‹ MarieAntoinette et le procès du collier d'après la procédure instruite devant le parlement de ParisChapitre 15 sur 48 · MARIE- ARTOIS F.TTE · texte numérisé non relu

MARIE- ARTOIS F.TTE

visite du -4 août par lui faite à M. le cardinal, de la conversation qu’ils ont eue ensemble, et que nonseulement il n’a rien raconté de ce même fait au sieur Scrpaud , mais encore qu’il a mis daus la bouche de M. le cardinal ccs paroles toutes différentes : Oui, je vous affirme ijtie tout ce. i/ue je vous ai ilil est vrai; si l’on ajoute encore que dans sa déposition faite au mois de septembre, le sieur Bassenge , parlant à Injustice souveraine sous la foi du serment, n’a pas retrouvé ce fait dans son souvenir, nous lui demanderons quelle mémoire nouvellement éclose a pu lui rendre un mot si longtemps oublié ?

Quand même il serait arrivé, ce qui n’est pas, que dans quelque conversation que ce pût être, M. le cardinal, regardant les' paroles qu’il croyait avoir entendues dans les jardins de la bouche de la lleine comme une garantie personnelle et directe des ordres que lui transmettait la dame de Lamottc, M. le cardinal, considérant les lettres que celle-ci lui montrait comme l'expression directe de la volonté de la Reine, puisqu’elles auraient été destinées à parvenir jusqu’à lui, eût dit en effet qu’il avait traité directement; allons plus loin encore, quand même quelques esprits mal disposés voudraient croire que ces motifs de persuasion n’avaient pas assez de

qu’il avait donné légèrement sa ronfianec, et qu’il ne répondait pas qu’il ne fût pas dupe, et qu’il lui avait même dit (au cardinal) : « Si vous n’avez pas traité directement avec la Heine, je crains que le tiers ne nous trompe, »

force , et que pour prendre du corps à ses yeux ils avaient besoin d’être appuyés soit de l’état d'anxiété où les moindres doutes devaient jeter M. le cardinal, soit des illusions d’un amour-propre toujours bien difficile à réprimer lorsqu il persuade une chose honorable, eh bien, que s’ensuivrait-il de cette supposition? Autorisé comme M. le cardinal aurait cru l’être, forcé par l’état de son âme à repousser toute idée alarmante, ce serait à peine une faiblesse, et il serait aussi juste de l'excuser dans sa personne qu’il serait juste de punir dans la dame de Larnotte la cause monstrueuse de son erreur 1 . »

Sur tous les autres points, Target, avocat du cardinal, prouva jusqu’à l’évidence sa non-culpabilité.

Mais, si M. de Rohan n’avait trempé en aucune façon dans l’escroquerie du collier, si, au lieu d’être un fripon, il n’était qu’une dupe, il est un crime dont il s’ était rendu coupable, et ce crime, c’était d’avoir outragé de la manière la plus indigne sa souveraine, d’avoir cru, lui prince, (pie Marie-Antoinette le recevrait à merci, parce qu’il se chargeait d’acheter pour elle un collier de diamants , et d’avoir traîné dans la fange de l'intrigue le nom de la Reine.

Quant à la correspondance échangée entre lui et la Reine, elle était brûlée. L’abbé Gcorgel avait mis

* Mémoire pour Louis- René-Edouard de Rohan, accusé, contre M. le procureur général, par M* Target, avocat, ]». 77 .

M ARIE-AJSTOINETTK

au feu les lettres de Marie-Antoinette, et madame de Lamotte en avait fait autant pour les réponses du cardinal .

