CHAPITRE CLXIX
l'annonce
La gaîlé de Miette, pendant cette joyeuse journée, avait été factice. La pauvre entant s'était surmontée de tout son pouvoir, pour ne pas laisser percer, sur son visage, la tristesse qui inondait son âme, car, loin de pouvoir oublier ses douleurs, le mariage de son amie et le spectacle de ce bonheur, qui aurait pu être aussi le sien, les avaient cruellement avivées.
Mais, en rentrant chez elle avec M"' Davoul, quand elle fut seule dans sa chambrette, la malheureuse, à bout de forces, se laissa tomber sur une chaise en un état de prostration absolu, et, laissant enfin éclater sa peine trop longtemps contenue, elle s'accouda sur son lit, cachant son visage entre ses mains, et elle se mit à pleurer et à sangloter. Elle pensait à Adrien.
Jamais, malgré 'la généreuse abnégation qu'elle avait eu plus la volonté que la force de faire à ce qu'elle croyait devoir être son bonheur, elle n'était parvenue à l'oublier.
L'infortunée aimait plus que jamais celui que son cœur avait choisi et qu'elle avait un moment considéré comme son fiancé. Les sanglots la soulageaient.
Les pleurs coulaient de ses beaux yeux et ruisselaient sur son visage, et son cœur se dégonflait lentement de la contrainte en laquelle elle l'avait tenu.
Ses lèvres, que l'émotion agitait, prononçaient inconsciemment le nom bien-ainié :
— Adrien!... Adrien!...
Celait plus une plainte qu'un appel.
C'était un regret amer.
C'était une douleur qui s'exhalait, un désespoir affreux qui commençait.
Car, dans deux jours, tout allait être fini!
Dans deux jours, Adrien appartiendrait à celle qu'on avait jetée dans ses bras, à celle qui allait être sa femme.
Dans deux jours!
Alors, Miette envisageait l'avenir.
Il avait été question bien des fois, entre M"= Davonl, Alice et elle, de ce qu'elle ferait plus tard.
Elles l'aimaient tant, l'une comme une mère, l'autre comme une sœur, qu'elles auraient voulu ne pas se séparer d'elle.
Alice avait proposé à son amie de venir loger avec elle à Yincennes.
Elles travailleraient ensemble.
M"^ Davoul avait insisté.
Rien ne serait changé, ainsi, à leur existence d'aujourd'hui.
Si Miette voulait, elle pourrait avoir, dans la même maison que Pierre et Alice, une chambre ou un petit logement.
Pour qu'elle ne fût pas seule, maman Dr.vo.il irait, au besoin, demeurer avec elle.
Ainsi on serait encore ensemble et elle aurait toujours une famille.
Miette avait refusé.
Elle sentait bien qu'elle ne pourrait plus être heureuse désormais.
Elle comprenait que, du jour où Adrien serait définitivement perdu pour elle, il n'y aurait plus de bonheur possible.
Elle ne voulait pas attrister ses amis par le spectacle de cette douleur, qu'elle n'aurait pas toujours la force do surmonter et de refouler en ellemême.
M™' Duchesnoy, qui avait la jeune fille en grande estime, qui avait su apprécier son habileté et son goût pour le travail, lui avait fait aussi des olfrcs.
Si elle voulait, elle remplacerait Alice comme première dans l'atelier des corsages.
Elle aurait cinq francs par jour avec la table et le logement.
11 y avait des chambres libres, dans la maison, et on lui en louerait une.
Miette n'avait pas osé refuser catégoriquement.
Il lui semblait qu'un refus de sa part serait un témoignage d'ingra-. litude.
Mais, sans dire non, elle avait ajourné son adhésion, prétextant qu'elle était bien jeune pour diriger un atelier, et qu'il y en avait de plus dignes et de plus anciennes qu'elle pour cet emploi.
Miette ne se sentait plus capable de mener la même vie qu'autrefois.
Elle sentait que ce monde, où elle avait aimé et où il lui était interdit d'être heureuse, n'était plus fait pour elle.
Elle serait morte volontiers, délivrée éternellement de toute douleur.
En ce moment surtout, la veille du jour où Adrien se serait donné à une autre, la mort lui aurait semblé une délivrance si douce, qu'elle aurait expiré en remerciant celui qui la lui aurait donnée.
La désespérée avait même prié Dieu de la rappeler à lui, et, en ce moment, elle l'implorait encore.
Alors, une idée que Miette avait eu bien des fois, revenait à son esprit.
Elle quitterait Paris.
