(Vs, r\ moi d^près <c qui sf passe. Demandez à miss Reydnor.

— C'est vous (pi'il ne faut pas croire, (iir Arabella, vous (pii rapetissez la femme à une vie de méfiance, de ruses et de prélenlions mesquines; vous (pii lui donnez riio:nme pour esclave ou poi r mailie, comme si elle n'était caj)able que d'avilir cet être préféré ou de se laisser avilir par lui. \e 'ni déniez pas les i)onlieurs qui naissent des géncM'eux effoits; laissez-la dévouée, c'est sa vocation.

— Vous la voyez sur un théâtre, moi jt* la vois ce qu'elle est liabituellement , obscure, méconnue , triste et inutilement avertie de tout ce que sa confjance a eu d'insensé. Ma douce Frances , ne te laisse pas fasciner pai un humble et amoureux regard. Isa bel, gardez volic fierté; vous, F.ucv , \nire étoui'deiie moqueuse: vous, l-.mm.i , \nhe

naïve indifféience qui semble dire à tous les superbes : que voulez-vous de moi ? je n'ai rien à vous donner.

Vue des naines de Mary Tudor entra pour accomplir auprès de lady Jane un message

de sa rovale maîtresse.

— Pauvre créature! dit Frances, elle n'a pas à s'inquiéter de l'amour ; sa petite taille ne séduirait pas même un nain.

Le dernier mot ayant frappé l'oreille d'Àstarté , elle s'arrêta pour recueillir ce qu'on disait de sa race.

— Dites- moi , prononça Matbilda à son tour, si cette pauvre créature réfléchit quelquefois à la résurrection des corps, sa douleur doit être amère. On peut supporter d'être faite ainsi pendant quelques années; mais toujours, mais toute une éternité! Il n'y

M pas de c.ouiai^e j)ijssil)l(* coiilie une ^.(,'fublahle lioiicui'.

— J'y pense, dil-elle soudain, el les vieil- Jaicls el les vieilles leinines seronl-ils moins afiligés? Kessiiseiler avee des clieveux blancs, des lides an visaj^e, an cou. an\ mains; des membres iKMnblants; nne voix sans vii)ralion et []]) (•orj)s nsé, celle idée n'est pas su[)[)orlable. Dès ce joui, je j)iie pour (jue Dieu n\c relire <]e la vie dans tonle ma jeunesse.

— Il y a des liommcs, dit Ârabella, dont la \ie est plus belle à son couchant qu'à son malin.

— Les bonnnes ont su combiner pour tous 1( ni s îii!^es des chances de félicité el de grandeur. Ne les iléfende/ pas, car ils sont les loris. A nous la plainte, à eux la glorificalion. .le vous croyais une révoltée, Arabftila. \\\\ leur |)réspnce souvent

— Quoi qu'il en soit, je deuiande à mourir jeuue.

— Dieu n'écoutera pas votre orgueilleuse prière, dit la naine. Vous vieillirez sur la teire et vous vous retrouverez vieille dans le ciel avec les vierges et les anges , qui sont si beaux.

Peu s'en fallut que lady Mathdda ne jetât un cri d'horreur en entendant cette prédiction faite d'un ton vindicatif et assuré.

— Votre vengeance n'est pas noble, remarqua lady Jane Dormer en s' adressant à Ja naine, qui ne put se défendre de verser quelques larmes.

— Rassurez-moi donc, mylady, proféra la pauvre créature : retrouveré-je dans la vie qui ne finit pas les mocjueries ([ui m'ont désolé dans celle vie?

— Sa Viajeslé, cria fliuissier en ouvrant

les deux ballants de Ih porte. I.adv Klisaljtlli, ajouta-l-il aussitôt.

Toutes les filles d'hounenr se levèrent et demeurèrent les veux baissés, jusqu'à ce que la reine leur eût fait signe de se rasseoir après s'être assise elle-même, ainsi (pie la princesse Élisabe'.li. La reine piomena son regard j)énëtrant et sévère sur tout ce qui était là.