Aussi M. de Rohan, craignant d aggraver encore sa position et d’augmenter l’indignation du Roi et de la Reine à son égard s’il avouait cette correspondance, se hâta-t-il de la nier. 11 prétendit que madame de Lamotte lui montrait des lettres de Marie- Antoinette à elle adressées, que ces lettres contenaient les ordres qui l’avaient déterminé à acheter le collier', et que c’était toujours à madame de Lamotte qujil s’adressait quand il avait quelque chose à lui marquer pour le faire savoir à la Reine. Le cardinal avait en effet beaucoup écrit à 'madame de Lamotte, ctM. Beugnot, qui aida cette deruière, un peu avant son arrestation, à brûler quelques papiers qu’elle avait à Bar, a vu plusieurs de ces lettres : « C’est là, dit-il dans ses Mémoires, qu’en portant mes regards sur une des mille lettres du cardinal , j'ai vu avec pitié quel ravage avait fait chez ce malheureux homme le délire de l’amour exalté par celui de l’ambition. Ces lettres, de nos jours, un homme qui se respecte le moins du monde pourrait commencer de les lire, mais ne les achèverait pas*. »

Madame de Lamotte les achevait, elle, et l’on doit bien penser dans quel style devait être conçue

1 Confrontation du cardinal avec madame de I.amottc.

5 Mémoires du comte Beugnot.

KT l,E PROCES DO COLLIER.

la correspondance prétendue de la Reine avec le cardinal.

Du reste, les dénégations de M. de Roha nsur ce point, et qui étaient pour lui une nécessité de position , n’affaiblissent en rien les déclarations de Rétaux de Villette, qui a écrit ces lettres. La correspondance a existé, et, connue l’a dit le même Rétaux de Villette, elle est non-seulement vraie, mais encore elle est nécessaire pour amener l'affaire du collier, qui sans cela serait dépourvue de vraisemblance

La défense de madame de Lamolte n’était pas à beaucoup près aussi facile à établir que celle du cardinal.

Dire toutes les invraisemblances, toutes les fables, toutes les ruses et toutes les calomnies que cette femme artificieuse entassa les unes sur les autres, serait complètement impossible. Nous allons essayer île dégager de cet amas de faussetés la substance de la justification qu 'elle présenta.

■< Je ne suis pour rien dans toute cette affaire, «lisaitelle. I jes personnes qui m’entourent savent bien que jamais je n’ai eu l'honneur d’entretenir la Reine*, et le cardinal mieux encore qu'un autre; mais moi, comtesse de Lamotte, descendante des Valois, que I on ose accuser de vol, je vais dévoiler le coupable, et ce coupable c’est l’un de ces personnages que le

1 (Confrontation < 1 11 cardinal avec Kétaux de Villette.

3 Interrogatoire de madame de I^amottc.

M A R I E- A NTO !N F.TTE

vulgaire ignorant appelle des hommes extraordinaires : empirique dans l’art des cures humaines, bas alchimiste, rêveur sur la pierre philosophale, faux prophète dans les sectes dont il se dit instruit , profanateur du seul culte vrai, et qualifié par luimême de comte de Cagliostro. Oui, dépositaire de la part de M. de Rohan du splendide collier, Cagliostro l’a dépecé pour en grossir le trésor occulte d’une fortune inouïe. Mais pour voiler sou vol, il a commandé à M. de Rohan, par l’empire qu’il s’est créé sur lui, d’en faire vendre et d’en faire monter de faibles parcelles à Paris par la comtesse de Lamotte, d’en faire monter et vendre des portions plus considérables en Angleterre par son mari. M. de Rohan a reçu le prix des portions vendues à Paris, et eu nature celles qui y ont été montées ; M. de Rohan a reçu, sur son propre banquier à Paris, les traites venues de Londres pour les objets vendus; il a reçu en nature aussi d’autres objets (pii y ont été montés , ainsi que la note de ceux qui y sont restés pour les monter encore, et il veut croire que ce collier, toujours circulant dans ses mains, sous des formes différentes, multiplié sur lui-même, a été remis en entier, à cjui ? C’est un blasphème, à la Reine ! 1 »

On le voit, madame de Lamotte débutait par accuser le cardinal et Cagliostro d’avoir volé le collier;

1 Mémoire pour dame Jeanne de Saint- Remy de Valois, épouse du comte de l.ainotte, par M' Iloillot, avocat.

quant à elle, elle s’était bornée, pour rendre service à M. de Rohan, à faire monter quelques pierres à, Paris et à en vendre quelques autres à Londres par l’entremise de son mari.