Elle irait, après avoir réalisé le peu qu'elle possédait, avec les économies qu'elle avait faites, se présenter dans un couvent, le plus loin possible, où elle se cloîtrerait à jamais.
Là, elle penserait encore à Adrien, et son souvenir ne serait plus une douleur pour elle, car, liée par des vœux éternels, elle ne pourrait plus l'aimer.
Mais elle prierait pour lui.
Tous les jours, elle implorerait Dieu pour qu'il veillât sur lui, pour qu'il lui donnât le bonheur.
Le cloître serait le sépulcre de son amour.
Alors cette pensée, qui se présenta de nouveau à son esprit, procura un peu de calme à la malheureuse.
Oui, elle était bien résolue.
Elle n'avait pas autre chose à faire.
Dès que le mariage d'Adrien aurait été célébré, elle paitiiait.
Elle résolut même, tant cette idée était fortement ancrée en elle, de tout préparer déjà pour son départ.
J398 MARIEE EN BLANC
Cette résolution apaisa tout à fait la douleur de Miette et la tira du désespoir.
Alors, elle se releva.
Elle se dévêtit lentement et elle se coucha, cherchant à s'endormir en pensant à la vie calme qu'elle mènerait dans le couvent, et en priant déjà pour le bonheur de celui qu'elle avait perdu.
Le lendemain matin, tous ceux qui avaient assisté à la noce d'Alice et de Pierre Lion, se levèrent tard.
M"°= Davoul, à dix heures, dormait encore.
Miette dormait aussi, car le sommeil n'était venu pour elle que bien tard.
M. Putot était sorti de bon matin.
Le maître-chanteur avait voulu se procurer les journaux mondains qui annonceraient à leurs lecteurs l'aristocratique mariage qui serait célébré le jour suivant, à la mairie de la rue de Grenelle.
. Il tenait à ce que Miette les eût sous les yeux bien avant la noce.
Palmyre les lui montrerait, et elle aurait l'habileté de la pousser à y aller.
Palmyre avait été matinale aussi.
Après avoir pris son chocolat, elle s'était mise, comme chaque matin, à lire le Petit Journal que la concierge lui montait.
Elle commençait par les feuilletons qu'elle suivait fidèlement.
Elle laissait la politique qui ne l'intéressait pas, et sautait aux « Faits divers », puis aux « Tribunaux », et elle examinait ensuite le cours de la Bourse, comme toutes ces femmes qui, lorsqu'elles posfèdent quelques valeurs, n'ont pas de plus grand intérêt, alors même qu'elles n'ont pas l'intention de vendre ni de spéculer, que d'en constater chaque jour le cours, et qui raisonnent toujours avec une certaine philosophie, qu'il y ait de la hausse ou de la baisse, heureuses dans l'un comme dans l'autre cas : s'il y a de la baisse, en se disant que ce ne serait pas le moment de vendre; si, au contraire, leurs valeurs sont en hausse, en pensant qu'elles ont Uni une bonne affaire en les achetant moins cher.
Après cela, Palmyre lisait les annonces.
Elle les lisait toutes, d'un bout h l'autre, sans en passer une seule.
Les annonces sont, pour ces désœuvrés, une variété du « fait divers ï>.
' N'y voit-on pas les réclamations d'objets perdus, les recherches de
personnes auxquelles échoit une succession, les ventes de fonds, les
demandes d'emploi, — celle Course des sans-travail — toujours plus nom-
breuses que les oftVes, les réclames des somnambules et des tireuses de cartes, les propositions de mariage, toute la pharmacopée qui ne se vend qu'à force de publicité, enfin les combinaisons les plus bizarres et les plus invraisemblables que les habiles et les ingénieux offrent aux gobeurs et aux imbéciles!
C'était intéressant, tout cela.
Le prix des insertions n'aurait pas une telle valeur, s'il n'y avait pas, taillées sur le patron de Palmyre, de nombreuses lectrices pour croire tout « ce qui est imprimé ».
Un jour ou l'autre, on se laisse séduire par une annonce souvent répétée ou originalement tournée.
La lectrice devient acheteuse.
Tout à coup, Palmyre eut un mouvement.
Elle venait de voir son nom.
Ce fut comme un éblouissement, un vertige.
Elle chercha, car elle avait perdu de vue la ligne qu'elle venait de lire.
Elle ne voyait plus rien que des lettres qui avaient l'air de danser devant elle.
Elle ne distinguait plus les mots, dans ce trouble visuel d'un instant.
Enfin, elle le retrouva.
Oui, c'était bien son nom qui était imprimé sur ce journal.