— Ou"as-lu ' demanda- 1 -elle à Astarlé. Pourcjuoi ces larmes? La naine vint se mettre aux genoux fie la souveraine. — .Me diias-tii le sujet de ton cbagrin?

i.a naine le dit. Toutes les jeunes filles se regardèrent avec inquiétude.

Mary Tudor s'adressa à Lady Matbilda qui l'écouta dans un humble respect.

— Vous êtes bien peu avancée en matière de religion, que vous ne sachiez pas qu'il n'v auradans l'éternitéheureuse aucune infirmité

de corps. Lady Élisabelb, dil la reine à s» sœrn', en ii\ant sur elle des yeux plus faits pour exciter la ciainle que la tendresse; dissipez l'eireur de cetle jeune insensée, apprenez-lui ce (pi'a pensé saint Augustin à cet égard.

— ,]'avoue, répondit Élisabelîi, que tous les écrits du saint docteur ne sont pas bien présents à mon souvenir. Il en est même

— Que vous n'avez j)as lus. A quoi donc employez-vous tant de journée de solitude, si ce n'est à vous insiruire de ce que vous sere/> un jour? Les curiosités d'esprit et les vanités de coips ne sont pas les irésois que Dieu veut (pi'on amasse. Il est pourtant bien nécessaire que vous éclairiez voire croyance, vous née dans l'bérésie.

— Le reproche de votre (irâce me va au t^jx'iu". répondit Élisabctb ; ce soir même j'en-

liepreiulrai uiu' élude- scmkmisc du i^imikI évé(jue d'Hij)[)oiie.

— Jl esl d(''()li)iaM(', K'piil la iciiu.', a i\iic\ poini It's iiil(rrls dv la mimilc j)i('s{'nU' rcinj){)iU'iU dans ceilames âmes sur les iiih rcis de l'éleinilé. On l'oublie celle élernilf'l Miss Keydnor, avez-Nous tiaduil les j)a<;es de la Cilr (le Dieu, où sainl Aus;uslin clieiclie, avec un soin si louchant, le sens de la |)ai(>le du Cluisl pour la résurieclion élcrnelle : <( l^as un cheveu de votre tête ne ])éiii'a. )»

— .le n(^ suis pas encoie au j)assai;e ci le par \ olre Majesu', répondil Arabella, inai^ je Ui connais, et il nie seta laeile de haduire à liaule voix el liès-vile.

- Nous aurions préfère (pie ce (ra\ail eùl élé déjà lail. Les lenleurs nous a^reeul peu, ladv Mallulda , coniye/. xolre eloinderie d» paroies. l'.l loi, ma pauxic \slarle, eeouU

avec une attention fervente les consolatioi-s qui vont t'étre données. Lady Elisabeth, oubliez certaines distractions, trop mondaines peut-être et trop opposées à la foi. S'il Faut vous le dire, nous nous inquiétons souvent de votre talent, nous nous demandons si votre catholicisme est sincère.

— Que la terre s'entr'ouvre et m'engloutisse! s'écria Elisabeth, si je ne suis pas une véritable catholique romaine.

— Dieu lit dans les cœurs, prononça la reine d'un air si implacable et si soupçonneux, que la fdîe d'Anna Boleyn sentit un frisson courir le long de son corps. Il y avait de l'assassin de sa mère, du Henri VIH, dans la colère de cette femme.

— Si jamais j'écris ma vie, dit tout bas lady Jane Dormer, j'y mettrai la protestation de ladv Elisabeth.

i.t' (jiielle lil en fWrl (|UiHKl t*llc lui ducliessc (Je l'cria.

D'après un oïdir tlt- la iciue, Arabclla lut le cliapilrc nouIu de Id Ci le de Dha.

— Adinirable î dit Mary. VuusaNc/ écouh' bien troideniem, lady iJisabatii,.

— Je demande pardon à \ olie Majesté, j'ai écouté de toute ma puissance d'enteiulement et de cdHu .

— Il faut vous croire, répondit sèchement le reine. Astarté a-t-elle bien com[)ris? Peutêtre. Ton silence et ta confusion mêle disent, .le vais, moi . dans rm laiii^ai;e Irès-snnple, t expli(pier ce i\\\\\ laut croire.