Mais alors, lui objectait-on, dans quel but avezvous fait jouer à la fille d’OIiva le rôle de la Reine, et à quoi pouvait vous servir la scène de Trianon ?

■< C’est là un fait d’une absurdité inconcevable, répondait-elle par l'organe de son avocat : la dame de Lamottc a procuré à M. le cardinal quoi? Une entrevue avec la Reine, Où? Dans le parc de Versailles. A quelle heure? A minuit. Dans quel temps? Au mois de juillet 1784, époque antérieure à l’affaire du collier. Ce serait manquer à tous les devoirs que d’entreprendre de réfuter sérieusement une assertion si {{rossièrement indécente. Quoi ! un homme de l’importance de M. de Rohau présenté par une femme qui n’avait aucun titre pour voir sa souveraine !

Aussi n’est-ce pas de lui-même que M. le cardinal croit avoir été présenté, il le croit sur la foi d’un témoin, et quel est celui-ci? le baron de Planta, qui a voulu une fois traiter la comtesse de Lamottc, lui soutenant qu’elle était malade, quoiqu'elle se portât bien. Il prétendait que le mal était au genou; elle pria M. de Rohan de ne lui plus envoyer un homme qui l’ennuyait. Eh ! qui ne voit que dans cette mascarade nocturne, c’est le baron de Planta qui apparemment aura fait voir ù M. de Rohan, ou

MARIE- ANTOINETTE

qui lui aura fait croire qu’il voyait ou ue sait quel fantôme à travers l’une de ces bouteilles d eau limpide avec laquelle Cagliostro a fait voir notre auguste Reine à la jeune demoiselle de la Tour. 1 ? Dans ce rêve extravagant, M. de Rohan a-t-il donc reconnu le port majestueux, ces attitudes de tète qui n’appartiennent qu’à une reine fille et sœur d’empereurs 1 ? »

Cependant les déclarations des témoins, les aveux de Rétaux de Villette et de la d’Oliva vinrent bientôt forcer madame de Lamotte à prendre un autre système de défense.

A l'orfèvre Grenier, dont les dépositions sont si terribles contre elle, elle répond : « Ce témoin est suspect, il a été à la Bastille pendant quinze jours, et quand il en est sorti, il n’a pas manqué de déposer contre moi par vengeance de ce que je 1 ai mis à la porte de chez moi, et de ce qu’il a été emprisonné relativement à moi*. »

Au père Lot h : u Vous avez dérangé mon mari, vous lui avez fait voir des filles, vous l’avez, engagé à faire mauvais ménage avec moi, vous m avez volée * . »

* Voyez dans les Pièces justificatives, au premier interrogatoire de madame de Lamotte, le récit de cette scène de fantasmagorie.

1 Mémoire pour dame Jeanne de Saint- lietny de Valois, épouse du comte de Lamotte, par M' Doillot, avocat.

5 Confrontations de la dame de Lamotte et du cardinal.

* Confrontation de la dame de Lamotte avec les témoins.

ET LE PnOCÈS DU COLLIEIt. 13!

Cependant, il fallait expliquer d’une manière satisfaisante la scène de la d’Oliva, scène qu’elle avait d’abord niée impudemment, et c’est ce qu elle fit en chargeant le cardinal de la manière suivante :