Palmyre Putot, en petites capitales.
Elle lut :
Palmyre Putot est priée de donner son adresse à Rodolfo Chiavanti, ou de venir de S à 6 heures, à partir de demain, Brasserie Espérance, avenue Grande-Armée.
La maîtresse de Bertin ne pouvait en croire ses yeux.
Elle relut l'annonce.
Elle la lut encore une fois, pour bien se convaincre que c'était d'elle qu'on parlait.
— Lui!... se dit-elle. Mon petit Rodolfo!... il pense toujours à moi, c'est gentil.
Les femmes de la trempe de Palmyre ignorent sûrement ce qu'est l'amour.
Elles aiment tous leurs amants.
Elles les aiment successivement aussi bien que simultanément.
Mais elles aiment d'une façon à elles, sans amour, pas même pour la passion ou pour le plaisir.
Elles aiment d'une sorte de tendresse bizarre, plutôt encore que d'une amitié, sans savoir le plus souvent pourquoi.
iN'y en a-t-il pas qui aiment parce qu'elles sont méprisées, exploitées, battues?
Cœurs de fange!... Ames de boue!
Bien rares sont même celles chez qui la passion est en jeu, car la passion, même ignoble, serait en quelque sorte une excuse, un besoin de nature, un cri de la bête.
Palmyre n'avait jamais plus pensé à son amant, depuis le jour où on l'avait arrêté pour le ramener en Italie, où la justice le réclamait.
Elle avait presque oublié jusqu'à ce nom de comte de i\lonte-Chiavanti.
Pourtant, ce nom et ce titre volés, elle les avait partagés avec son amant, aux jours heureux, comme elle avait partagé l'argent volé à Milan par le chevalier d'industrie auquel elle s'était accouplée.
Pour lui, aussitôt disparu, elle n'avait pas môme eu la reconnaissance du ventre; car, parmi ces valeurs dont le cours quotidien la préoccupait, il y en avait quelques-unes qu'elle avait achetées avec l'argent qu'elle soutirait à son amant, avec ce qu'elle « barbotlait y dans ses poches, lorsqu'il était ivre, volant ainsi le voleur.
Aujourd'hui, son nom rappelé tout à coup, elle l'aimait de nouveau.
Elle l'aimait comme autrefois.
Du moment que Rodolfo pensait encore à elle, « il était gentil ».
Alors, Palmyre réfléchissait.
Qu'ctail-il arrivé, depuis si longtemps?
Hodolfo avait sûrement été condamné, elle le savait coupable, et il devait être libéré.
Klait-il riche?
11 avait su, peut-èlre, mettre à l'abri une forte somme sur ce qu'il avait volé.
Qui sait s'il lui avait tout dit, autrefois?
Le coup pouvait être plus important qu'il ne l'avait avoué.
Ou bien il avait fait une autre « alTairc ».
En tout cas, comment élail-il en France, aujourd'hui?
La gueuse se senlail |)rise du désir de le voir.
Oui, elle irait à ce rendez-vous.
Mais elle s'y rendrait secrètement, sans en parler à Horli'n.
Il s'installa à l'iQtérieur, derrière le vitrage, gueUaal toutes les femmes qui passaient (P. 1407.)
LIV. ne. — HECTOR DE MONTPEBREUX. — MARIÉE E.N BLANC. — J. HOUFF ET C'«, ÉD. LIV. 176.
De cinq à six heures du soir, disait Rodoll'o dans son annonce, ce serait facile.
Berlin rentrait toujours assez tard.
Oui, elle irait.
Elle le reverrait !
Par la pensée, Palmyre se représentait son ancien amant.
Elle le revoyait avec ses yeux noirs comme le jais et brillants comme des escarboucles, avec ses cheveux bouclés aux teintes bleuâtres, avec son teint chaud et coloré, ses lèvres rouges et épaisses, toujours embrasées de désirs et de baisers.
Elle se rappelait les voyages faits avec lui, ces hôtels somptueux où les domestiques se courbaient devant le nom de comte et comtesse de Monte -Chiavanti, cette soirée à l'ambassade d'Italie où l'aventurier eut l'aplomb de la conduire, ce titre « Madame la Comtesse » que les fournisseurs, les concierges et sa femme de chambre lui donnaient; cette grande vie que l'on avait menée pendant des mois, dans les casinos, sur les plages, aux courses, dans les villes d'eaux, partout enfm où l'on s'amuse.
Elle revoyait tout cela, et elle se disait songeuse :
— Qui sait?
Oh! oui, elle irait!
En attendant, elle fit disparaître le journal.