Va tout aussitôl MaiN commenta saint Augustin.

I^lle dit comment les dilVormités (pii affligent certains elics seioni di^liibuées dall^ tout la masse ducoips: aussi I enormit»- ipie

(le pauvres ciéalures avaienl eue sur le clos el (jui leui- avaient valu les lailieries de ce monde, conlribueia à i'Iiaimonie des membres et de la taille subilemenl airèlés dans leui' dévelo]3j)emenl. Les débris des ongles, tant de fois coupés, seiaienl d'un efTel hideux s'ils retouinaienl aux doigs des mains et aux doigts des ])ieds; mais rien de semblable n'aura lieu , ces débris sei ont cliangés en chair, afin d'y occuper quelque place, sans nuire à la beauté des propoilions; il en seia de même des cheveux : le saint docteur avait oublié la barbe, mais elle subirait sans doute la transfoimation des ongles el des cheveux. Une barbe qui traîneiait presque à terre déplairait à la vue des habitants célestes; et leur vue , au contraire , doit être réjouie. Le saint évéque console également les êtres qu'aurait affligés leur maigreui' ou leur em-

bon|j()int (.'xccssit. (Icllc mai^iinir iM oel embonpoint seront coirii^és.

— Kt les petits? demaihla la naine snppliante.

— Il n'v aura clans le eiel ni i;éanls, ni nains. Dieu diminuera, il fiuit le eroire, de la taille exa*:;érée des uns et il ajoutera à la stature cliétive des autres. La pâleur, si^Mie de tristesse ou de maladie, n'existera pas non plus dans eelte belle patrie. Tout ce peuple d'élus aina un coloris agréable. Le saint a prévu toutes les objections possibles. Des hommes ontété mangés [)ar d'autreshommes, cela ne saurait eml)airasser Dieu; caria cliair dévorée retomiiera au c()r[)s dont elle avait originan-ement fait j)artie, car selon les paroles de l'admirable évêque, <( Tau Ire corps n'avait cette chaii- ([ue (remjxunt. (leltr chair fût-elle anéantie, ueu fùl-ii i ien de-

meure dans les endroits les plus secrels de la nature, il serait aisé au Dieu tout-puissant de la remplacer par une autre. »

— Lady Mathilda craint la vieillesse pour une autre vie, dit Astarté qui n'avait pas pardonné encore.

— Erreur^ dit la reine. Les hommes ressusciteront avec un corps de trente ans , parce que cet âge est pour eux la plus haute expression de la jeunesse, de la beauté et de la force.

— Et les femmes? demande encore l'inquiète Astarté.

Le saint n'en a pas parlé, dit la reine en soupirant ; peut-être leur avait-il consacré un chapi're particulier qui se sera perdu avant d'arriver à nous; je ne saurais croire à son oubli. Il a écrit au milieu d'événements effroyables : les sauvages du nord dévastaient

le inoiitlL' romain; c'étail U- Unips dAlaiic el de Gensénc, c\''lail celui du naissait Attila. 11 n'est revenu (|u un Français de la suite de M. de iNoailles, un ami de sii- Kobeit l)udley. Lady Rlisabelli avait blâmé les sollicitudes du saint, et avait dit (|ue ce n'était guère le temps de faire de l'esprit, mais bien celui de se battre. Tout ce qui sort dr la cour de Catlieiine de Alédicis n'est rien moins qu'édifiant; on y est en liberté de cœur et de paroles. Blâmer saint Augustin, moi, ajouta la reine avec efTusion : j'admire cet liomme dévaste intelligence, qui met une bonté délicate à entrer dans les plus petits détails pour dissi|)er les ennuis du cceur: sa cliaiité ne dédaignait rien.

r.a reine parla encore; sa mémoire pieuse lui loui-nissail les moyens de ne pasiarii' vite, à propos de (juestions religieuses. Elle était

sûre, crailleiirs, que nul ne l'inlenoinprait.

Plusieurs seigneurs survinrent.' Lady Elisabelli eut des sourires agressifs pour un d'eux. Mary l'observait.