« C’est vers le mois d’avril 1 7&4 que le cardinal me fit ses premières confidences au sujet de la Reine , tantôt en me montrant des lettres qu'il disait venir d’clle, tantôt en me disant qu’il la voyait. Au mois de mai , je lui témoignai ma surprise de ce qu’il me disait avoir le bonheur de voir la Reine ; le cardinal me répondit : u Si vous voulez en être persuadée, je vous mènerai dans un endroit où je passe pour aller chez elle sans être vu de personne. » U m’expliqua que c’était auprès de l'escalier de marbre blanc qui était à côté de l’appartement de Madame. Très-peu de jours après ce propos , le cardinal vint chez moi à dix heures du soir, il me montra une lettre qu'il dit venir de la Reine, et dans laquelle un rendezvous lui était donné entre minuit et une heure dans l’endroit qu’il savait; il ajouta : « Vous me voyez une lévite bleue, je me la suis fait faire exprès pour n ôtre pas reconnu, et pour qu’on me crût attaché au Roi. » R partit de chez moi après avoir fait un paquet de plusieurs mouchoirs enveloppés dans un, qu’il portait à la main pour u’ètre pas reconnu par le cent-suisse qui est en sentinelle ou par d’autres ; il releva même ses cheveux sous son chapeau rond, toujours pour n’ètre pas reconnu.

Au mois de juin et au mois de juillet suivants, le

MA RIE- ANTOINETTE

cardinal me dit encore qu’il voyait la Reine quelquefois dans le même endroit, mais plus souvent à Trianon, quand elle y était.

Il me raconta même qu’il entrait dans les jardins sur une planche qu’il posait sur le fossé à côté d’un gros tas de pierres provenant des travaux faits au rocher du petit Trianon.

Quand j’y allais, me dit-il, mon cabriolet m’attendait à quelque distance, sous des arbres, sous la garde du baron de Planta.

11 ajouta que la dernière fois qu’il y était allé, c’était au mois de juillet, il était tombé dans le fossé, s’était démis le pouce et avait déchiré sa calotte, ce qui avait fait beaucoup rire le baron de Planta.

.le lui fis observer qu’il était étonnant qu’un homme de son nom et de son rang ne fût pas reçu publiquement par la Reine, et qu’il devrait insister auprès d’elle pour obtenir cette faveur 1 .

Impatientée de la jactance du cardinal, continue madame de Lamotte dans son Mémoire justificatif de ses vœux pour la dignité de premier ministre, de ses espérances de voir à ses pieds ses rivaux, humiliée enfin d'un outrage grave fait à moi personnellement, je me déterminai à une vengeance, seul reproche que j’aie à me faire : c’est la scène scandaleuse jouée par la demoiselle d’OIiva *. »

'.Confrontation de madame de Lamotte avec le cardinal.

! Sommaire pour la comtesse de Vatois-Lamolle , accusée, par M* Doillot, avocat.

On sait les conséquences de l’entrevue de Trianon. Madame de I<amotte, après avoir persuadé au cardinal qu’il avait vu la Reine, lui escroqua, à deux reprises différentes, une somme de 150,000 livres, que lui porta le baron de Planta, qui en déposa.

A cette déclaration formelle, madame de Lamotte répondit que le baron de Planta était un fou, qu’il lui avait fait la cour; qu’au mois d’octobre 1784, se trouvant avec lui dans une petite chambre où il n’y a pas de sonnettes, il la pressa très-vivement de répondre à ses désirs ; pour la déterminer, il fit beaucoup de gestes avec sa canne, et lui dit qu’il avait le pouvoir de faire paraître des millions au moment même, et qu’il lui ferait une fortune considérable. Il lui promit, si elle consentait, de n’en pas parler au cardinal; puis, passant tout à coup de la parole à l’action, il se mit à gesticuler d’une manière étrange et à se précipiter sur elle d’une façon effrayante; elle se bâta de s’enfuir et se réfugia dans son salon, où se trouvaient alors sa sœur, le comte de Dolomieu et quelques autres personnes dont elle a oublié les noms : elle était si pâle et si tremblante, qu’elle faillit se trouver mal. Une fois remise, elle raconta aux assistants ce qui s’était passé, et le comte de Dolomieu lui dit : « Vous n’aviez qu'à nous appeler, nous aurions été à votre secours 1 . "

Il faut avouer qu’en acceptant même cette scène

1 Confrontations de la dame de Lamotte avec les témoins.

Page 1