— Regarde-la, dit-elle à Jane Dormer, ses inclinations corrompues éclatent partout, il y a du sang de la courtisane dans ses veines. Son commerce scandaleux avec sir Thomas Seymour, a Tait mourir de chagrin lady Catherine Pari" (i). Cette bâtarde est à craindre pour toutes les iemmes honnêtes, tant elle s'abandonne à l'ardeur de ses sens. Je ne sais trop si je ne l'enverrai pas cacher ses convoitises dans un couvent d'Espagne.

[Vj Catherine Parr, remariée après la mort de Honii ^'I11 à sir Tlîomas Seymour, surprit un jour FJisahelh , toul« jeune fille alors, dans los bras de sir Thomas Scvmour.

CH4PITRK y

Le cardinal de la Pôle et don Clément entraient en parlant dans une salle du palais de Wilchall, à Londres, pour y atlondre la reine. Arabella, assise dans l'emhrâsuîe d'une ténétre, continuait sa liaduclion de la Cité d'C Dieit. î/abdicalion du trône d'Fspaj^no, des Pays Ras, pai- Ciharlcs-Qunit , en faveur

de Philippe il; celle de l'Allemagne qu« préparait ce prince en. faveur de Ferdinand, son frère, occupaient le cardinal et le religieux.

— L'intention de Gbarles-Quint n'est plus douteuse, disait le prince; il veut abriter ses ennuis dans la vie de prière et de contemplation. Y trouvera-t-il les douceurs qu'il en en espère?

— Non, non, dit le dominicain, l'homme qui a su bruire toute sa vie, s'inquiète bien vite de ne plus entendre parler de lui. Le moine regrettera les ivresses orgueilleuses et violentes du guerrier. Ce n'est pas la solitude qu'il faut aux passions .

— Il est las de la puissance.

— Dites qu'il est humilié du mauvais succès de sa politique contre le roi de France. Henri II a trouvé son égal en ruse et son maîtie en jeunesse. François l'^', avec son étour-

ileric chevalercs((ur lui ((HiV(Miaii mi«u\.

Celait

Marv Tiidor eut in précipitarnnient: une

joie bni lieuse éclairait son visage pale et ha-

bituellenïent chagrin ; sadémarcheélail ferme,

elle pof lait le iront haut et tenait des papiers

dans sa main.

— Myloid, dit-elle au cardinal , et vous mon })cre, ajonta-t-elle en s'adiessant au dominicain^ voicideux éciits Icllementprécieux, (jue di\ aimées de notre royale vie ne les paieraient «pT imparfaitement.

— Le roi s(^ dispose à revenir, dit le cardinal.

— Le roi, répondit Mary avec une allt'ralion subite dans les tiaits et dans la voix, ne peut songer à revenir en ce moment. Les intérêts des peuples font taire des intérêts intimes, l n immense fardeau permet de raies

loisirs, vous le savez. Ce n'était pas assez des États de Naples et de Milan dont l'empereur avait doté celui qui allait épouser la reine d'Angleterre, il vient d'y ajouter l'Espagne, avec ses vastes dépendances en Amérique et les Pays-Bas. ^on, mylord, ce n'est pas le roi qui m'écrit aujourd'hui , c'est un hérétique fameux qui se rétracte. Mary avait repris sa superbe expression.

— Le nom de cet hérétique est-il un mystère? demanda le dominicain.

— Je puis vous le nommer, mon père; son hérésie fut un horrible scandale, son retour à la foi ne saurait vous être indifférent; vous l'aviez même prévu : c'est Thomas Crammer.

— Thomas Crammer s'esi rétracté! s'écria Réginald de la Pôle.

La reine garda le silence un moment pour mieux jouir de cette surprise d'homme : don

Clëmenl n'avait manifesté aucune ëinolion; seulement ses yeux avaient cherché Ârabella; il la vit le visage bouleversé et fixé sur celui de la reine.

— Votre Majesté, leprit le cardinal , est elle en efTet bien sûre que Thomas Crammer ait démenti tant d'années de sa vie!

— J'en ai la preuve dans les mains, inylord. Vous connaissez l'écriture de Thomas Crammer; lisez vous-même ces deux soumissions adressées au conseil.

Le cardinal prit un des papiers que lui présentait la reine, et d lut une rétractation dans les termes les plus libres.

— Êtes-vous convaincu maintenant.^ demanda Mary Tudor; croyez-vous que Thomas Crammer ait démenti sa vie*

Le ton vindicatif de ces paroles élail soutenu pat un souriie d'expression railleuse.

— Cela passe toute prévision humaine, dit le cardinal.

Il donna le papier au dominicain , qui le prit sans empressement, mais une joie profonde animait sa fii^^ure.

— Le triomphe de l'Église est-il assez visible, dit la reine 5 tous avaient servilement adopté les hérésies changeantes de Henri VIII, et aucun n'a pu confesser jusqu'au bout la doctrine abominable contre laquelle protestait sa conscience. Ridley, le plus savant, le plus énergique de tous ces évèques apostats, celui qu'ils appelaient leur lumière, avait failli aussi.

— Crammer est-ii sincère? demanda le cardinal pensif. Je l'ai vu ferme dans son renoncement au catholicisme,

- — Dites vaniteux, mylord.

- Coriimt'iit C(Jiiseiit-il à se ccjumii de honte?

— La honte n'est pas dans un acte sanil , répliqua Mary. Ne s'est-il pas enfoncé as-ez avant dans la voie de perdition ? Sa co!iscience troublée le ramène à la relij^Mon vra-c ne clieichons pas un autre motif.

Ârabella écoutait ces discours avec l'air d'une [)ersonne à demi éveillée cpn clierclie en vain à se dégager des impressions d'un rêve épouvantable. De temps en lemps, elle passait la main sur son front., comme pour en chasseï" une pensée trop louide à porter. Aucun des mouvements de la jeune fille n'échappait au dominicain. Klle le surpi it dans sa muette observation, et un frisson d'hoi*reur connu sur loiil son corps. I c dominicain paila.

— -Je ne crois pas a la i ohm rsn m stihilr tie

oes hommes que, depuis de longues années, possède le démon du mal. Thomas Ciammei a peur de la mort, voilà tout le secret de son retour à la foi.

— Peur de la mortl répéta machinalement Àrabella en regardant autour d'elle. Peur de la mort!. . .

— Non , reprit Mary , s' adressant au religieux, c'est sa conscience qui parle; et, dût Crammer faire une nouvelle chute, je n'en croirais pas moins à la sincérité de sa rétractation.

— Il a rendu de vrais services à l'Angleterre, remarqua le cardinal. Qui sait même s'il n'effacera pas les torts de sa vie en montrant un nouveau zèle.

— Est-ce bien vous, mylord, s'écria Mary, qui m'estimez assez peu pour supposer que Thomas Crammer figurera jamais dans mes

coDseils? J'aurais pu pcii(i<i4nier à Hooper, à Ridley, à hiei) d'autres encore; mais à Thomas Crammcr... Si j'avais cette lâcheté, vous seriez le premier, j'en suis sûre, à me proclamer dans voire conscience une reine sans cœur, et tous mes sujets auraient de moi la même opinion.

— Les jugements des hommes sont passagers, madame, ne vous y ariétez pas.

— Mais les jugements de Dieu ne le sont pas, prononça le leligieux attentif.

— Vous avez raison, mon père, dit la reine. Mon éterniié dépend de ma conduite en celle vie, et je n'hésiterai pas à frapper le grand prévaricateur. Seîj doctrines impies ont été des semences (jui ont liuctifié dans le cœmdes faibles et des méchants, et ijue la faux doit abattre.

~ Jésus-Christ, madame, essa\ail de con-

vertir les pêcheurs, et ii ne les tuait pas, proférait le cardinal ëmu.

— Sa loi était nouvelle, mylord, elle devait trouver des résistances; ici, au contraire, c'est un infâme qui a déserté la loi des pères et longtemps consacrée par ses adorations. Mais, ajouta la reine, le pape est bien le représentant de Jésus-Christ , pourquoi donc votre langage de miséricorde n'est-il pas le sien ? Pourquoi blâine-t-il ma lenteur à punir? Il n'y a pas bien des années qu'Eugène iV appelait la chrétienté à l'extermination des hussites.

— Eh bien ! je le demande à Votre Grâce, qu'a-t-on gagné à ces massacres? Les hussites se sont perpétués, et vous avez vu depuis eux une foule de réformateurs.

— Ce que vous dites est vrai, mylord, mais tant qu'il restera une volonté à Mary ïudor,

elle la teia seivir a I cxlirpalioii de riicTésie. .le lie regreitc rien <le ce (jue j'ai ordonné. Si tous les impies (jiie j'ai fait mourir levivaieut, je les ferais mourir encore sans plus d'hésitalion et de pitié que la première fois. En les condamnant, je n'ai sacrifié à aucune passion humaine , j'ai uniquement voulu la glorification de Dieu. Je serais à mon lit de mort, il n'y aurait qu'une minute entre moi et l'éternité , cjue je dirais encoie à cet instant : Tliomas C.rammer n'a pas droit au pardon.

Le cardinal étendit la main d'mi air solennel.

— Que Votre Majesté se défie de ses ressentiments personnels; Thomas Crammer outragea la reine votre mère, et, toute chrétienne que vous êtes, vous ne l'avez point oublié.

— Si Thomas Crammer n'avait outragé que

aia mère, je sonderais mon cœur avant de le juger.

— Thomas Crammer , dit le dominicain , est plus coupable à lui seul que ne le sont tous les hérétiques de TAnglelerre ensemble : les malheurs et la honte du royaume sont son ouvrage. Si depuis tant d'années les bûchers s'allument, si l'hypocrisie a déshonoré une partie de la nation , si le culte extérieur n'est plus le culte sacré de l'ame, c'est lui surtout qu'il faut en accuser; il a aidé plus que tout autre à l'établissement du schisme.

— Eh î mon père , répliqua le cardinal , John WicklefT, au quinzième siècle, se rendit coupable des mêmes attaques , et il mourut dans son lit.

— Ce fut un grand tort, répondit le dominicain. Au premier signal de l'hérésie, il fallait défendre la pure doctrine. Chaque jour,

(ies milliers d' hommes peideiil la vie jjour des intérêts moridains , et vous applaudisse/. au sacrifice. Est-ce donc, mylord , que la cause du roi du ciel soit moins belle a défendre que celle des rois de la terre? Le sang qui coule pour Dieu est-il plus précieux que celui qu'on répand pour la cause des hommes?

— Dieu a-t-il besoin qu'on le venge? dit le cardinal.

— En vérité, mylord, prononça la reine à son tour , si je vous connaissais moins , je suspecterais votre foi, je vous croirais secrètement lié aux ennemis de l'église.

— Madame î

— Ce n'est pas moi qui le pense, mylord, je ne suis que 1 humble écho de bien des catholiques. Voudriez-vous c^ue je ressemblasse au loyal Henri H? Il persécute les hérétiques

de son rovaume, et il soutient ceux de l'empire. C'est d'un bel exemple.

— Savez-vous, dit le dominicain, la parole d'un de ces hommes de l'erreur, le prince WoUgang d'Anbalt : « J'ai fait un grand nombre de campagnes pour le bon plaisir des autres. Pourquoi ne sellerais-je pas aussi mon cheval et n'exposerais-je pas mon corps en l'honneur de Jésus-Christ? »

— Ce langage serait à notre honte, remarqua Mary, si nous écoutions les mouvements d'une pitié coupable. Peut-être même dois-je me reprocher de n'avoir pas assez travaillé pour la glorification de mon créateur. La France, l'Mlemagne, accusent ma tolérance. Que sont mes œuvres comparées à celles de l'empereur? En vérité, je rougis de moi.

-^Thomas Crammer doit mounr, dit le religieux de sa voix implacable.

KelbulaiU dans son ame ses sentiments dlioireur, A.rabella avait repris son altiliule calme. La formidable décision du dominicain, un des conseillers influents de Mary, ne souleva pas même le sein de la jeune fille : c'est qu'elhe méditait sur ce qu'il fallait faire.

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